Ze kayakeur and ze liteul bomb

Ze kayakeur
Print Friendly, PDF & Email

La plupart des pagayeurs en eau salée ne jurent que par les expéditions lointaines. Le plus au Nord possible afin de retourner aux sources de leurs ancêtres de coeur, les Inuits.

Félix échappe à la règle commune. Il n’aime rien tant que raser les cailloux dans son petit coin de paradis, quelque part en Bretagne. Il n’est d’ailleurs pas le seul à l’apprécier, ce petit coin. Sur les plages et sur l’eau, de nombreux vacanciers s’y pressent chaque été.
Pour fuir la foule plaisancière, il choisit donc de naviguer dans les zones les plus mal pavées. Là où seuls les kayaks de mer peuvent s’aventurer grâce à leur très faible tirant d’eau.

Le paysage y change au fil des heures. Félix le préfére à basse mer. D’innombrables oiseaux s’y retrouvent pour chercher leur pitance. Aigrettes, cormorans, huîtriers, bécasseaux, courlis et, parfois, la flèche bleue d’un martin-pêcheur. Et quand la mer monte, de petits chenaux se forment au cœur du plateau rocheux. Félix adore emprunter ces voies éphémères.

Il n’est pas le seul car c’est là qu’il les a croisés. Deux drôles de kayakistes qui bavardaient dans un langage bizarroïde. Le plus grand n’avait pas l’air très sympathique, mais, comme dit Félix, il faut savoir se montrer accueillant envers les étrangers. Surtout lorsqu’ils sont accompagnés de leur cousine. C’était le cas. Elle pagayait prudemment aux côtés du type. Il avait, semble-t-il, pour mission de veiller sur la sécurité de la demoiselle.

C’était le moment ou jamais de montrer sa connaissance de la langue des Beattles.
“Hello. How do you do?”
“Hello”
“You make kayak of sea ?”
“Sorry. We do‘n’t make kayaks. We sail. It is sufficient”
Le type ne semblait pas très bien disposé. Mais il en faut plus pour décourager Félix .
“You have a very beautiful boat”
“Thank you”
“Miss also”

Etait-ce de l’aveuglement, de la mauvaise foi ou tout simplement de la courtoisie? Si la cousine était très agréable à regarder, ce n’était pas le cas de son esquif. Mais alors pas du tout !
Mais Félix  avait l’air d’y croire.
“I like very much the boat of Miss. One can embark and debark easily. One can bath during the promenade. Really, it is a very clever concept”
Fort légitimement, le cousin semblait sceptique, mais Félix a insisté.
“Really! She is a little bomb”

La cousine éclata d’un rire cristallin. Elle répondit en affirmant que lui aussi, avait un très beau kayak.
« Do you want to see my carène? »
Sans attendre la réponse, il se laissa tomber du côté droit, disparut sous son esquif  et, trois secondes plus tard,  jaillit de l’onde du côté gauche avec ce sourire modeste qui lui va si bien.

La cousine applaudit de bon cœur.
“Cheer! Cheer! It is the first time that I see a successful roll”
“In french, we say esquimautage. Really, you never seen? Doesn’t Mister know roll?”
La demoiselle s’enquit auprès de son compagnon.
“ Do you know?”
Le cousin grommela vaguement.
Superbe et généreux, Félix proposa ses services.
“No problem. I can learn to you!”
La cousine battit des mains.
“ Yes! Yes!”

Le projet ne semblait pas séduire le bonhomme. Il fit cette moue très smart qui fait tout le charme des britanniques.
« Rolling is a sign of success. Having to roll is a sign of failure. »
Félix eut un sourire cruel.
« To roll or not to roll, that is the question. »
Cette fois ci, le type se permit un léger ricanement. La demoiselle était aux anges.

Felix estima que le moment était venu de raconter ses meilleures cabrioles subaquatiques. Mais, si la cousine n’arrêtait pas de se marrer, le cousin manifestait de plus en plus ouvertement son agacement.
Il estima d’ailleurs qu’il était temps d’interrompre l’entrevue.
Notre esquimauteur suggéra donc un rendez-vous dans la soirée.
«  Sea you later? At the box of night ?»
“What box ?”
“The box of night. There is only one in the village”
La demoiselle ne semblait pas comprendre mais le bonhomme, décidément pressé, approuva et pris congé.
« Oh yes! OK, Bye ! »

Félix, le cœur en fête, écourta la balade. Il pagayait à toute vitesse et son esquif survolait quasiment les nappes de laminaires. Les oiseaux s’envolaient, effrayés par ses cris de peaux-rouges.

Mais l’histoire s’arrête ici.
Félix n’a plus revu, ni la petite bombe, ni le vilain cousin.
Ni en mer, ni à la box of night.

Share