Une mère avisée

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De son lit, la mère entendait Christophe et François se disputer (elle savait qu’ils étaient ivres), le rire de Fabienne qu’elle trouvait déplacé – comme une limace qu’on découvre parmi les feuilles de salade.

Elle était tellement habituée au silence insondable de ses nuits que les clameurs, les rires et le bruit des chaises sur le carrelage la rassuraient. Tant qu’il y aurait du bruit, il y aurait de la vie.

Mais quand les éclats de voix s’amplifièrent, elle fut persuadée que c’était, cette fois, contre Philippe qu’ils étaient tous entrain de se liguer.
Elle se remémora la fois où les deux grands avaient enfermé leur frère (oh! il n’était pourtant pas vieux. Il avait à peine trois ans!) dans la cave. Quand ils le délivrèrent enfin, l’enfant avait été pris de convulsions à cause de la terreur que lui avait inspiré le fait d’être resté dans le noir sous le regard d’un gros crapaud qui ne bougeait pas.
– Oh! les sales gosses! Ils n’ont pas changé, ces deux-là!

Elle était si révoltée contre François et Christophe qu’elle était prête à se lever pour leur faire la leçon, comme quand ils étaient gamins.
N’y tenant plus, elle a fait le geste de sortir du lit pour s’interposer et mettre fin à ce qu’elle croyait être une bagarre dont Philippe serait la victime. La douleur la cloua sur place. Une souffrance fulgurante, comme des barbelés qu’on lui enfoncerait dans le ventre. Elle en perdit le souffle et dut attendre que le mal se calme pour reprendre sa respiration.

Echouée sur le côté, la mère a essayé d’appeler. Mais sa voix ne lui obéissait plus. Elle était comme dans un cauchemar quand l’horreur est trop forte et que les sons ne veulent pas sortir de votre gorge.

Peu à peu le calme est revenu. Les bruits de la maison s’éloignèrent jusqu’à laisser place à un léger murmure pareil au bruit du vent dans les herbages. Et le silence s’installa dans la nuit.

Le maire aura emporté les clefs de la salle des fêtes… Et le couvreur qui ne vient pas! Il va finir par pleuvoir dans ma chambre…

La mère se remémora le temps où elle était fiancée avec Joseph. Les vacances d’été qu’ils passaient chez des cousins à la campagne. Tout le monde aidait à la moisson. Dans les champs, en plein soleil, il faisait si chaud! Comme c’était bon, quand le moment de la pause était venu, de s’asseoir à l’ombre des meules de paille et de boire la frénette glacée à la bouteille qu’on se passait de l’un à l’autre. Et le repas du soir, quand la grande table était installée dans la cour de la ferme… Tous les ouvriers de la batteuse étaient là. Des sacrés loustics, ceux-là! Mais qu’est-ce qu’ils étaient drôles! Ils gardaient leur foulard plein de paille et de poussière autour du cou. C’était pour plaire aux filles… On disait qu’ils dormaient avec leur casquette! Et Joseph, comme il était heureux, ces soirs-là: ça le sortait de ses bouquins. Il avait l’impression de revivre. Et il ne le prenait pas mal quand ils se moquaient de lui en comparant leurs mains calleuses aux siennes… Oh! Et la fois où ils lui ont fait conduire le tracteur! Ils m’avaient fait asseoir sur le garde-boue. Joseph ne savait plus comment arrêter. Quand ils ont vu le tracteur zigzaguer sur la route, ils se sont tous mis à courir derrière. Mais le moteur s’était emballé. Ils me faisaient des signes pour que je saute en marche. Mais je me cramponnais au cou de Joseph. Je ne voulais pas le lâcher. Et ça s’est terminé dans la mare aux canards! Quelle rigolade! J’étais tellement heureuse!…

L’aide ménagère a encore oublié de faire les carreaux de la cuisine… Il faudra que je demande à Monsieur Brulot de me livrer du bois. Il n’y en aura pas assez pour l’hiver…

Elle se voit maintenant sur scène, l’année de ses six ans, participant au spectacle de la kermesse de l’école. Elles sont une dizaine de petites filles comme elle, déguisées en souris grises qui avancent en ribambelle. Aurélien conduit le cortège. Il porte un chapeau tyrolien garni d’une plume de faisan. Aurélien, c’est le frère ainé de Laurence Mercier. Il est dans la classe des grands. Comme il prenait des leçons de violon, on lui a demandé de jouer le rôle du musicien dans le spectacle des petits. Aurélien est son grand amour secret. Jamais elle n’aurait osé l’approcher dans la cour de récréation quand il discutait avec ses copains.

Sur la scène, elles le suivent à petits pas précipités, les mains posées sur les épaules de celle qui précède, en faisant bien attention de ne pas les lâcher et de garder la mesure.
Et c’est rigolo comme il marche, Aurélien! Tout en raclant les cordes de son instrument, il avance en levant ses jambes très haut, jetant exagérément son pied en avant, développant avec lenteur des enjambées démesurées.
Il entraîne sa troupe faire deux tours de piste avant de se diriger vers les coulisses qui s’ouvrent devant elle comme une grand bouche noire. Elle sait que c’est à la mort que le violoniste les conduit. Mais la musique est hypnotique et elle est si heureuse de suivre Aurélien!

Comme le rideau se ferme et qu’elle avance vers les ténèbres, une clarté aveuglante déchire l’obscurité comme un projecteur qu’on lui aurait allumé en pleine figure.

La sourde angoisse qui la tenaillait s’évapore. Un bonheur tel qu’elle n’en avait jamais connu de sa vie l’enveloppe d’une chaude lumière et la précipite dans un souffle au cœur de la douce incandescence du néant.

Au petit matin, ceux qui devaient s’en retourner (François, Christophe, Fabienne) partirent comme des voleurs. Ils ne voulurent pas réveiller leur mère.

On lui téléphonera en arrivant, promirent-ils avant de démarrer.

Resté seul, Philippe fit quelques pas dans le jardin abandonné en attendant que le jour se lève.
De retour dans la maison vide, comme il avait déjà éprouvé le poids du silence de la nuit, il prit conscience cette fois de celui de la solitude du jour qui commence et qui sera long.

A sept heures, il sortit l’antique vélo de la remise. L’engin grinçait de partout comme s’il était perclus de rhumatismes.
Au bourg, Philippe acheta du pain et le journal.
Au retour, à l’approche de la maison, il s’inquiéta de voir que les volets de la chambre étaient encore fermés. Sa mère n’était toujours pas levée.
La situation n’était pas normale: ce n’était pas la femme à traîner au lit le matin.

Le cœur battant, Philippe poussa doucement la porte de la chambre qui se mit à crier épouvantablement sur ses gonds. Il craignit un instant de l’avoir réveillée. Mais rien ne bougea dans l’obscurité de la pièce.
A pas de loup, il s’approcha du chevet. Il distingua une masse qui gisait au milieu du lit, immobile, sans vie.
Pris de panique, Philippe implora:
– Maman! Maman!

Et comme, au comble du désespoir, il commençait à comprendre que l’irrémédiable s’était produit, quelque chose, à peine un frémissement, se manifesta dans le lit.

Dans un souffle si ténu qu’il crut avoir rêvé, il entendit la voix de sa mère lui chuchoter à l’oreille une ultime confidence:
– Je m’habitue…

Ce furent ses derniers mots.

Ils étaient encore en route quand Philippe annonça à ses frères la mauvaise nouvelle.

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