Une mère avisée

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Le départ inopiné de leur mère les laissa un instant sans voix. Pour la première fois, les frères eurent le sentiment qu’elle les abandonnait.
François vida son verre d’un trait et dans la continuité du geste saisit à nouveau la bouteille d’alcool:

Elle n’a pas l’air si malade que ça… Je me demande pourquoi elle a mis la pression pour qu’on vienne… Tous ces kilomètres…

Un coup de blues, a répliqué Fabienne… C’est parce qu’elle avait envie de vous voir. Les vieux font souvent ça. C’était pour vous faire bouger…

Elle n’a pas voulu nous le montrer, a remarqué Philippe,… mais je la trouve quand même très fatiguée… Elle n’est pas comme d’habitude.

La remarque de Philippe laissa François dubitatif. Il balaya la pièce du regard. Le lieu ne lui renvoyant aucune promesse de distraction, il maugréa:
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant?

Avisant la télécommande, il alluma la télévision. Il se mit à zapper de chaîne en chaîne, mais ne trouva rien d’intéressant à se mettre sous la dent.
A force de passer de l’un à l’autre, la bouteille d’alcool fut bientôt liquidée.
François et Christophe comparèrent le temps qu’il leur faudrait pour retourner chez eux.

Tu devrais passer par Moulins, a conseillé François… Et prendre la 79 en direction de Mâcon… Avec la BM, je mets quatre heures. Toi, avec ta caisse, il faut bien compter le double, non?

Ils se chamaillèrent à propos des performances respectives de leur voiture.
Christophe avait beau argumenter: sa vieille Renault était à bout de course et ne faisait pas le poids.

Ce qui veut dire que demain soir, il n’y aura plus personne avec elle, a constaté Philippe… Est-ce que vous ne pouvez pas rester un jour ou deux de plus?

Ho! Ho! Parle pour toi, a protesté François… On bosse, nous… On n’est pas des planqués comme toi. Le patron nous attend!

Christophe se rangea de l’avis de François. Il s’ensuivit une passe d’armes entre les frères aînés où s’exprimaient la rancœur et la jalousie contre la situation privilégiée du benjamin.

Tu es tranquille, toi… Fonctionnaire… Un statut en béton…Trois mois de vacances. Pas de nana… Pas de gosse… La paie qui tombe tous les mois. La belle vie, quoi… Tu peux rester tant que tu veux ici. Il n’y a rien qui t’oblige à rentrer…

Philippe était d’accord avec eux: s’il le fallait, il pouvait tout à fait rester quelques jours de plus avec leur mère.

De toute façon, tu as toujours été son préféré, a constaté François… Son petit Philippe chéri, il fallait surtout pas y toucher!

Ça c’est bien vrai!, s’est exclamé Christophe… Nous deux, dit-il avec un geste qui les désignait, François et lui, on nous a toujours fait sentir qu’on ne faisait jamais rien de bien…

Oui, quand tu penses qu’ils ne sont même pas venus à mon mariage! Soi-disant que Martine avait plaqué son bonhomme et son gosse pour moi et que ça ne se faisait pas. Il a fallu attendre combien de temps pour qu’ils acceptent de la recevoir?

Tu te souviens quand je me suis fait virer du lycée?, a renchéri Christophe… Tu sais ce que m’a dit papa?… « Eh bien, mon fils, il ne te reste plus qu’à t’engager dans l’armée! » Texto! J’avais à peine seize ans!… C’est pour ça que je me suis tiré!
Sentant que, l’alcool aidant, la situation commençait à déraper, Fabienne s’est interposée.

Arrêtez vos embrouilles, tous les deux… Elle désigna Philippe de la tête. Il n’y est pour rien, lui.

Un peu plus tard, quand François et Christophe furent partis chercher quelque chose à boire dans la remise, Fabienne se pencha à l’oreille du garçon:
– C’est vrai ce qu’ils disent? Pas de petite copine?… Personne?

L’indiscrétion de la fille a mis Philippe mal à l’aise. Il parut troublé et se mit à rougir. Fabienne continuait son inquisition:
– Tu n’aimes peut-être pas les filles?…

Les deux frères furent bientôt de retour. L’un brandissait une bouteille de vin, l’autre un pack de bière. Philippe débarrassa les tasses.

Ils remplirent les verres et burent un instant en silence. Ils éprouvèrent alors le poids terrible de la solitude (telle que devait la subir leur mère) qui, la nuit, prenait possession de la maison.
Sous prétexte de prendre l’air, Christophe proposa à Fabienne d’aller contempler le ciel étoilé. Quand ils revinrent, une forte odeur de cannabis et de foutre envahit la pièce.

En fouillant dans les tiroirs, ils finirent par trouver un vieux jeu de cartes.

Sauvés!, dirent-il en revenant s’asseoir.
D’autorité, Christophe se mit à distribuer les cartes.

Poker… Five stud… Cinq centimes le jeton… Va chercher la boîte d’allumettes, ordonna-t-il à Fabienne.

Ils durent insister pour garder Philippe autour de la table. Ils essayèrent de lui expliquer les règles. Mais comme ils parlaient tous en même temps et n’arrêtaient pas de se contredire, on finit par ne plus rien comprendre. Fabienne reprit les choses en main. Elle fit taire les deux autres et se mit à expliquer à Philippe les règles de base en lui parlant comme à un enfant attardé.

L’équivalent d’une réserve de vingt euros en allumettes fut distribué à chacun. Ils ramassèrent leurs cartes et découvrirent leur jeu. Les visages prirent des mines de conspirateur. La partie pouvait commencer.

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