Un ovni dans les thuyas

Un OVNI dans les thuyas
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I

 

Cette fois, le printemps est bien là. Il s’est installé dans la région avec son lot de petites et grandes servitudes. Les voisins sortent les tondeuses, les lièvres prennent la clef des champs. A vos pétales, coquelicots…

Bien que la récolte de cerises laisse affreusement à désirer, trop d’eau pour les fruits rouges, les pots de confiture eux, sont de sortie. Ils le sont, comme chaque année. On les aligne sur le buffet de la cuisine, après avoir vérifié la résistance de leur caoutchouc. Les bocaux vides sont enfin préts.

Elisabeth passe la main dans ses cheveux. Le vent a dérangé l’équilibre de son chignon. Une coiffure élaborée avec minutie, qui lui demande une heure de concentration tous les matins. Souvent, elle a songé à les couper.

« Un poids en moins sur la tête », a-t-elle coutume de dire à ses amis, en plaisantant.

« Cette coiffure de vieille fille vous va comme un gant, vous ressemblez à Georges Sand, en blonde, bien entendu ».

Ce cher Paul, il manque terriblement d’imagination et ses références littéraires ne vont qu’aux femmes en pantalon. J’ai eu droit à Carson Mac Cullers et, bien qu’elle soit frisée comme un mouton, à Colette aussi. Pour Françoise Sagan, je m’étonne. Il n’ose pas comparer… ses cheveux sont bien trop courts et surtout, il y a cette mèche terriblement indisciplinée qui lui barre le front de long en large. Parfois, j’aimerais lui renvoyer le compliment et lui dire… je ne sais pas, moi, lui dire par exemple, qu’il ressemble à Yul Brynner. Un chauve de mon époque, extrémement séduisant. En ce temps-là, les hommes avaient du chien.

 

II

 

Au fond du jardin, gémissent les bourrasques. Le vent s’engouffre dans les draps. Elisabeth court vers son linge, pour le ramasser avant la pluie. Ce soir, Paul doit venir souper.

Oh, un repas léger, en tête à tête, presque un encas. Il ne vient pas pour mes talents de cuisinière, je n’en ai aucun. Non, non, il vient pour jouer. Depuis son veuvage, c’est presque un rite. Une fois par semaine, ce cher Paul se défend comme un beau diable pour gagner toutes les parties. Nous jouons au jacquet, il adore ce jeu.

Le ciel fait grise mine. Les premières gouttes de pluie rebondissent sur les feuilles du cerisier. Un clapotis lourd de menaces. Elisabeth se dépêche, roulant les draps en boule. Un volet claque en mesure, on dirait le pas d’une statue de glaise, d’un golem venu de Cracovie. Un chant d’oiseau précède l’orage, effrontément. Au loin, le tonnerre se fait la voix et c’est tant mieux. Toutes les tondeuses s’arrêtent. L’air n’offre plus que sa moiteur; la terre redevient paisible. Plus de bruit de moteur, ou presque… Ici ou là, malgré tout, on note encore quelques exceptions. Des enragés du gazon au carré. Ils sévissent dès qu’un brin d’herbe repousse, et la nature a beaucoup de mal à se faire respecter.

On a beau naître et grandir sauvage, ça ne dure pas. Avec tous les gros bras qui traînent dans le coin, le jardin romantique existe de moins en moins. Dommage. Cette pulsion est plus forte qu’eux… faut qu’ils rasent, coupent et tondent, à qui mieux mieux.

Dans la précipitation, les draps ont atterri en bouchon sur la table de la cuisine.

Même pas bons pour le repassage, ils sont encore humides. Ils iront tout à l’heure au grenier, Paul les montera avant le souper. A l’extérieur, le volet-golem en partie arraché, continue de plus belle sa marche forcée.
« Je demanderai à Paul de le réparer… », ces derniers mots ont une résonance creuse et glacée. Elisabeth s’aperçoit qu’elle les a prononcés tout haut, comme quelqu’un qui vit seule depuis trop longtemps. Drôle d’idée… elle sait bien que Paul ne touchera pas au volet, il est incapable d’enfoncer un clou.

 

III

 

A quoi bon d’ailleurs, lui demander quoi que ce soit… je vais étendre mon linge toute seule, ça m’occupera. Depuis toujours, elle a appris à composer avec toutes sortes de craintes. Ainsi, cette hantise de la chute en grimpant au grenier. Une trouille de gosse, pas si pusillanime que ça. Après tout, l’escalier est en colimaçon, dangereux même, il n’en finit pas.

Sous les tuiles, le jour s’infiltre et pavoise en langue vivante. Lumière tamisée des souvenirs… se déplacer à petits pas, pour ne pas les effaroucher. Entre deux poutres, quelques détails vont et viennent: toiles d’araignées cousues à même le bois, fil à linge pour suspendre les draps et le nid abandonné d’un loir.

Un nuage de poussière a blanchi le chignon d’Elisabeth. Son reflet dans le miroir de l’entrée, lui renvoie l’image d’une inconnue. Alors, elle observe un corps dans la glace, tandis que ses songeries déforment son apparence à l’infini.
« J’ai l’air d’avoir cent ans…
Juste après un brin de toilette et un sérieux coup de peigne, la poussière est partie.

 » Ouf, je respire. Ma coquetterie me perdra, tant pis… En attendant, cette robe est affreuse. Elle est terne, démodée, mal coupée. Pas une once de moi, qui puisse inspirer l’amour. Je suis tout, sauf désirable, j’ai l’air trop grise. Grise et fagotée comme un épouvantail ».

En farfouillant dans une vieille armoire, Elisabeth a sorti un pantalon noir en flanelle et un chemisier en soie. De grosses fleurs bariolent son décolleté. Mélange de roses et de tulipes, camaïeu de rouge, excentricités de pétales. Sa poitrine enfle, s’épanouit… respire même, et joue enfin, avec la lumière. Soudain rajeunie, ragaillardie, Elisabeth s’inonde tout le corps de parfum, un sang neuf coule dans ses veines. Dès maintenant, elle veut des preuves… Sa séduction retrouvée ne doit pas passer inaperçue. Elle doit éclater au grand jour. Il lui faut l’éprouver.

 

IV

 

Désolée, ce récit a beau devenir passionnant, il tire à sa fin. Pour éviter toutes réclamations je vais donc l’achever une bonne fois pour toutes… lectrices et lecteurs, n’y revenez plus! L’invité d’Elisabeth est bien venu; pour rien au monde « ce cher Paul » n’aurait loupé une partie de jacquet.

Il est arrivé les bras chargés d’un grand bouquet et, l’oeil chagrin du veuf sempiternellement posé sur une absence, prêt à s’éclairer ou à s’assombrir à la moindre remarque. Des yeux tendres de chien battu. Une heure auparavant… mais lisez, bon sang! Pour préparer sa frugale collation, Elisabeth décida d’opter pour le lancement d’une nouvelle technique d’assaisonnement. Un peu de ciboulette au fond du saladier agrémenterait joliment le goût de sa laitue. Elle prit une paire de ciseaux et se dirigea vers son minuscule potager. Un parfum d’herbe mouillée flottait dans l’atmosphère… le soleil caressait la pelouse sans grande conviction. La sérénade du merle avait repris, de plus en plus dans les aigus.

Ici, permettez-moi un minuscule aparté: laissez-vous surprendre par le tableau de Victor Brauner: « La rencontre du 2 bis, rue Perrel ».

Surprenant et brûlant d’actualité, vous comprendrez vite pourquoi… Un vrombissement venait de stopper net, la cueillette d’Elisabeth. Quelque chose d’étrange bougeait dans les thuyas de son voisin. Trop myope pour discerner à moins de dix mètres une branche d’acacia d’un manche de pioche, elle s’avança lentement en direction de la haie, sans réfléchir aux conséquences.

Un homme, ou plutôt un extra-terrestre, se tenait à deux mètres du sol, en équilibre sur une échelle. Il regardait dans sa direction avec des jumelles. Sa tête remuait mécaniquement. Elle disparaissait à moitié dans les branches de thuyas, puis surgissait à nouveau. Une tête toute verte, comme les… Elisabeth fit demi-tour, elle rentra à toutes jambes dans son pavillon.

Le temps de boire un cordial, de se passer un peu d’eau sur le visage, et « ce cher Paul » déboula avec ses fleurs et ses yeux humides.
« Ah, ma chère… vous ne devinerez jamais qui, je viens de croiser! »

Elisabeth l’observe de biais, pour ne pas afficher son embarras. Le goujat, il n’a même pas remarqué mes vêtements. Pas comme l’autre là-haut sur son échelle, qui se rince l’oeil gratis.
« Figurez-vous, que je suis tombé sur votre voisin les quatre fers en l’air. Je l’ai aidé à se relever, bien que mon dos ne soit pas aussi valide qu’autrefois. C’est qu’il fait son poids l’animal… Une chance que son taille-haie n’ait pas fonctionné au moment de la chute. Il aurait pu s’estropier, gravement ».

N’y tenant plus, Elisabeth lui coupe la parole: « Vous n’avez pas vu autre chose, par hasard? Je ne sais pas moi… un truc, une forme ou un ovni dans les thuyas! Les petits bonhommes verts, ça ne vous dit vraiment rien? »

Avec « ce cher Paul » inutile de s’énerver. Il se ramasse d’emblée dans sa coquille et disparaît dans ses souvenirs. Contre toute attente, aujourd’hui, il ne se replie pas sur lui-même. Mieux que ça… son regard se colore de malice quand il remarque:  » Que vous arrive-t-il Elisabeth? Vous semblez étrange, différente, rajeunie. Un grand mystère vous enveloppe… vraiment, je ne vous reconnais plus ».

Ils jouèrent au jacquet jusqu’à l’aube. Seul Dieu sait, qui remporta la partie.

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A propos de Ophélie Grevet 1 Article
Auteur dramatique née le 26/12/1956 à Clichy 92, vit à Paris, récemment éditée à comptes d’éditeur, chez Vermifuge. Plusieurs pièces jouées à Paris... Aktéon, Nesle, Petit Voltaire, et en banlieue. Des pièces inédites... Collaboratrice du quotidien le Bien Public, depuis janvier 2006. Article sur Loïc Raguénès publié dans Art point France. Membre SACD, SDGL, ADAMI