Un aller simple

Un aller simple
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Tu es sur le quai de la gare. Tout est gris, les gens, le ciel, le paysage. Sortir pour voir ça, c’était pas la peine. Pourtant tu es là à attendre le départ .

Un coup d’œil sur ton billet te confirme ce que tu as déjà vérifié douze fois depuis ce matin. 10h30, Voie 13, Wagon 7 . Tu attends le dernier moment pour monter dans le train. Pourtant tu sais que tu dois y aller. Il y va de ton salut. Un bref sursaut d’instinct de survie. Là-bas, tu te sentiras bien, libéré. Tu l’espères. Tu vas retrouver tes parents, leur maison de campagne, ton cocon familial loin de tes souvenirs d‘adulte.

Ton enfance et ses joies sont là-bas, peut-être pourras-tu réapprendre à vivre, sinon à survivre. Si ce n’est qu’une fuite en avant et bien soit. Cela te fera au moins gagner du temps sur ton chagrin. Cette souffrance t’empêche de respirer, tu veux la laisser ici, t’en débarrasser. Car elle est abominable cette douleur qu’un geste, qu’une odeur, qu’un lieu vient raviver encore et encore.

Ton cœur et ton âme sont déchirées. Tu ne savais pas cela possible. Tu aurais préféré ne rien ressentir . Elle est désormais perdue à jamais pour toi. Elle t’a échappée comme un bonheur fugace que tu n’as pas su retenir. Idiot, imbécile que tu fais! Tu ne veux pas te rappeler, c’est encore trop présent dans ton esprit ? Pourtant il va falloir t’habituer, car cela ne cessera pas…Le temps n’a plus d’importance. Il se tord, se mord la queue, recommence indéfiniment.

Le contrôleur siffle pour annoncer le départ et te sort violemment de ta rêverie. Tu t’engouffres dans le train, ton issue de secours. Ton sac se retrouve jeté sur la pile avec les autres et, d’un regard circulaire, tu cherches ta place. Le train affiche déjà presque complet et tu te fraies un chemin dans cette marée humaine. Dommage, tu seras accompagné pour ce voyage. Une dame un peu forte trône sur le siège voisin. Il reste un peu de place entre elle et la fenêtre. Tu t’excuses poliment, un peu gêné mais elle ne bouge pas. Tu forces le passage avec diplomatie, tu n’as jamais aimé les conflits. Un petit sourire forcé au coin des lèvres et tu t’assoies non sans mal. Au bout de quelques secondes, le train se met en branle dans un crissement métallique assourdissant. Tes tympans menacent de se déchirer comme quand on fait grincer des ongles sur un tableau noir. D’abord hésitant, le monstre de métal s’élance. Les cahots du début laissent place à une certaine fluidité.

Tu commences à te détendre. Enfin, pour toi se détendre consiste juste à ne pas pleurer pendant plus de dix minutes. Le paysage ne tarde pas à changer, les barres d’immeubles deviennent progressivement des espaces verts timides puis des plaines de plus en plus vastes. Ton regard a besoin de mouvements pour éviter de se perdre dans ton néant intérieur. Tu observes le paysage, occupes ton esprit, tu lui fournis un moment de repos en l’inondant de choses futiles. Tu ne dois pas te laisser aller au souvenir. C’est trop dur de revoir sa silhouette, ses cheveux, ses yeux limpides et ces détails que tu espérais être le seul à connaître. Mais à force d’essayer de la repousser, cette pensée t’assaille d’un coup. Tu t’es fait piéger par cette torpeur qui te rappelle ces langoureux après-midi d’été où tu caressais sa peau nue au soleil. Elle était chaude, délicieusement douce et sucrée. Ca y est? Tu es content? Le manque d’elle te vrille le ventre, fait grossir la boule d’aiguilles dans la gorge. Reprends-toi! Le contrôleur arrive , il ne faut pas qu’il te trouve dans cet état ou il se mettra à te questionner. Tu cherches ton billet, il devrait être dans ta veste mais ne le trouvant pas, tu te baisses pour le chercher dans ton sac . Quand tu relèves la tête, le contrôleur est déjà parti. Tu ranges ton billet dans ta poche , on ne sait jamais s’il repassait.

Ton front collé à la vitre, tes paupières se font lourdes. Tes yeux piquent et le sommeil te gagne. Tu as même oublié la dernière fois où tu as dormi. Les jours et les nuits se fondent en une éternité moribonde. Les heures se ressemblent, les minutes sont interminables alors qu’attendre de l’avenir? Tes rêves sont peuplés d‘Elle. Mais la fatigue est trop forte et le roulis du train te berce. Déjà, tu sombres…

Bruits de tôles arrachées, lumières aveuglantes, cris désespérés dans la nuit et la douleur…

Tu t’éveilles en sursaut. Encore un cauchemar, mais tu le savais…C’est toujours le même. Syndrome post-traumatique. Tu connais la chanson. Ton subconscient veut te parler, il te dit de te rappeler mais tu refuses obstinément.

Tu dois te lever, bouger, dissiper le malaise qui s‘insinue comme une sueur froide. Cette fois, pas le temps pour attendre le bon vouloir de ta voisine, tu te lèves et file en direction des toilettes en lui écrasant les pieds au passage .

Elle reste impassible. Tu te diriges en titubant vers l’arrière du wagon. Tu salues une vieille dame à l’air coquette avant de rentrer dans le placard exigu qui fait office de W.C.

Et là c’est l’effondrement. Les larmes te submergent, te font mal. La bile remonte dans ta gorge comme de l’acide. Pendant au moins 5 minutes, tu restes là, à te vider de ton chagrin. Tu voudrais y mettre un terme. Te jeter du train te paraît une idée séduisante. Mais tu es dérangé dans tes plans par des coups discrets contre la porte.

Quand tu sors, la vieille dame est encore là, entre les deux wagons, et te fixe en souriant. Puis elle te lance sans préambule:

« Excusez mon indiscrétion mais il m’a semblé entendre des …gémissements. Est-ce que vous allez bien?Je m‘inquiète toujours pour tout le monde, je suis une grand-mère que voulez-vous!»

Et elle rit, t’arrachant ton premier sourire depuis…

« Merci de vous inquiétez, je supporte mal le train »

Mais ta voix te trahit, elle tremble.

« Je m’appelle Margot, enchantée de faire votre connaissance. »

Elle tend sa petite main frêle vers toi. Tu reste interloqué un moment, jamais tu n’avais connu de présentation plus rapide.

« Moi, c’est Sean. »

« Je suis dans le wagon d’à côté, place 32. Si jamais une envie urgente de faire la conversation à une vieille dame bavarde se faisait sentir. »

Sans te laisser le temps de répondre, elle repart vers son siège avec un petit sourire espiègle. Un peu étourdi , tu retournes t’asseoir. Mais un importun s’est permis de prendre ta place. Ton exaspération peut se lire sur ton visage. Ce bonhomme avec son affreux costume gris te donne envie de lui mettre ton poing sur la figure, mais tu t’excuses.

« Monsieur, je suis désolé, vous devez faire erreur mais vous êtes assis à ma place. »

L‘homme reste sans réaction. Il ne daigne même pas te regarder. Tu hausses le ton, réitères ta question mais personne ne semble s’intéresser à ton cas. Tu pourrais faire un scandale mais comme toujours tu préfères fuir la confrontation, aussi minime soit-elle.

Tout à coup, tu te souviens de Margot. Elle a l’air d’avoir besoin de compagnie et ses bavardages t’assommeront tellement que bientôt ton cerveau sera incapable de fonctionner correctement. Tu auras juste besoin de lui poser de temps à autre une question anodine et elle sera repartie pour un tour. Chacun y trouvera son compte. Elle te mènera au bout du voyage paisiblement. Tu entres dans le wagon voisin et elle t’appel déjà d’un signe de la main. Le siége en face du sien a l’air libre, et elle te le confirme quand tu t’approches.

« Comme ça, nous pourrons bavarder à notre aise. Je savais que vous alliez venir. Aucun homme n’a jamais pu résister à mon charme, dit-elle en riant.»

Elle cache son sourire derrière une main faussement timide. Malgré son âge, elle est encore belle. Ses yeux reflètent la douceur et un brin de malice. Elle devait faire tourner les têtes à l’époque. Pour lancer la conversation, tu lui expliques ta déconvenue dans ton wagon. Elle paraît amusée de ton aventure. Elle s’offusque tout de même du manque de courtoisie et de politesse élémentaire qui a cours de nos jours.

« Le monde ne tourne plus rond, que voulez-vous! »

Après quelques mots sur la pluie et le temps maussade de ces dernières semaines, tu la questionnes un peu sur elle. Tu apprends qu’elle est d’origine belge, elle a immigré quand elle s’est mariée, très jeune. Elle te confie qu’elle a deux enfants qui lui ont donné trois merveilleux petits enfants, deux garçons et une fille.

« Ça leur a fait beaucoup de peine quand je suis partie, mais que voulez-vous… »

Tu la sens un peu triste mais avant que tu n’aies pu ouvrir la bouche, elle retrouve son sourire et se met à t’abreuver d’anecdotes sur sa famille. Tu te laisses hypnotiser par sa voix rendant ce voyage moins mortel qu’il ne le laissait présager. Puis d’un coup,elle demande:

« Pourquoi pleuriez-vous dans les toilettes, Sean? Un beau jeune homme comme vous ne devrait pas avoir l’air si triste et si seul. »

Son regard est sincèrement inquiet pour toi. Tu ne sais comment l’expliquer mais tu te sens en confiance. Tu as envie de lui parler, de lui confier ton malheur, partager ta souffrance .

Pourtant tu ne la connais pas mais il semblerait que le vieil adage disant qu’il est plus facile de se confier à un inconnu est vrai. Alors tu te lances et lui racontes tout ce dont tu te rappelles. Tu lui racontes ton amour invraisemblable, ton bonheur détruit en une poignée de secondes par un banal accident de voiture. Maintenant, tu fais partie des statistiques.

« Et comment est-ce arrivé? L’accident, je veux dire, comment s’est-il produit? »

On ne t’as jamais posé la question et tu n’es pas pressé d’y répondre.
Te souvenir des détails est atroce . De cette nuit, tu as gardé des images violentes, des bruits infernaux, de la souffrance. Tu sais ce qu’on t’en a raconté, c’est tout. Accident, elle est morte, fin de l’histoire. Tu n’en n’as jamais reparlé. L’accident est un puzzle dont il te manque trop de pièces.

Le silence se fait entre vous quelques minutes, puis elle reprend doucement:

« Sean, il faut vous rappeler… »

Tu fixes le paysage qui défile à toute vitesse. Tu es pris dans un tourbillon d’images et de sons. Sans que tu n’aies rien senti venir, tout s’éclaire. Le puzzle se reforme et tu dis d’une voix blanche:

« J’ai tué ma femme. »

Margot te fixe, une larme coule sur sa joue.

« C’était un accident, Sean. Vous conduisiez, mais ça aurait pu arriver à chacun d’entre nous. Vous n’êtes pas responsable. Il fallait que quelqu’un vous le dise, vous en avez besoin. Vous pouvez garder des regrets ou de la mélancolie mais vous devez vous débarrasser de votre culpabilité. »

Tu reçois cette déclaration comme une claque. Comment sait-elle tout ça? Tu ne sais pas quoi répondre à ça, tu voudrais la questionner mais tu ne peux que sangloter. Elle te prend dans ses bras, tu te laisses faire docilement. Elle te berce et t’apaise par la chaleur maternelle de ses bras.

Après quelques minutes, elle reprend:

« La fin du voyage approche. J’ai hâte d’arriver pour retrouver mon Francis. »

Tu reprends lentement tes esprits, la dernière phrase de Margot te revient en mémoire.

« Mais vous ne m’aviez pas dit tout à l’heure que Francis était décédé ? »

Tu cherches dans ses yeux des signes de sénilité mais elle te regarde d’un air grave avant d’ajouter:

« Mon Francis est mort il y a 5 ans. C’est long d’attendre 5 ans avant de revoir l’homme que l’on aime. Où croyez-vous être mon garçon? Et où pensez-vous que nous allions? »

Tu ne sais quoi répondre, tu as déjà trop encaissé pour la journée. Ton esprit refuse de comprendre. Il est comme bloqué.

Tu t’effondres d’un coup sur le siège et tout tourne autour de toi, tu as l’impression de te noyer. L’abysse qui s’ouvre devant toi est insondable.

« Je suis désolée que ce soit moi qui vous annonce ça Sean. Nous sommes arrivés à destination. »

Sa voix résonne comme une sentence.

A ces mots, le train s’arrête dans un crissement infernal. Margot t’embrasse affectueusement sur le front et te serre dans ses bras avant de s’élancer joyeusement dans le couloir.

Tu veux comprendre, tout a été trop vite.

Tu te décides à descendre, à la suivre. Il faut que tu lui parles, qu‘elle explique comment cela est possible. Tu avales en trois secondes le couloir et saute à la volée les deux marches qui te séparent du quai. Tes yeux sont immédiatement éblouis car le soleil brille maintenant de tous ses feux. L’air est doux, tu es enfin en paix. Peut-être te fallait-il ce voyage pour que tu acceptes.

« Bonjour Sean, je t’attendais… »

Tu te retournes comme dans un rêve.

Ton amour est là, belle comme au premier jour.

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