Tourisme sidéral

Tourisme sidéral
Print Friendly, PDF & Email

 

Vladimir Alexandrovich Vichnevskaïa contemple Moscou depuis le siège de sa compagnie, au sommet des tours Naberezhnaya. Son regard se pose distraitement sur les clochers moscovites. Il serre précieusement entre ses doigts la feuille qu’il a trouvée le matin même sur son bureau. Vladimir Alexandrovich Vichnevskaïa tient sa revanche !

Homme d’affaires richissime, affichant une quarantaine désinvolte, Vichnevskaïa doit son immense fortune à un sens aigu des affaires. Presse, gaz, banques et autres commerces à la légalité beaucoup plus discutable. Qu’importe ! Vladimir Alexandrovich Vichnevskaïa est aujourd’hui la plus grosse fortune du pays et peut se piquer de dîner chaque semaine avec le locataire le plus célèbre du Kremlin.

Les passions de l’homme sont à la mesure de sa richesse. Picasso, Van Gogh, Rembrandt, … et l’aventure ! Plongée aux Iles Moustique. Raid en Namibie. Le Cap – Horn et Le Bhoutan. La Mer de Ross et … Les traits de Vichnevskaïa se crispent soudain. Il vient de penser, une fois de plus, à Sergueï Rurik. Sergueï Rurik ! Rurik est l’adversaire le plus coriace de Vichnevskaïa. Les deux hommes, au même tempérament bien trempé, s’étaient à maintes reprises affrontés sur le terrain miné des affaires. Coups bas et concurrence déloyale. Les hommes de main de Rurik étaient de sinistre réputation … Ceux de Vichnevskaïa aussi.

Mais Rurik n’est plus seulement le rival et l’ennemi juré de Vichnevskaïa. Rurik est devenu le premier touriste de l’espace …

Une jeune société américaine, flairant la manne céleste, avait mis sur pied ce concept hallucinant : proposer à une élite fortunée en mal de sensations fortes un voyage en orbite autour de la terre. Seules conditions : une bonne santé et une somme d’argent astronomique. L’affaire avait été retentissante et relatée dans la presse du monde entier. Des touristes dans l’espace !

Vichnevskaïa avait été la proie d’une rage indescriptible en apprenant la nouvelle. Vaniteux et imbu de sa personne, le milliardaire aurait vendu père et mère pour que son nom soit attaché à cette prodigieuse équipée. Satané Rurik ! Mais le document froissé entre ses doigts estompe sa haine …

Le document que Vichnevskaïa considère avec tant d’attention est la publicité d’une agence de voyages. Une agence de voyages d’un goût nouveau. Encore plus loin, encore plus fort, encore plus fou, la Starlight Agency propose des séjours à bord de la station spatiale internationale Copernic… Cinq jours à trois cent cinquante kilomètres de la Terre. Un numéro de téléphone. Le prix du billet. Peu d’explications. Vichnevskaïa fonce tête baissée.

La sculpturale Nikita, la fidèle secrétaire de Vichnevskaïa, s’occupera de la réservation, du transfert d’argent et des autres menus détails.

Vladimir Alexandrovich Vichnevskaïa part en voyage.

A bord de son jet, une coupe de champagne à la main, Vichnevskaïa, accompagné de Dimitri Kazan, son attaché de presse, savoure d’ores et déjà son triomphe.

Dimitri Kazan observe discrètement Vichnevskaïa. Kazan travaille depuis suffisamment longtemps avec celui – ci pour pouvoir lire en lui comme dans un livre ouvert. Il sait que l’homme d’affaires songe avec délectation aux gros titres des journaux dès la « mission » accomplie.

Kazan, lui, considère avant tout la formidable aventure humaine que l’homme assis en face de lui s’apprête à vivre. Admirer la Terre de l’espace. Rencontrer des astronautes. Découvrir les prouesses technologiques. Etre en apesanteur. Un rêve d’enfant …

Le premier rendez-vous avec les organisateurs devait avoir lieu dans un des salons de l’hôtel Crown, non loin de l’aéroport de Newark, près de New York. Là, deux hommes au fort accent anglais accueillent le milliardaire russe qui apprend, dépité, qu’il ne sera pas le seul à vivre cette étonnante aventure. Devront le rejoindre dans quelques heures le Texan John Harrington III et le Maharaja Girendra de Bhâratpur.

La mine sombre, les deux hommes indiquent à Vichnevskaïa qu’un petit avion l’attend sur une piste privée du New Jersey. Probablement pour Cap Canaveral … Ils ajoutent que l’attaché de presse ne peut accompagner plus loin son fortuné client.

Vladimir Alexandrovich Vichnevskaïa doit continuer seul cette aventure. Soit !

La police de Los Angeles avait été alertée aux petites heures du matin. Deux touristes allemands en goguette avaient découvert le corps d’un homme sur Hollywood Boulevard.

L’autopsie eut tôt fait de démontrer que l’individu était un homme de race blanche, d’une quarantaine d’années. La victime avait succombé à un choc violent porté à la tête par un objet contondant. Pas de témoin. Pas de trace de lutte. Rien.

Ironie du sort, le cadavre avait été déposé sur la légendaire Promenade de la Gloire, où tant de stars et de célébrités trouvèrent l’immortalité. La tête de la victime reposait sur l’étoile de Neil Amstrong. A n’en pas douter, l’assassin avait le sens de l’humour …

L’enquête, menée rondement par l’inspecteur Cassidy, démonta rapidement les rouages de l’escroquerie. Quatre hommes furent jugés et jetés en prison. Le commanditaire, lui, court toujours.

Aveuglé par la jalousie et la soif de vengeance, l’homme d’affaires, perpétuellement entouré de conseillers ou d’avocats, ne s’était, à aucun moment, douté de la supercherie. Il s’était montré crédule et naïf.

Une naïveté sidérante.

Share