Rock’n’roll never die

Rock'n'roll never die
Print Friendly, PDF & Email

A dix ans, Michel ne voyait déjà plus tout à fait les jambes féminines comme de pâles poteaux.

Les chaussures au bout de ces piquets devenus troublants le laissaient, elles, de marbre. Le fétichisme serait pour plus tard. Sa mère pouvait le chausser d’espadrilles ou de bottes, jamais il ne traînait les pieds. Les chaussures n’étaient pas un problème, voilà tout. Elles servaient en silence et sans serrer de trop près. A peine vues, elles se faisaient oublier.

 

Sa paire jaune à pois noirs, il la rencontra dans le quart inférieur droit de sa télé. Télé qui rapportait déjà la réalité en couleur. Ses frangines n’étaient pas si nombreuses, à la fin des sixties. La famille bouchère avait conquis ce bijou high-tech, à la force du rôti, papa au couteau, maman à la caisse.

Michel se plantait devant l’écran autour de 18h30. Parfois, après le repas, à côté de papa. Papa appréciait peu ; ça ferait un abruti de plus et y avait déjà surproduction. D’abord, est-ce qu’il a fini les devoirs ?…Maman officiait illico. Avis négatif valait claque sur le sommet du crâne et expulsion hors du territoire télévisuel. Si on abandonnait le canapé des dieux on ne pouvait y revenir avant le lendemain. La raison conseillait la séance télé de fin de journée, avant le retour de la famille bouchère pour plus de tranquillité. Michel sabrait les divisions et pointait pile à l’heure de « Hello les copains ! » à dix-huit heures pétantes.

Ce mardi-là, le présentateur avait allumé comme d’habitude ses trois cent-vingt dents. Plein pot, des groupes nubiles décimaient allègrement d’anorexiques variantes des tubes du moment Le public féminin poussait quelques hurlements de bon ton stimulant le râtelier du guide. Michel n’en perdait pas un pixel.

On annonça la sensation du moment. Michel remonta d’un cran sur le canapé et cessa momentanément de baver sur la boite de Lego. Quatre garçons, deux guitares, une basse, une batterie, mèches et costumes compris. Ils commencèrent à secouer le tout avec au moins autant de conviction que les précédents, il fallait le reconnaître.

Le chanteur parlait sans doute un langage humain, derrière sa pomme d’Adam affolée. Coincée, peut-être. Opération ou érection, l’esprit hésitait. Désagréable.

Sur ce mauvais cou, Michel ne s’attarda pas, la caméra non plus. Unique et convoitée, elle musardait sur la fête en plateau en prenant ses angles. Plutôt inattendus, les angles. Le chanteur, sa glotte problématique et le reste se trouvèrent coincés dans une « vue à l’envers et penchée », aurait décrit Michel s’il n’avait pas tout oublié en découvrant la paire jaune à pois noirs, dans le coin inférieur droit de l’écran.

Sans lacets et en deux parties. Des chaussures, quoi. Des grôles, aurait tranché papa, ennemi déclaré des modèles fantaisie.

Sauf que pas du tout, attend ! Elles sont super, ‘garde ! On voit qu’elles !..Normal, elles sont super-géniales, je les veux ! J’les veux !!!!…

 

Comment le culte vient aux fans demeurait un mystère pour les créateurs comme pour les fabricants d’idole en vinyle pour sixties drop-outées.

Et la clé de l’énigme n’étant toujours pas usinée à ce jour, Michel put, comme toute sa génération, se constituer une collection de divinités païennes. Il connut les concerts pour côtes flottantes robustes, les posters religieusement collés sur les murs, les pétards mélomaniaques, les tablatures pour doigts sanguinolents et, plus tard, les briquets flamboyants au zénith de commémorations hasbinoïdes. Music lover garanti blues-rock, il ordonnerait son meublé puis ses apparts successifs, jusqu’à l’ancienne gare restructurée en loft, autour de la hi-fi, nouvelle high-tech vouée à rendre la stéréo au passé, elle qui avait sans remords renvoyé dans les limbes le mange-disque.

 

Reste aujourd’hui le music-lover. Des chansons à boire. Il a pris vingt kilos et perdu ses blonds cheveux sur 30cm2 de surface, exactement au sommet du crâne. Les racines rescapées en ont blanchi d’effroi. En chemin, il s’est également délesté de sa femme et de ses deux filles.

Détournées, elles ont été, amis de détresse, amis de l’ivresse ! Expulsées du chemin par une espèce de Lucifer de back office. Merci Publicis ! Mon collègue et puis copain, et puis cochon. Et merde !..

Qui perd l’amour perd la gare, particulièrement quand elle se trouve au nom de l’épouse. On peut pas avoir le couple et l’argent du couple. Adage branlant, ratage radical. Tout Michel, ça. A qui veut et souvent à lui-même, il déroule la descente en aphorismes déjetés, presque sans respirer. Mais pas sans boire, on est pas des bêtes.

Raconter ne change rien à l’affaire. La trajectoire du music-lover et celle du foyer, du monde, ont un jour divergé totalement. Michel Bournot, cinquante-sept ans, plus connu sous le nom de Piccolo, demeure sans-abri. Provisoirement. Jerry Lee Lewis a patienté onze ans dans la zone avant de revenir combler ses fans.

 

Un seul souvenir refuse de faire dans le sépia, s’accroche au coin du canapé. Un petit souvenir de pas grand-chose, pour les autres.

Quand il voit ce souvenir se mettre à exister pour de bon, un jour comme un autre, plutôt seul, plutôt aviné dans la décharge à l’ouest de la ville, pas loin de la Seine, il en tombe la bouteille. Au trois-quarts asséchée, coup de bol.

Même entamé par le rouge industriel ordinaire, pas d’hésitation. La chaleur de ce jaune, ces petites notes de noir, c’est bien la même ! Même pas vieillie d’une seconde !

En pleine tête il l’a reçoit, la chaussure droite, dès qu’elle surgit au bout d’un bras de poussette culbutée. Dans la masse de saloperies soufflées sur trois hectares, il l’a pas ratée…Miracle ! Miracle à Memphis !

Des heures, des jours à randonner dans l’ordure, quand même…L’œil, voilà le secret des grandes avancées. Michel salue la guérite à l’entrée. Courbette bien cassée vers l’autre ancien de la rue, déposé là par charité municipale. Le vieux n’a rien oublié. Michel a table ouverte dans la décharge au large de Poissy. T’es un pote, ouais. Bon, j’y retourne.

Il tourne, retourne et la frotte à petits coups de manche, sa chaussure droite. Le jaune vient peu à peu, prend une teinte plus sombre sous les crachats. Merveille, à deux mètres on a balancé une bouteille de Lesieur, encore à moitié pleine. Jeter du gras comme y a pas mieux pour nourrir les merguez !…Les gens ont plus de valeurs.

L’huile reconnaît bien le cuir. Ca commence à briller sérieusement. Y a pas, l’autre doit pas être bien loin. Qu’est-ce qu’on peut faire avec une jambe, je vous le demande ?

Elle est pas loin. Elle attend, la deuxième, bonne fille bien décidée à se faire enfiler. Juste un peu écrasée par une carcasse de ventilo. Michel écarte le moulin et la recueille en tremblotant. D’habitude les groles se séparent très vite, pas possible de rester en famille dans la décharge. C’est un signe de les voir réunies. Il amoche un coup la bouteille retrouvée et secoue sa deuxième merveille. Viens-là, toi, que je t’huile un peu le dessus !…

Juste une taille de plus. Une taille de plus, ça se voit même pas sur les pieds. Martial, général rock’n’roll passe en revue la colline. Hot-rock ! Hot-rock ! Hot-rock !…Repos. Ca va les pieds ?…Oui, oui. L’allure ?…La classe, la claaaaaaasssse !!! Passez-moi le micro. Z’êtes prêts, les gars ?…Vous-êtes-prêêêts ??!…Oh oui, oui, oui, oui, vas-y Mimi !…

 

Sur son passage,  la mascotte de la mairie siffla. Michel l’ignora, l’abandonna à l’oubli, lui et ses collines sales.

Bien apprécier les évolutions de petons rockeurs exige toute l’attention. Pas facile derrière un bedon proéminent gonflé de bons muscles kroactifs. Les fureurs des groupies glapissent grave. Hystérie brutale. Totale ! Elles pardonneront pas l’outrance, l’énormité, la rupture rock radicale avec étendard jaune, si…Faut la ramener suprême ! Suprême crocodile gagnant, la bête qui glisse sur scène. Le riff tout vif ! Alluré total, les deux pieds dans le torride. Glisse mec, glisse comme le roi lézard…

Ecoute ce son. E-coute ce SON ! Trois, quatre, c’est à moi ! A moi le micro ! Pour toi, là-bas, ma girl !…Tu brilles des yeux, tu vibes de partout, hein…Pour toi, c’est le walk, le walk, la classe totale, tu cries oh oui, je sais, je suis, je suis, ce sooiirrr, JE SUIS. Et toi, toi, ô toi ce soir, ce soir, ô toi ce soir, tu es, tuuuuu essssssss à-àà, à-àà, à-àà, à-àà, à MOIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII.

Un copain tapait la manche près de la gare. Il siffla. Michel salua, lui fit signe. Retour dix minutes plus tard lesté de carburant. La bouteille voyagea, la vie repartait du bon pied.

Et elle peut être douce avec quelqu’un sur qui compter, tu le sais comme moi. Deux belles à croquer qu’on enfile tous les matins, moi je demande pas plus…Même que je leur ai donné le nom qui leur allait. Fifties. Yes. Fifties, c’est leur vrai nom. Le copain salua, obligé.

 

On s’attache. Dés le lever, Michel les caressait d’un kleenex tendre. Le soir il glissait sans faute leurs pointes sous l’oreiller supportant sa tête sensible aux pickpockets possibles.

Il s’aimait un peu à nouveau, à se regarder marcher. Il acceptait de se regarder dans la glace au-dessus du lavabo, dans le foyer qui le recueillait de temps en temps. Les animateurs le serrait un peu moins pour le guider vers le paradis des normaux, boulot, maîtresse, cornes, dodo.

Il fallait peut-être…Pas laisser passer, au moins. Je suis là, alive et ca va fort. Faut reprendre le collier. Reprendre ?…Par le bas, naturellement. Même les meilleurs ont commencé dans le bout du bas. Serrer les fessiers et foncer ! Ca va être dur….Je sais, je sais.

L’intérim c’est le bas pas très haut quand on lève les yeux. Michel s’arrêta à la première enseigne qu’il vit. Un type en croix et un nom anglais. Il sentait ses pieds se concerter dans leur costume. Finalement ils le poussèrent en avant.

La fille à l’accueil planqua la fatigue derrière la plante en pot sur son bureau pour afficher la bienvenue de rigueur. Un sourire arrose le gars de la rue, comme le cumulus les cactus.

 

« La routine papiers, cursus, motivation, ça m’a remis les pieds dans les bottes. Pas croyable ?.. Je vous explique… » La galerie de cloches posée sur un banc pour siffler le dernier avant de réintégrer le foyer hocha la tête. Savaient pas trop, mais c’est lui qui payait…  « La preuve :  tu prends une taule sur la campagne pates Lambda et le lendemain c’est pas rare que la plume te démange. Tu sors des slogans qui foutraient le bourdon à Toscani. Toscani ?…C’est un pub qui crache sur les valeurs de tout le monde. Lui, y dit qu’il fait du social. Ca lui remplit les poches. Un vrai fils de pub, quoi !… »

Ni les clichés, ni le parcours n’avaient séduit la secrétaire de l’agence. L’énergie refluait, les mots pour dire qu’il en voulait encore, qu’il aurait pris à peu près tout et même n’importe quoi si elle en avait en stock, ne venaient plus.

Il ramena une nouvelle fois son mariage défait. Détruit, quoi. Des choses injustes dans ce bas monde, ça manque pas. Mais c’est une des pire. Et c’est à moi qu’elle est arrivée. Alors, il aurait fallu se retrouver cocu et remercier encore, se laisser briser et briser un parcours pro sans faille !?…La fille avait remis le sourire au tiroir. Rangeait déjà ses papiers pour le prochain. Michel lâcha la dernière salve. Six mois de représentation pour Gillette, en début de carrière, trois mois veilleur de nuit à l’hôtel du Commerce d’Avron, juste en sortant de fac. Réaction néant. Il jeta un œil à ses pieds avant de se lever.

« Vous avez déjà fait dans le gardiennage ? ». Sa main pesait déjà sur la poignée. Il se retourna vers l’éclaircie. « Non, mais veilleur de nuit c’est pas loin, c’est assez ressemblant, même….Attention, observation, fondamentalement… »

La fille le coupa. « J’ai un remplacement de gardien. Une banque majeure. Vous seriez au coeur de Paris, naturellement. Un travail délicat qui exige la plus grande conscience professionnelle…Vous pensez pouvoir être à la hauteur ?…Bien. Vous seriez en rémunération de base augmentée de 17%, plus les congés payés, naturellement. L’uniforme maison est fourni. »

 

Trente-deux, trente-trois et hop, demi-tour. Michel croise devant les fenêtres de l’établissement pour la cinquante-troisième fois aujourd’hui. Onze heures dix, à peine, du mardi de la deuxième et dernière semaine arrachée à la souriante. Petite fantaisie suicidaire, aujourd’hui. Sous les jambes trop longues de l’uniforme, Michel a enfourché ses fifties. C’est la porte ouverte et l’intérim grillagé à tout jamais, si on le remarque. Vraiment suicidaire. Stupidement, la pendule traine sur les minutes et s’allonge des heures à rien faire, comme d’habitude. Même pas un coup à boire pour l’uniforme Bank of Southern and C°.

Vingt minutes plus tard, Michel sera allongé dans le caniveau, sans plus se préoccuper. Un camion Brinks tout ce qu’il y a de plus faux aura braqué la succursale ancienne mode qui garde encore un paquet de liasses dans son coffre quelques jours de suite. Après avoir éliminé cette espèce d’empoté devant l’entrée. Il n’aura emporté que quelques milliers d’euros, le reste du butin baignant dans une saleté rouge et collante. Michel aura eu de la chance, les casseurs accompagnant le camion dans son assaut se seront contentés de lui coller un bon coup de crosse. Les banquiers et la police se sentiront d’autant plus investis de la mission d’éradiquer du malfrat qu’ils ont bien perçu les petits joueurs derrière ces masques de tigres dupliquant de plus anciens, de plus célèbres dans le crime.

Jaunâtres, relevés de taches marrons, les masques. De quoi focaliser les profileurs, surtout quand on a aucune piste plausible, aucun signalement crédible, pas le plus petit indice pour tracer les braqueurs.

Les cadors du commissariat se jettent sur leurs os. Interrogatoires, décryptage des emplois du temps, exploration des CV du petit peuple bancaire. Rien. Visionnage de la vidéo «  scène du crime », comme on dit dans les bureaux soigneusement à distance du terrain. Rien. Cinq fois, ils ont repassé l’enregistrement. Les témoins s’appliquent à rester à plat ventre, leurs yeux collés au sol.

Reste le garde. Sauf qu’il est hors-circuit dès le début. Il aurait pu se trouver sur Saturne ou être aveugle de naissance. Il voit pas le camion, il voit pas les mecs qui descendent à quatre, il repère pas celui qui vient caresser son crâne de piaf…Voilà, il s’éclate dans la rigole, rideau. Non, mais t’as vu ces pompes ?! On l’a recruté à Disneyland, ou quoi ?…Beige, avec des taches noires, j’hallucine. Un code pédé, ou quoi ?…Beige…Attends, ça te rappelle rien, toi ?

Les profileurs de terrain du commissariat du quatrième arrondissement on senti la boussole se réveiller dans leur jean pour petit cul réglementaire.  Peut-être traumatisé, mais pas dans la catégorie enfant de chœur, le guignol dans les vaps’. Il n’y a pas de fumée sans feu, si tu veux mon avis. Ca devrait être…Qu’est-ce que t’as dit tout de suite ?…Oui, quelque chose comme ça, un putain de code.

Ah oui, d’accord, intérim. Il passe par hasard pour deux semaines et tout d’un coup ça braque. Pas de bol…Tu dis quoi, collègue ?…Juste avant ? Juste avant il faisait la cloche ?!…Je le crois pas ! Amenez-moi ce petit ange !…

Difficile de se comprendre qu’on parle pas la même langue. Encore plus quand on veut pas parler la même langue. Michel persiste rock, look, canapé, souvenirs, déglingue, décharge, vous voyez, inspecteur, ces chaussures à mes pieds, c’est tout ce qui reste dans ma tête. Des chaussures de vie, quoi…L’inspecteur est un conceptuel. Il cultive des moments de silence, à réfléchir le nez à la vitre de la salle d’interrogatoire, avant de griffonner un ou deux mots sur le petit carnet qui ne le quitte pas. A lui de choisir, il le sait. Il prend son temps, entre Prozac et Tonfa, avec ce gardien, clodo de profession.

La décision arrêtée, le carnet est rangé. L’inspecteur bouscule négligemment la chaise de Michel qui s’affale. Il le relève et lui balance quelques claques concentrées pour attendrir un peu la situation…

Le prévenu s’est buté dans ses contes musicaux, mais il apparaît clairement, au vu de son mutisme à la question 17 – « Pourquoi avez-vous mis à vos pieds ces chaussures, particulièrement, et particulièrement ce jour-là ? » –, qu’un système de signe opère entre les malfaiteurs et le mendiant-gardien. Le prévenu aurait manifesté aux braqueurs – des professionnels – que ce jour-là, ils pouvaient « y aller ». Grace aux chaussures. Chaussures utilisées, donc, comme drapeau. L’hypothèse logique paraît très probable et quasiment sûre. La décoration des masques et celles des chaussures sont quasiment identiques. Probabilité faible, en fait nulle, de classer l’événement au chapitre coïncidence. Pour le moment, le suspect nie, mais une mise en rétention prolongée de manière adéquate devrait débloquer la situation.

A ce propos, j’ai noté en annexe les outrages renouvelés dont cet individu s’est rendu coupable à mon égard. La répétition et la gravité des propos ont motivé son incarcération pour une durée qui nous permettra, j’en suis certain, de le faire réfléchir.

On ne peut être plus clair que le rapport de l’inspecteur Clavière. Michel a pris trente jours ferme.

 

Le caïd parle entre ses dents. Il s’adresse à ses bottes, mais ses yeux glauques convoitent les chaussures du petit nouveau qui marche à ses côtés dans ce qui tient lieu de cour à la prison de Poissy. Michel remarque, rumine.

On dit qu’il se prend pour Stetzer. Stetzer, des Stray Cats !?…De loin, alors. Un Stetzer à tête soufflée. Soufflée au bordeaux. Tomate coiffée d’une banane. Tomate, tu me les casses ! Mes chaussures, nein ! Gros orteils ont décidé, en comité directeur.

L’improbable sosie du leader des Stray Cats ne l’entend pas comme ça. Ce qui n’est pas forcément étonnant, puisque Michel ne dit rien.

Il reste poli et sinueux, entre ses dents serrées, le Stetzer. Pas très futé de fâcher ses petits camarades de promenade dans une cour de prison exigüe et même imprévisible, d’après la rumeur. Surtout pour une paire de chaussures. Surtout pour irriter ceux qui ont une certaine ancienneté, un peu d’influence…

Michel refuse soigneusement de refuser. Il reste attaché, simplement très attaché à ses fifties, malgré la quatrième demande. Le caïd vire au pourpre en silence. Michel n’ignore pas qu’il espère une remise de peine, et l’autre n’ignore pas que l’insolent sera de toute façon dehors bien avant la moindre mansuétude de la Justice…

Dehors, il y a des gens. Des gens en liberté, mon petit fifties. Ils ont même la liberté de venir t’accueillir à ta sortie prochaine…Michel bredouille, s’embrouille, s’en va. La cour se passera de ses pieds jusqu’à sa libération.

Trente et une journées tombent et s’entrouve le l’immense portail à petite porte. Michel n’a rien confessé, et pour cause. L’inspecteur, débordé par la vague criminelle que toutes les forces de l’ordre voit grandir jour après jour, n’a même pas eu le temps de revenir lui faire la conversation. Michel se retrouve dans la rue, dans Poissy, chez lui. Il est tôt, la ville chuchote à peine, l’air est pur. Il se sent étourdi, à tomber presque. Quelques secondes, il s’appuie au mur de la prison.

« Ca fait drôle, hein ?..On va te déposer, va. Ca te reposera. ». Deux sourires dans une Chevrolet plutôt neuve. Deux têtes à rouflaquettes. Michel se redresse d’un coup, juste au moment où la grande porte grince. Trois têtes se tournent vers elle. Un car de flic pointe le museau. Michel bondit vers le véhicule, sourit au chauffeur. Il voit que le flic au volant l’a reconnu.

« Je suis loin du centre. Ca vous gênerait de me rapprocher un peu ?… ». L’autre plisse ses petits yeux froids, le jauge avant d’aller se poser sur la Chevrolet. « Allez, bascule à l’arrière ». Michel glisse au cul du car sans regarder la voiture.

L’engin démarre dans le claquement des vitesses. Les deux serviables manœuvrent pour le laisser s’engager dans la rue. Michel se frotte le front juste là ou se sont posés leurs regards. La Chevrolet se cale derrière le car. La circulation, intense sur l’avenue qui longe la centrale, a placé deux véhicules entre eux et le car. Michel tremble de partout. Le flic ne remarque rien et continue à rouler. Machinalement, Michel redécouvre le décor. Dans une autre vie, un gars qui lui ressemblait, avec des connaissances dans ce quartier, buvait un café très fort avant de foncer vers l’autoroute et l’emploi, le travail, dans le troquet qu’ils longent. Les connaissances, il les visitait toujours avec sa femme. Ils jouaient au pictionnary. Elle devait déjà s’emmerder avec lui. Constatations ni chaudes, ni froides. Le bistrot est déjà loin.

Le flic ralentit. On arrive à un feu, on est près de la gare, réalise Michel. Noué et survolté d’un seul coup, tout entier. Les muscles à claquer. Cordes en rupture. Rupture !

Il presse la poignée et saute. Court. Court comme il croyait impossible de courir, avec son sac d’affaires à l’épaule et les abdos qui ballotent. Le temps d’un éclair, quelque chose le tire vers une ruelle à l’opposé de la gare. Il tourne la tête. Les deux sont toujours dans la circulation. La portière passager s’ouvre à ce moment.

Il arrive au bout de la rue, cent cinquante mètres d’avance au plus. A gauche, puis à droite, à un nouveau croisement Douleur soudaine. Dans le dos, là où le perforera la balle. Croisement, à nouveau. A gauche, à droite ? A gauche. Interminable ruelle. Les pieds cognent l’asphalte, c’est le corps tout entier qui branle. A gauche, a droite ? Il se retourne. L’autre n’est pas derrière. A gauche, à gauche encore. A fond. La gare, devant. Il fend la file de voitures qu’il vient de quitter. Pas trace du car de flics ni de la Chevrolet, pour ce qu’il a le temps de voir.

Quai n° 1, voie B, un train. Il se jette dedans. Cinq minutes d’agonie. Le train démarre, direction Paris. Par la vitre sale, il voit une tête surgir d’un escalier, au milieu du quai qui se retire. Aspirée loin derrière par l’accélération. Michel s’effondre sur le siège. Face à lui, une jeune noire le cloue d’un regard vieux.

 

Une journée d’errance dans la capitale le ramena at home. Poissy, il connaissait, au moins. Concurrence pas trop castagneuse, itinéraires flics repérés. Survie possible. Ailleurs, improbable.

Priorité : éviter les possibles traques des larbins du caïd. Interdits pour un temps, les abris connus pour sommeiller, les postes où la manche est tolérée. Il traîne dans les petits rues à la périphérie, manche à l’arrache. Plusieurs heures passent. Il finit par glaner assez pour un sandwich, une bouteille de rouge. Une d’huile aussi. Les fifties ont pas vraiment aimé le déboulé autour de la gare.

Pas la forme olympique non plus, pour lui. Son timing de la rue semble déréglé. Déjà qu’il a jamais été vraiment calé. D’ailleurs, qui se cale à l’abri de la rue ?..Faudrait avoir des gênes d’oiseau ou de chien errant…La nuit arrive. Les bonnes gens qui marchent droit commencent à reluquer mauvais le clodo. Il est temps de trouver un coin. Un Franprix le laisse convertir ses pièces en pitance.

Il sort de la ville. Sous le bras gauche, ses affaires. Sous le bras droit le sandwich et les bouteilles. Direction Saint Germain en Laye. Il s’enfonce dans la forêt qui borde la cité. A sa mémoire déboussolée remonte l’image d’un abri potable.

A un kilomètre de la lisière, la maison abandonnée n’a pas bougé. La nature l’attaque juste un peu plus et des bras anonymes ont fracassé ce qu’il restait de vitres. Il grimpe à l’étage par les marches défoncées. Une grande pièce sombre. Boulé dans un coin, un duvet. Au milieu, deux ou trois buches à moitié brûlées. Pas de feu, de toute façon, on sait jamais qui il pourrait attirer.

La bourre du duvet déborde, mais il semble pas trop sale, ni trop déchiré. Pas assez pour résister à sa fatigue, en tous cas. Il s’affale, sort sa frontale. La lumière balaie les murs sombres qui montent la garde autour de la pièce. L’escalier est devenu un trou de nuit. La bouteille est bien pleine, heureusement.

L’alcool chauffe, l’endort, puis le réveille. Il se jette sur le sandwich puis sort sa petite radio, la colle à son oreille. Fréquence rétro. Un vieux rock se met à grésiller. Status quo. Plutôt rock des cavernes, mais y a pas grand-chose d’autre. Une gorgée de rouge pour pousser les guitares. Ca vient. Trois heures à la montre. Le reste de la nuit sera tranquille. Il écarte le duvet, se lève, un peu chancelant et retire les fifties. Opération résurrection. Il monte la radio et la pose à côté de lui, avant de déchirer un morceau de son Sopalin à tout faire.

Ca va mieux, mes belles ?..Les fifties se mettent à rayonner sous la frontale. Il se rechausse, boit un coup et se lève. Autour des buches, le roi du rock entame le show. Tourne et tourne, Elvis. Chauffe, chauffe, chauffe !…La radio sature, le vrai son du rock. Yeahhhh ! La frontale balaie les spectateurs encore muets, encore assis. Allez les gars, debout, cassez-moi tout ce binz. Rock’n’roll never die !…

Il balance, danse, éclate de rire. Le poste a lâché la route du rock. Passé à l’ennemi, au pogo. Pogo, c’est pas pour les normaux !…Pogo, pogo, pogo ! Tiens, regarde mon pogo, mon poteau. Il danse plus fort, avant de se bloquer net puis de se mettre à sauter sur place. Po-go ! Po-go ! Po-go !…

Un craquement couvre la radio. Pas le temps de s’étonner, encore moins de s’écarter. Un grand vide sous ses pieds l’aspire brutalement. Il s’écrase au rez-de chaussée. Son poignet gauche n’a pas résisté. Il hurle et se redresse pour se relever. Le plancher qu’il a traversé décide de le suivre dans la descente. Quelques mètres carrés de bois peu tendre lui atterrissent dessus. Coincé. Il gigote dans la poussière qui finit de voleter. Silence soudain. Il se retourne sur le dos avec peine pour s’arc-bouter et s’extirper des décombres. La poutre maîtresse en décide autrement. Elle est vieille et dure. Très peu rock’n’roll. Elle tombe direct sans virevolter d’un poil. Sans aucun respect pour la fragilité de la tête qui se trouve en dessous.

 

Un promeneur du dimanche finit par découvrir le clodo sous les ruines. Ou plutôt son chien, par l’odeur retenu.

On isola, on ceintura et on évacua le corps. On oublia les fifties, séparées de leur propriétaire par les derniers tressautements de la vie qui s’en allait.

 

Michel se repose enfin pour longtemps. Sa cave est exigüe mais le repos absolu. Le monde continue sans lui, la ville s’étale. Elle rejoint la forêt. L’écarte, plutôt. La maison en ruines est aspirée dans le mouvement. Evacuée pour laisser place à des cahutes toutes blanches pour accros à un boulot-dodo peu déjanté mais protégé de la rue, normalement. Elle finit dans le cimetière des ordures, toujours en expansion. Les fifties ont suivi.

Portées par le mouvement perpétuel des rebuts, qui les entraine, elles pourraient bien se retrouver un jour sur la troisième montagne de déchets, au nord de la décharge. Pas loin d’une poussette.

Novembre 2008

Share