Putain de Nordet

Putain de Nordet
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Dans sa petite maison non loin du sémaphore, Éric rêvait qu’il rêvait et que le beuglement de la sirène venait de l’arracher à son rêve.

Sans transition, il se voyait déjà debout dans le couloir, en train de chausser ses bottes et d’enfiler son blouson de mer. Les cheveux courts, rasé de frais, vêtu de son uniforme de capitaine au long cours, Philippe, le second du canot de sauvetage, l’attendait sur le seuil avec un panier de langoustes sous le bras.

C’était tout à fait inhabituel, d’habitude les sauveteurs se dépêchaient de rejoindre le lieu d’embarquement et ne perdaient pas leur temps à se rendre visite.

En outre, réfléchissait Éric, hier soir, Philippe portait encore la barbe et les cheveux longs. Bizarre… Et pourquoi cet uniforme ? Et surtout pour qui, pourquoi ces langoustes ?

– C’est pour la mer. C’est une offrande propitiatoire.

N’importe quoi !

Éric prit enfin conscience qu’il rêvait. Il n’était pas sur le seuil, mais bien au chaud sous la couette. À côté de lui, Marie respirait paisiblement. Le bonheur… Il étira voluptueusement ses membres et choisit de rester dans ce nouveau rêve.

C’est à ce moment précis qu’il fut réveillé par le hurlement de la sirène. On aurait cru qu’elle était dans la chambre. Encore ? Incrédule, il se frotta les yeux. Sa compagne, hagarde, avait allumé la lampe de chevet.

– Rendors-toi Marie, ce n’est qu’un rêve.

Mais le beuglement sinistre continuait à déchirer le silence. Éric s’ébroua, se pinça. Il entendit distinctement la voix de sa compagne qui se proposait de descendre pour chauffer un café.

Pas d’erreur, il fallait y aller pour de bon.

Il déclina l’invitation, fit un baiser rapide et descendit l’escalier.

Le temps de se vêtir, Éric était sur le seuil. La sirène s’était tue. Mais on entendait vibrer les haubans du mât du sémaphore. La salle de veille était éclairée.

Des lambeaux de nuages couraient devant la lune. Le vent soufflait du Nord-Est. Du Nordet comme disent les marins. Dans l’archipel de Molène on déteste ce vent, froid, violent, désagréable. On l’appelle le vent qui rend fou.

– Qu’est-ce qu’on va se faire branler, maugréa Éric avant de rejoindre l’abri du « Charcot ».

 

Quand il n’était pas en service, le canot de sauvetage était juché sur une remorque coulissant sur des rails, puis remonté dans cette espèce de hangar. Jo, le mécanicien, qui habitait à proximité, se chargeait du treuillage.

Louis, le président de la station SNSM avait sobrement mis les hommes au courant pendant qu’ils grimpaient à bord. Le Cross Corsen avait reçu l’appel de détresse d’un grand voilier en situation délicate au large de l’archipel, du côté des Pierres Vertes.

C’était un sale coin. Il fallait surtout traverser une zone de brisants levés par ce fort vent de Nordet soufflant contre la violence du courant de flot.

Le Charcot dévala la rampe de lancement dans une gerbe d’étincelles. Éric aimait particulièrement ces quelques secondes. Debout, au milieu des passavants, il avait la vague impression de se retrouver dans la quatrième dimension.

Une forte veine de courant ceinturait l’île à cette heure de la marée. La mise à l’eau du canot de sauvetage était toujours un instant délicat, surtout avec ce vent soufflant en furie.

Une formalité pour Émile, qui était un des meilleurs marins de Molène. Il fit d’abord machine arrière pour s’écarter du bord. Quelques coups de barre, puis en-avant toutes, le Charcot s’engageait dans le chenal entre les îles.

Quelques curieux s’étaient levés pour assister à la manœuvre. Éric reconnut la silhouette de Marie, qui lui soufflait des baisers.

 

Entre les îles, l’effet de couloir faisait que ce putain de Nordet gagnait encore en puissance. Soufflant contre le courant qui, à mi-marée, pouvait atteindre six nœuds, il levait dans l’archipel une mer abrupte. Vent arrière, tel un simple esquif, le bateau de sauvetage de l’île Molène partait au surf sur les vagues déferlantes.

Derrière les nuages qui s’étaient épaissis, la lune émergeait par intermittence. Le spectacle était grandiose.

Mais l’estomac d’Éric l’empêchait de goûter à sa juste valeur la poésie de l’instant. Ce n’était pas le mal de mer, mais c’était bien imité. En bas, bien au chaud dans la cabine, Pierre et Jules, n’avaient pas ce genre d’état d’âme. Ces deux solides quinquagénaires saucissonnaient paisiblement dans les effluves de gas-oil. Braves cœurs, ils proposèrent aux gars de la passerelle de partager leur casse-croûte. Le capitaine et son second firent une moue de dégoût. Ils avaient cet air concentré de ceux qui luttent intérieurement contre la nausée. Éric se sentit moins seul.

C’était une des toutes premières sorties d’Émile en qualité de patron du canot. À seulement trente-cinq ans, c’était aussi le plus jeune à ce poste depuis des décennies. Mais il connaissait l’archipel sur le bout des doigts. Ses filets à langoustes étaient mouillés en marge du Fromveur, le « grand torrent », une des passes les plus dangereuses au monde. C’est ainsi que procédaient son père et avant lui son grand-père, le célèbre « Goustadig », qui devait ce sobriquet au nom de son bateau. Émile était aussi à l’aise dans les dangers de l’archipel qu’un retraité dans son jardin.

Son second, Philippe n’était pas fils de pêcheur. Capitaine au long cours, issu d’une prestigieuse lignée d’officiers de marine, il avait très vite préféré vivre sa vie dans le calme de l’archipel. Disciple de Bernard Moitessier, il pêchait comme un Tahitien, juste pour assurer l’ordinaire, à bord du « Plijadur », un joli misainier de Portsall, construit jadis pour la plaisance. Il portait la barbe et les cheveux longs, il ressemblait à Jésus-Christ, mais c’était un sacré marin.

Pierre et Jules, deux vieux loups de mer de la marine marchande, posaient ici où là quelques casiers pour occuper leurs longues permissions. Puis ils retrouvaient leurs amis « Chez Lolotte » pour parler de la pluie, de la brume et parfois du beau temps.

Éric n’était ni marin professionnel, ni même originaire de l’île. On l’avait cependant sollicité pour faire partie de l’équipage. De jour, lorsque la plupart des gars étaient en pêche aux quatre coins de l’archipel, il faisait partie de ceux qui pouvaient être immédiatement disponibles.

Mais, allez savoir pourquoi, le « Charcot » intervenait le plus souvent de nuit, et généralement lorsque la mer n’était pas des plus clémentes. Il le fit d’ailleurs remarquer à ses compagnons :

– Pourquoi les gens ne choisissent-ils pas plutôt de se mettre en danger de jour et par grand beau temps ? Ce serait tout de même plus agréable pour les sauveteurs.

Émile et Philippe esquissèrent un sourire. Les saucissonneurs s’esclaffèrent bruyamment.

 

Le canot arrivait tout juste à proximité des Pierres Vertes lorsque la VHF signala la fin de l’alerte. Le grand voilier était déjà tiré d’affaire et les Ouessantins, premiers sur zone lui faisaient seulement un brin d’escorte. Il n’y avait plus qu’à rentrer.

Pierre et Jules firent savoir leur façon de penser. Comme la plupart des Molénais, ils n’appréciaient que modérément les « maouts », en breton, les moutons. C’est ainsi qu’ils désignaient les habitants de l’île voisine.

Les gars de Molène n’avaient perdu de bonnes heures de sommeil que pour venir se faire branler dans ces montagnes russes et se faire griller la politesse par ces frères ennemis. Il y avait de quoi se fiche en rogne. Cette vraie fausse colère fit se marrer les gars de la passerelle, peu concernés par cette rivalité plurimillénaire.

Le Charcot fit donc demi-tour. La furie de Nordet ne s’était pas calmée, bien au contraire, on avait l’impression qu’elle était montée d’un cran. Ou était-ce seulement parce qu’on la prenait désormais bien en face, en plein dans la poire. Les marins parlent volontiers de « gueule de vent debout » pour exprimer toute la difficulté d’une remontée dans la brise. Du temps de la marine à voiles où l’on devait louvoyer on disait aussi : « deux fois la route, trois fois la peine ». Au moteur on n’allonge pas la route, mais quand la mer est mauvaise, la peine est toujours au rendez-vous. Et l’expression « gueule de vent debout » gardait cette nuit toute sa pertinence.

Le courant, désormais favorable à la progression du bateau, levait des brisants plus hauts que la passerelle. Le Charcot se cabrait en escaladant la vague puis replongeait dans la suivante. Il soulevait une gerbe d’écume qui balayait le roof avant de venir éclabousser la vitre du poste de pilotage.

Tout à l’heure, Éric était resté sur le seuil pour éloigner sa nausée à grandes goulées d’air marin. Il n’en était plus question. Émile avait fait verrouiller toutes les ouvertures. En bas les saucissonneurs avaient cessé de saucissonner. Personne ne disait mot. Entre les coups de boutoir sur l’étrave, on n’entendait que le craquement des membrures et le ronronnement rassurant du diesel.

Chacun savait que, bas sur l’eau, inchavirable, insubmersible, le Charcot pouvait affronter les mers les plus dures. Il l’avait démontré trois ans plus tôt. Dans le terrible Fromveur, il s’était mis en travers d’une vague gigantesque. Le patron, aveuglé par une averse n’avait rien vu venir. Le bateau s’était couché. Jetés cul par-dessus tête, les gars avaient senti passer l’Ankou, l’ange de la mort. Mais le Charcot s’était redressé, comme si rien ne s’était passé.

On en parla longtemps « chez Lolotte », ce petit café inconnu des touristes et qui tenait lieu de forum. Il n’y eut aucune défection au sein de l’équipage.

Émile naviguait au radar. Les embruns qui venaient s’écraser sur la vitre ôtaient toute visibilité, malgré les efforts d’un essuie-glace un peu symbolique.

Éric jetait de temps en temps un œil sur l’écran. On y voyait distinctement, comme sur une carte, les moindres dangers de l’archipel. Il y reconnut enfin la masse rassurante de Molène. Encore un peu de galère et le Charcot pourrait s’engager dans un contre-courant. La mer s’y calmerait d’un coup. On pourrait prendre un peu l’air.

Tout se passa comme prévu, Émile, qui connaissait le coin comme sa poche, rasa les cailloux pour chercher une eau plus calme et ce fut presque une promenade de santé jusqu’au milieu du port.

Au petit jour, le Charcot accostait à Molène. Louis était sur le quai. À l’aide d’un autre homme qui arrivait à l’instant même, il prit en main le canot de sauvetage pendant que les sauveteurs se dépêchaient de rentrer chez eux.

Éric se fit un café bien fort et croqua deux tartines avant d’aller se blottir contre Marie. Il leur restait deux heures avant le réveil des enfants.

 

Émile ne s’était pas couché. Il avait tout juste eu le temps d’embrasser sa femme et de casser la croûte avant de se mettre au travail. Son frère et son neveu l’attendaient à bord du « Gwalarn » pour aller au port du Conquet, le plus proche sur le continent, vendre la pêche de la semaine. Ils avaient déjà commencé à sortir tourteaux et langoustes du vivier.

Éric avait repris sa classe à l’heure habituelle, comme si rien ne s’était passé.

Le vent s’était calmé dans la matinée. Philippe avait attendu l’après-midi pour laisser traîner ses lignes dans une faille sous-marine qu’il était le seul à connaître. Il allait y prélever ses lieux jaunes, aussi simplement qu’une ménagère chez le poissonnier.

Jules et Pierre avaient fait la grasse matinée. Puis, frais et dispos, ils avaient commenté l’équipée de la nuit « Chez Lolotte » devant un auditoire de connaisseurs.

Seuls les initiés pouvaient soupçonner l’existence de cet établissement. Le mur bordant la ruelle était presque aveugle. Une porte basse portait un petit panneau délavé par les pluies : « Café ».

C’était presque de la publicité mensongère car on y consommait essentiellement du vin rouge. Ou alors de la bière, pour les jeunes qui avaient pris de mauvaises habitudes et un peu de ventre sur les bâtiments de la Royale. Derrière son comptoir d’un autre temps, Lolotte, qui semblait sortir tout droit d’une histoire de pirates, prenait volontiers part aux débats de sa clientèle, exclusivement masculine.

Il ne fut bien sûr question ce jour-là que de ces fichus Ouessantins qui s’étaient retrouvés aux Pierres Vertes bien avant le Charcot. Pour eux, la route était un peu moins longue. Et surtout plus facile. Ils n’avaient pas eu à raser les cailloux ni à se farcir les déferlantes dans l’archipel. Mais ça n’expliquait pas tout.

Quelqu’un suggéra qu’ils avaient sans doute été prévenus plus tôt que les Molénais, le Charcot n’ayant été envoyé qu’en renfort. Ce qui relança le débat en stigmatisant le manque de discernement de l’officier responsable.

Lolotte rappela que si Molène était considérée depuis la nuit des temps comme l’île des sauveteurs, Ouessant, il y avait tout juste deux siècles, était encore un redoutable repaire de naufrageurs. L’incorrigible Krakik lui demanda si elle se souvenait de cette époque. Il y eut un vaste éclat de rire que la tenancière n’apprécia que modérément.

Pour détendre l’atmosphère, Jules ressortit la plaisanterie d’Éric. Celle où il estimait que les navigateurs seraient bien inspirés de ne se mettre en danger que de jour et par beau temps. La blague fit mouche et fut reprise un peu plus tard au « Kastell an daol », l’établissement concurrent.

 

L’auteur se fichait bien de la pérennité de sa plaisanterie. Enchaînant une journée de travail après cette expédition nocturne, il n’avait pas attendu que Marie vienne le rejoindre sous la couette. Il s’était immédiatement endormi.

Au cœur de la nuit il entendit distinctement le beuglement de la sirène.

Encore ? Décidément c’était un rêve récurrent. Il décida de faire l’impasse sur la séquence où il s’habillait, puis rencontrait Philippe en grand uniforme avec son panier de langoustes. Il étendit le bras sans attendre pour enlacer le corps de sa compagne.

Mais celle-ci s’était dressée, hagarde :

– Deux nuits de rang ? Ils se fichent du monde !

Éric se réveilla en sursaut. Pas un bruit. On n’entendait que le souffle régulier de Marie. Il ouvrit doucement la fenêtre. Comme la nuit précédente, les nuages défilaient devant la lune. Le vent de Nordet faisait encore vibrer les haubans, là-haut dans le sémaphore. Mais la salle de veille était dans l’obscurité.

Derrière les îlots de Quemenez et de Béniguet, le pinceau du phare de Saint-Mathieu balayait l’horizon.

On pouvait percevoir le bruit lointain des vagues sur le sable. Mais il fallait vraiment tendre l’oreille.

En cette nuit de grand vent, au cœur de l’archipel de la mer d’Iroise, tout Molène était endormi.

– Hum ? questionna doucement Marie qui émergeait à peine de son sommeil.

Il referma doucement la fenêtre.

– Rien, un cauchemar.

Éric et sa compagne se blottirent l’un contre l’autre.

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