Prendre l’autobus…

Prendre l'autobus
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Prendre l’autobus tous les matins à la même heure ne promet pas que des désagréments.

La routine, pompeusement définie comme l’emblème du
même sous le ciel de la répétition, peut être une bénédiction, une part d’infini, une somme d’ici et maintenant dont on se souvient déjà avant même de poser l’addition. J’affirme ici, que, dans cet autobus pris tous les matins et à la même heure, ma mémoire prend aussi le temps à revers et avec volupté. Bercé par l’enivrante moulinette des roues, je me souvenais de ce qui allait avoir lieu. Les circonstances s’y prêtaient, la répétition (la réalité de la vie) c’est aussi une reprise, une accélération du temps et de la vitesse de rotation du moteur.

C’est également, la réparation d’une robe déchirée. Un trou pour regarder : ses jambes et ses bras nus devant moi dans la lumière du matin. C’était encore l’été. Ses joues roses ; et blanches. Comme ses fesses dans mon rêve. Voici une femme en face de moi. C’est le matin et mon souffle palpite. Voici un rêve sur la jonchaie (son étendue, sa nudité). Voici des yeux posés. Des yeux qui mangent le meilleur d’elle-même quand elle monte deux stations après moi qui l’attends.

En septembre, elle est redevenue. Septembre, c’est le temps du champignon, le cèpe brun, la russule verte et la girolle orangée. Je suis un homme d’images donc un Mangeur (« avale et tu verras », c’est ce que je dis). Une bouche à humain. La voici ! La voici où par ma bouche je mets des paroles. Elle secoue la tête. Elle dit :

Il en avait assez !

Vous êtes seule, alors ?!

J’ai la paix, répond-elle.

En décembre, c’est le temps des huîtres gris sable et des volailles luisantes. Mars avril, des jeunes pousses, des pois et des fèves vertes. Mai, de la noire morille et du veau translucide. Je suis un Mangeur, c’est pour moi une vocation. Une vocation parfois déçue, car l’autobus à la différence du train est un moyen de transport sans exactitude. Et il y a des matins sans elle.

Je regarde l’autre. La 2. Je l’ai appelée la 2. Elle est tragique : les yeux pers. Les yeux toujours mouillés, les liquides se postent chez elle, je les chéris. Je sais bien que je trahis la 1, mais trahir fait partie de mon extase. Je me répartis le butin. Je m’en remplis.

Elle s’assied toujours sur les sièges les plus hauts où je vois au-delà de ses cuisses, l’accroc, l’ouverture, l’échancrure, miroirs de la calligraphie invisible dont ma main hérite. C’est un oasis !

La 1 paraît un peu plus âgée que la 2. Trente ans environ contre vingt-cinq.

La 1 porte un débardeur imprimé devant en grandes lettres noires sur fond rose où il y a marqué : LE MOUVEMENT SURFIGURATIF.

La 2 est en chemise (nue comme Madame de Sévigné nue en chemise) à poches poitrine. Elle n’a pas beaucoup de seins. Manches boutonnées, et plis plats dans le dos.

Le dos du débardeur de la 1 est uni. Il tombe sur une jupe portefeuille, avec une poche arrière zippée.

La 2 est en mini jupe, taille basse, poches cavalières. Aux pieds, elle porte des sandales à lanières fermées par une boucle d’argent.

La 1 des claquettes d’été à croisillons qui, au bruit qu’elles ne font pas, doivent avoir des semelles en gomme douce.

Je suis leur garant. Elles, deux canaux dans l’aridité. Je désire leur sang, leur vin contre la sécheresse.

La 2 ne cesse de remuer les doigts, qu’elle tient recroquevillés les uns sur les autres. Des doigts d’amertume ? Des doigts qui tournent sans possession ? Des doigts mangés de verjus ? N’a-t-elle plus d’appétit ? Qu’étreint-elle ? Un petit morceau d’elle-même dont elle ne veut rien savoir ? Tout ignorer ? Elle est pourtant de semence d’humain. Elle est le pain d’une terre terrible brisée d’anxiété mais forte. Elle est peut-être dans la solitude de l’inspirée. Elle pense à elle, elle se terrifie d’être.

Mais elle pose, immobile, elle s’aime, les cuisses légèrement ouvertes et seuls ses doigts la portent vers l’amour pour la sauver. Et la désespérer.

Je suis là. Je l’observe. Et plus je l’observe, et plus elle me fait penser aux femmes peintes par Poussin. À leurs visages. Des femmes de Poussin, elle a ce bougé-immobile qui tourne l’imagination. Cette vérité que remue la mémoire encore toute chaude. Cette touche appliquée des ciels pour la bête que je suis. Un Mangeur attablé à la maison des festins. Le verre levé aux joies de l’enfantement, face à elle dans ma viande et mon sang. J’officie. Je la laisserai ébouriffée.

2+1=3. Je ne l’avais jamais vue. Ni penser. Et elle était là, elle aussi.

Des cheveux noirs qui tombent sur des joues sans joues. Sa narine est violente et ses yeux sont maigres. Elle est géométrique. Égale à la somme de deux droits (qui s’opposent de chaque côté d’un côté en commun) surmontés d’un cercle : c’est sa tête. Sa tête est biffée par moi. Je la broie pour ne pas m’annuler. Je pense : son reflet a été plongé tout droit dans une eau d’où il est ressorti coudé. Elle est morte à toute représentation. Je pense : elle a été razziée. Et chaque fois qu’une image vient à la ressusciter, elle n’entérine en fait que ce décès dont la cause y est inscrite comme forme. Je pense : elle est frappée d’interdit et pour toute la terre aux yeux de mon intégrité. Je n’engrosse pas le labeur. Je rêve en majesté.

1232211132123232111 la 3 c’est encore l’effroi face à moi. Elle s’est expulsée toute seule. De corps : rien ! Existerait-il que j’aurais peine à le dessiner ! D’autant qu’à l’inverse de la 1 que j’attends et de la 2 que je regarde descendre, la 3 ne demande jamais rien. Elle est là. Assise. Toujours. À la même place. Depuis quand ? Et jusqu’à quand ? Je ne la vois ni descendre ni monter. Elle me déshérite. Moi, le Mangeur qui aime pâturer tous les matins, connaître et frémir.

J’aime la 1. Son grand lièvre blond entre ses cuisses. Tripotis de tons. Rugosités de blancs (la voir manger une glace blanche à la vanille) dans un bain de peaux blondes, beurrées, très grasses, mélangé d’huile, mine de plomb et estompe sur papier beige ( elle est blonde). Déchirure (l’accroc dans sa robe déchirée) avec rehauts de gouache et d’encre noire. Elle est à mon agrément. Elle monte pour moi. Elle me suscite.

Malheur ! C’est encore la stérile ! Une somme de signes abstraits ! Je pense : c’est une peinture non peinte. Un visage pariétal. Une peinture à l’origine de l’écriture : c’est Lascaux. Qui ne représente jamais le visage autrement que par des signes (‘(« /, ?;(§ ! »/ ?-), une écriture de traits de pointes de trouées d’accrocs dans la pierre. Elle est de l’âge pariétal. Une parole de l’origine écrite et peinte en même temps, confondue. Elle est de quand les hommes sont au début. Quand la terre foisonne d’énormes êtres rampants. Quand Dieu fait le vivant de la terre pour son espèce. Quand les eaux pullulent de grands crocodiles. Quand les hommes sèment semence pour croître en quantité. Quand les faces sont pour moi une herbe géante où paissent les viandes à manger. Quand tout est un bien intense où planter mes dents. Quand je suis aussi le Chasseur-Mangeur qui ne connais de l’autre que le trait que j’y plante. Quand je tue et je prie. Quand j’ai peur (j’ai peur) et quand je dis : « Pourquoi m’as-tu abandonné » ?

La 2 se lève. Quand elle glisse de son siège, elle enjambe l’autobus en deux foulées. C’est une ingambe à l’ « in » non privatif qui donne des jambes à celles qui en ont trop. De grandes jambes au milieu desquelles je viendrai pâtisser, faire mon pain d’odeurs agréables et venir le trancher, un jour, un jour de siège. C’est ainsi que je me suis parlé, à la brisure de ses hanches. Où je suis assigné.

Comme je ne vois pas la 3, j’ai tu qu’elle est toujours cachée sous un manteau en brocart de soie gris doré. La 1 est rose-thé. Et la 2 lavande, bleu cyclamen est sa mini jupe où ses mains ( Italiennes ? Hollandaises ? Les mains n’ont pas toutes la même assiette), ses mains qui la torturent, qu’elle agite, des mains papillons, fleurs volantes, saxifraga umbrosa, désespoir du peintre. Trop pour moi qui suis l’homme d’images, c’est pourquoi j’ai choisi, j’ai choisi mon sanctuaire. J’ai choisi qui remplir pour régner sur ce pays inconnu où les citrons mûrissent.

C’est décidé. J’attendrai pour descendre avec elle et savoir où nous allons. Quelle douceur d’y songer et garder intact son emportement ( en vérité : j’ai déjà l’impression de la porter, cette viande consacrée dans les pans de mon habit), oui déjà, station après station, et d’avoir pour cela retiré la semence du grenier, avec le pain, l’huile, le vin, alignés sur un rebord de faïence en un fil de volupté, un rai de lumière qui scintille et parle aux yeux telle une croûte de sel entourant une volaille luisante.

Oui, quelle douceur ! Quelle douceur en tout. Comme des pétales de ouate aussi fins et imperceptibles qu’une pelure d’oignon. Un air tamisé, irisé, blanc épiploon, flottant sur ses seins et ses bras nus. Il y a aussi des bulles d’eaux savonneuses, fondantes et diffuses. Et un vase avec une éponge. Oui, tout est prêt et c’est déjà accompli. Puisqu’ils sont là. Uniformes. À la dernière station. Et qu’ils m’attendent. C’était bien mon chemin. À Moi, le Mangeur mangé !

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