Plume d’océan

Plume d'océan
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C’est une journée faite pour le souvenir, comme il y en a beaucoup l’hiver sur la côte des légendes. Ici, terre et mer s’affrontent en permanence, dans une complicité millénaire. Les embruns facétieux aiment s’arracher du flot effervescent pour venir se mélanger au jus âcre des bruyères. Les jours de tempête, tandis qu’on entend la mer pleurer ses morts, le littoral, piqueté de tâches de granit, peine à protéger ses villages aux clochers ajourés.
Dans un ciel lourd de nuages, quelques goélands audacieux tournoient comme des voiliers en perdition, bravant la crête hérissée et vorace des vagues. Un peu plus haut sur la dune, les arbres, ébouriffés par des panaches d’écume, s’accrochent désespérément à la roche mise à nu. En contrebas, derrière un maigre rideau d’ajoncs, quelques volutes de fumée âcre hésitent à s’envoler vers la houle noire du ciel. Protégée par le granit centenaire de sa petite chaumière, Louise demeure un long moment à regarder tomber les flocons de sel, sans bouger, les larmes au bord des lèvres.
Lorsqu’elle laisse enfin retomber le rideau en dentelles, elle entend résonner le chant discret du carillon. Le corps envahi de douleurs, la vieille dame reprend lentement sa place sur le banc qui fait face à la cheminée. Un feu de tourbe aux relents acides achève de s’y consumer. Dans un coin de la pièce, entre deux bouquets d’hortensia séchés, une lampe tempête répand sa lueur rassurante. Louise saisit le livre et tourne la dernière page d’une main fébrile et parcheminée par le temps qui s’enfuit.
« Mercredi 22 octobre. Ca y est, je suis entré ce matin dans ma dernière semaine de mer. Bientôt, j’aurai quitté ce monde. Définitivement. Que me restera-t-il de cette vie d’océan ? Cette vie que j’ai embrassée à 14 ans et que je n’ai depuis jamais plus quittée. Jour après jour, année après année, j’ai posé mes filets, les ai remontés, les lèvres chargées de sel, les cheveux crissant d’écume. Cette forte odeur de mer, je la porte au plus profond de moi. Durant toutes ces années, j’ai effleuré la peau douce du monde, perché sur mes chalutiers. J’ai dansé sur la mer infinie, ivre de liberté. J’ai assisté chaque matin aux caresses mélodieuses du soleil sur le flot apaisé. Et le soir, quand le vent tombe et que tout se taît, j’ai vu les poissons s’endormir sous les miroitements mordorés du soleil couchant.
Bien sûr, c’est un métier âpre et rugueux que j’ai choisi de suivre. Un métier taché de larmes. Pourtant, malgré les souffrances endurées au quotidien, on ne peut l’oublier facilement. La mer parle un langage unique et sincère. Elle sait envoûter les cœurs les plus durs d’un simple reflet, d’une seule fragrance.
Comme tu le sais sans doute, c’est pour Nolwenn que j’ai décidé d’arrêter. Car je sens bien qu’à chaque départ elle s’épuise un peu plus. J’avais pensé que l’arrivée des enfants arrangerait tout, que leur présence réussirait à combler le vide laissé par chacun de mes départs. Mais je me trompais. J’aurais sans doute du t’en parler, toi qui avais connu cela, avec papa. Mais je n’ai pas osé. J’ai sans doute eu peur de ta réponse. Alors je me suis tu et j’ai prié, chaque jour, en parlant tout bas pour que la mer n’entende pas.
La nuit dernière, j’ai mal dormi. Je n’ai pas cessé de penser à après. Je suis monté sur le pont et j’ai interrogé la voûte tremblante d’étoiles. En vain. Alors, j’ai laissé couler mon chagrin dans la mer, jusqu’à l’aube.
Ce matin, j’ai parlé à Jos, Loïc et Fanch. J’ai lu dans leur regard la même détresse, la même lueur compatissante et résignée. Eux savent ce que je ressens. Jos, en se retournant, a eu une phrase dure et cruelle : « Plutôt mourir qu’abandonner mes rêves ».
Pour Nolwenn bien sûr, c’est autre chose. Elle nous imagine déjà parcourant le sable, de l’amour plein la voix, éclaboussés par les rires des enfants.
Moi, je me vois plutôt errer seul sur la grève et humer l’océan en me laissant bercer par la musique des flots. Je regarde le sable filer entre mes doigts de solitude, jusqu’à ce que le coucher de soleil embrase les cieux. En levant mon regard tout là haut, j’aperçois les oiseaux blancs qui rentrent du large, ramenant dans leur gueule les souvenirs du festin englouti dans le sillage paisible d’un chalutier. Je le vois bientôt apparaître dans l’horizon flamboyant, ce fier navire sur lequel des hommes continuent à rêver à ma place.
Pour moi désormais, tout est fini. J’ai lu quelque part que « l’amour naît dans un regard, progresse dans une caresse et se termine par une larme ».
Les larmes sont venues et la mer s’est enfuie à jamais. Je revêts mon habit de deuil et rentre dans l’éternel hiver ».
La vieille dame referme le livre qui s’orne d’un titre évocateur : Plume d’océan.
Erwan avait commencé à écrire à la mort de son père, décédé en mer. Il avait planté son chagrin dans le sable mouillé par les larmes des veuves. Des poèmes en avaient jailli. Et des phrases, belles et simples. Il écrivait ce qu’il voyait, entendait ou goûtait. Il trempait dans l’encrier inépuisable de la mer la plume d’albatros que lui avait offerte son père avant de disparaître. Une plume récupérée au large de Crozet où le bel oiseau, qui peut vivre sexagénaire, a l’habitude de venir se reproduire.
Louise se lève et sort dans la nuit glacée, une lanterne à la main. Elle porte une coiffe noire pour marquer son double deuil. Après son mari, c’est Erwan, son unique enfant, qui est parti. Disparu en mer, alors qu’il était de quart. Les autres n’ont rien vu, rien entendu. Le corps n’a jamais été retrouvé. Il ne reste plus à Louise aujourd’hui que les carnets de son fils. Leur lecture et leur contact lui donnent un peu de courage, un souffle d’énergie. Il faut trouver encore une raison de vivre. Cependant, elle sent jour après jour que les ombres se rapprochent à pas furtifs. Cela la soulage. Quand un enfant perd ses parents, on dit qu’il est orphelin. Quand une épouse perd son conjoint, elle devient veuve. Mais quand un parent perd un enfant, dans aucune langue de la terre il n’existe de mot pour exprimer ce qu’il devient.
Sur le chemin qui longe la dune, la vieille dame entend la mer respirer comme un immense poumon. Une pluie douce fait crépiter les flots tandis que quelques papillons d’écume s’attardent encore.
Adossée au mur de la chapelle qui veille sur l’océan, Louise demeure un long moment à regarder l’horizon. Quand enfin elle a fini, des larmes ruissèlent sur son visage apaisé. Soudain, quelque chose vient glisser sur sa joue tandis qu’un grand oiseau blanc la survole sans bruit, s’enfuyant vers le large, happé par le disque argenté de la lune. C’est une plume. Blanche. Grande. D’une douceur infinie.
Louise clôt un instant les paupières pour chercher la lumière, qui ne vient pas. Pas encore. Alors, les yeux bordés de mélancolie, elle s’en retourne lentement vers sa petite chaumière, chérissant l’offrande contre son cœur fatigué. Pendant longtemps, dans la nuit silencieuse, résonne l’écho léger de son pas.
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