Notre prochain premier rendez-vous

Notre prochain premier rendez-vous
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Je regarde la route, il ne va pas tarder. Enfin, je crois.

De l’autre côté de la route, la voie ferrée charrie des trains rares bourrés d’improbables marchandises, de voyageurs anonymes. Des choses, des gens, qui passent, de loin en loin, ne s’arrêtent pas, ponctuent le paysage, gris.

C’est ici que je l’attends, sur le perron d’une ancienne chaumière, à l’endroit exact où il m’a laissée avant de partir en voiture sur cette voie qui n’en finit pas d’être vide. Grège et anthracite. Le bitume ne me lasse pas.

J’étais petite, ses baisers ont claqué sur mes joues et je n’ai pas versé de larmes. Ses yeux gentils ont assuré je reviendrai. Je reviens vite.

Demain je reviendrai.

Demain est arrivé sans lui.

Les yeux rivés sur le vieil asphalte, je me balance. La chaise à bascule dans son mouvement régulier épouse le vent humide. Il fait rarement beau. Un temps pluvieux, un rocking chair, un ciel qui ne se plombe pas, je ne connais pas le bleu, une herbe verte, sombre, grasse derrière la maison, l’horizon est sans issue, terne, la vie toujours la même, à attendre, patienter, espérer. Qu’il arrive.

Je vais revenir. Je reviens. Demain je reviendrai.

Demain, depuis, est une notion extensible.

Ma tête est pleine, les images n’ont pas bougé.
Je me souviens, c’était une salle de jeu, joyeuse et ensoleillée.

Passe-moi la locomotive Ma Chérie. Oui, tiens Papa. Merci Beauté, maintenant surveille les aiguillages. Tchou tchou ! Cassis, Cassis ! Dix minutes d’arrêt !

Il prenait bien l’accent, pourtant nous n’étions pas de ce pays provençal, dans nos voix pas de cigales, sinon forcées, sinon inventées.

Les voyageurs en direction de Marseille sont priés de
se dépêcher ! Attention à la fermeture automatique des portières !

J’imaginais des messieurs en costumes qui s’installaient dans le pullman confortable et luxueux. Sur le flanc de ce wagon azuré, on pouvait lire JOUEF inscrit en lettres d’or. Les convois se croisaient, lourds de richesses, de rêves, nous dessinions des destinations sans cesse différentes.

Mon père, solitaire, méfiant qui sait, ne fréquentait personne.

Je n’allais pas à l’école, il s’était engagé auprès de l’Inspecteur d’Académie à pourvoir à mon éducation, à assurer les enseignements.

Petite, je n’ai pas eu d’amis, mais les yeux de mon père, miroir édifiant, disaient que j’étais belle, que j’étais celle, unique.

Nous étions lui et moi. Il n’y avait pas de femme, il n’y avait pas ma mère. Dans la salle lumineuse, j’ai appris à lire, écrire, compter, jouer avec les trains. A me passer d’Elle que je n’ai pas connue, de son giron sensible, chaud, de ses baisers doux, des caresses comme dans les films, les livres, quand les mères endorment les filles, des bras qui calment et bercent.

Je sais la patience, et l’absence.

Il a dit je reviens, vite.

La chaise ondule, on croirait qu’elle observe la route.

Une fois il m’a promis qu’on irait voir la mer. J’ai songé à un bleu épais, éclatant, aux vagues et à l’écume, aux roches brunes ou blondes, aux calanques découpées sous un ciel sans nuage. J’ai demandé les bords de la Méditerranée.

Mon père a dit que j’étais prête pour m’amuser avec les trains grandeur nature. Au bout du compte ce n’était pas difficile, une déviation, modifier l’aiguillage …

Il a parlé d’une frontière sans préciser laquelle, de billets de banque, de convoi spécial. Je crois que contrairement à l’accoutumée, il n’a pas oeuvré seul.

Il ne m’a pas montré la Méditerranée, il a préféré les côtes opales, au nord. Le jour où j’ai vu la mer, elle était grise, presque bise. Sous un soleil qui répandait sa lumière de perle, je me suis occupée de l’aiguillage. Assise quelque part dans un terrain plat, morne, je surveillais l’heure. Les rails constituaient ma distraction. La petite aiguille sur le huit, la grande sur le douze, le train s’est engagé dans une autre direction. Je savais que mon père l’attendait les bras ouverts.

Le soir pointait sa lune, dans un sourire enchanteur il est venu me récupérer. Là où il m’avait postée. Nous sommes riches, il a murmuré. Nous allons vivre bien. A table il a ajouté qu’il devrait s’absenter pour ne pas être repéré. Tu vas m’attendre ici, je te laisse de quoi t’approvisionner au village voisin, surtout ne parle pas, ne parle à personne.

Je reviendrai te chercher ici, exactement ici.

Depuis, les yeux accrochés à la route, je regarde si je vois passer quelqu’un. Peut-être lui.

N’empêche, matériellement, je n’ai pas manqué. Eau, électricité, chauffage, radio, télévision qui grésille désormais, mais télévision.
C’est bien mon père qui a dû s’occuper de tout cela, non ? Alors pourquoi ces dix ans de silence ? Chaque jour, cette question.
Et la route. Et les trains. Je rêve d’un long courrier qui pourrait me donner de ses nouvelles, comme un petit héritage, un cadeau, et une adresse où lui écrire … Facteur, transmettez-lui mon amour.
Juste transmettre, communiquer, offrir, à lui, mon amour.

Je regarde la route, il ne va pas tarder. Enfin, je crois.

Ici, le monde est gris mais pas comme la mer qui même bise était belle.

Ici le monde n’a pas d’horizon ondulé, mes frontières sont proches et j’en étouffe. Parfois un train, qui passe. Je ne parle pas, je ne parle à personne, sauf au marchand à qui j’achète ma nourriture. Dans le voisinage, on m’appelle la folle, la simple, je l’entends. Et la pauvre, quelquefois. J’aimerais connaître le pays de mon père, son pays d’aujourd’hui.

Passe-moi la locomotive, Ma Chérie. Tiens Papa.

Les trains en vrai ne s’arrêtent pas. Est-ce que je dois modifier l’aiguillage ?

La chaise tangue dans ce vent qui me glace. Un rocking chair, l’herbe grasse et sombre, la vie toujours identique, à l’attendre, patienter, espérer notre prochain premier rendez-vous, nos retrouvailles.

A perte de vue, il n’y a rien. A mes côtés, la chaise à bascule qui danse et tape, toc toc contre le mur, dans l’air froid du soir qui pointera bientôt sa lune.

La patience, l’absence, l’indifférence me sont familières.

Demain je reviendrai, a dit mon père.

Les lendemains, à force, se sont vidés de tout espoir. Je crève de ces jours qui se suivent, se ressemblent, de mes yeux qui cognent contre le bitume. Je tremble. L’idée d’un autre demain, fût-il le seul.

A mes côtés, la chaise, danse, m’invite à d’étranges épousailles.

J’hume le parfum léger des fraises retombantes, en suspension,
encordées à la charpente de la terrrasse couverte qui borde l’entrée.

Mon luxe, ma couleur, ma tache rouge.

Je sais la patience, l’espoir, le désespoir, l’attente, l’absence, l’abnégation, la solitude, le silence, le gris, une fois j’ai vu la mer, passe-moi la locomotive Ma Chérie, demain je reviendrai, je reviens vite, ici, exactement ici.

Il ne reviendra pas.

Et je m’en balance. Comme les fraises.

Au bout d’une corde.

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