Nettoyage éthique

Nettoyage éthique
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Demain, viendront les corbeaux, puis les pigeons. Ils boufferont tes yeux et pas mal de chair autour. Pleure, crie, c’est ça…Après la gent ailée, t’auras droit aux rats. Ils remonteront le long de ton pantalon. Tes couilles seront pas très dures sous leurs dents. Pas la peine de t’agiter, t’excites les chiens.

J’en ai vu défiler au poteau des comme toi, tu sais. Dès le premier, j’ai assisté. Quarante ans à attendre ça, c’est long, faut dire. Et qui aurait cru, à part quelques-uns ?..Oui, j’avais quarante tout juste quand tout s’est écroulé comme sable sous la vague. Tours, ordinateurs, comptes, titres, écrans, positions, renommées, fortunes. Tout par terre, tout soudain. Une valse subite les a bien culbutées, les « affaires du monde », comme on disait dans le temps…

Oh, c’est fringues de faiseur que t’as là, hein mon beau ! Un tout petit peu défraîchies, quand même. Le personnel se fait rare, à notre époque, n’est-il pas ?…T’es pas fiérot là, collé à ton poteau, hein ? Fallait te planquer mieux et arroser plus. Quoique les arrosés, ça court plus les rues, aujourd’hui.

T’as mal ?..Non, t’a pas mal. Demain, oui. Lève la tête. Comment on peut encore s’affubler d’une moustache ?! C’est plus d’ici, de nulle part d’ailleurs. Un signe entre vous, je parie. Et la cravate aussi. Manque l’uniforme gris. Mais non, pas ton style. Tu commandais, t’avais pas à te fringuer comme la troupe.

Comment y t’ont eu ?..T’as voulu t’empiffrer, une dernière fois. Ou recruter pour quelque pillage comme tu savais faire, sauf qu’y a plus grand monde pour relancer les rapaces dans ton genre…T’es Suisse à ce qu’on dit ?…Bon sang ne saurait s’amender.

Tu sais que t’es dans les tout derniers rebuts à ramper encore dans l’ombre ?…On les connaît tellement bien vos planques dorées. Vous êtes si goinfres, tellement prévisibles. Naturellement.

Ton heure est largement passée. Regarde, ça tourne, ça soule, ça flemme et ça coule dans la ville. Tous les jours que la vie nous offre. Traquer la termite dans ton genre, ça devient comment dire, « has been ». Novlangue bien morte. Elle me fait toujours marrer…

Même les flics y tiennent plus la rigueur. T’aurais pu disparaître, te faire oublier, te faire petit, devenir quelque chose comme…un pauvre. Mais tu sais pas, tu peux pas, t’as dix doigts gourds et une tonne d’arrogance. Impossible de durer avec ça.

Relève la tête, salopard d’insecte ! T’as la chance que quelqu’un vienne encore gueuler dans tes naseaux gonflés ! Regarde-les, regarde ces beautés qui passent. Il est dix heures et on a un peu plus de soleil chaque jour. Il est dix heures, regarde ces gens. Il tournent tranquillement. J’ai encore du mal à le croire. Ils ont l’air heureux, ils ont l’air vainqueurs, ils ont l’air d’avoir tout le temps de la vie, non ?…Moi, je profite, mais j’ai trop courbé, j’ai trop sué pour tes frères. Je sais plus lâcher prise.

Les bureaux…Comme je devenais gris sale dans ces boites. Et mon fils le soir, je lui gueulais dessus pour lui dire que je l’aimais, tellement j’étais crevé, et ma femme…Je pouvais même plus nous remettre le lit dans le bon sens. Tellement déjeté, complètement sans direction. Je marchais de gauche, de droite, jamais vers l’avant.

Pour toi c’était le bon temps, hein ? Ca pilonnait un peu partout sur la planète à cette époque et toi tu ramassais. Quinze ans déjà. Je me souviens…Tu pesais combien toi ?..100, 300 milliards ?..A vue de nez, t’étais pas un très gros. On a appris votre leçon, tu vois. Pas de quartiers. Petits et gros, même saletés. Tarif unique, épinglés en pleine place. T’avais qu’à te planquer mieux, feignant !

Je vais te refaire ta route vers l’enfer, pour le plaisir de te voir gémir un peu…

Juste avant l’attentat contre les bureaux de Microsoft, on était quinze millions dans les rues. Remember. Trente, cinquante, cent villes en même temps, toute l’Europe dehors. 2020. C’est bien ça, même si tu veux pas t’en souvenir. Après, tes petits copains nous ont balancé la totale, faut dire. Kapos plein pot. Neuro-incapacitants, rafles et puces toutes plus mouchardes les unes que les autres… Mais c’était la fin, ton temps tombait avec les crocs de tes chiens.

Tu te rappelles Drey ?…Ca te dit vraiment rien ?…Alors je vais te raconter…Mais lève la tête d’abord, je te dis ! Regarde ces vivants qui passent. Regarde ces rues, ces rues quasiment soulagées des bagnoles, ces murs purifiés de tous vos mensonges malades. Regarde, une ville qui sent plus ni les gaz, ni la sueur à heures fixes…Oui, les bras ça fait mal. C’est peut-être un peu fait exprès. Demain, y aura bien un vieux comme moi qui t’achèvera, les jeunes y font même plus attention. La charité a pas disparu, t’inquiètes.

On est plus beaucoup, nous les vieux….Les suicides, bien sûr. Juste après l’épisode Drey, ils ont commencé. Drey qui voulait la jouer responsabilité…Borderline par millions, sociétés explosées, soldatesque débordée…Dernier carré pour Drey, dernière danse dans le fort médiatique.

Je le vois encore dégueuler ses véritables vérités, les mains sur le micro, sur cette came de vérité qu’on lui avait collée. Trois cent millions de mediaspecteurs ont capté la véridique histoire de Manuel Drey, président de l’UE. Trois jours après la bourse de Francfort a flambé…T’as dû commencé à t’affoler sérieux, hein ?

Les suicides ont démarré plein pot, on a senti le monde se retourner. Les médias arrosaient comme de rien, talk sur spéciale, baratin sur mise en garde, jets continus.

Va savoir pourquoi ça s’est passé comme ça ?…Moi je crois bien que c’est la France qu’a encore foutu un bordel d’avant-garde…Michelin. Deux cent soixante-trois suicides en un mois. Après ça a déboulé partout. L’UE, la Russie, ensuite couverture planétaire. La faucheuse passait, le monde avait plus envie de rien. Les politiques pleuraient, c’est dire. Tes petits copains commençaient à se planquer profond.

« L’odeur de l’argent est obliquement proportionnelle à la prolifération suicidaire », quatrième théorème d’ « Internationale de l’au-delà ». Herbert Marcos. Tu connais. Même les crapules dans ton genre connaissent.

Interdit, traqué, tronqué, diffamé, trahi. Emprisonné au final, après interdiction de tout ce qu’il avait écrit et même pensé.

Samizdats, bien sûr. Trente millions d’exemplaires en trois semaines. Les suicides ont cessé. Les ombres se sont rappelées la vie. Les rues se sont remplies. On était chez nous, on était déjà loin devant toi et tous nos morts. On est plus rentré.

Le premier des tiens que j’ai vu, il était attaché à un poteau, comme toi, sauf que c’était à Toulouse, en plein milieu de la place du Capitole. Il avait un panneau sur le ventre qui disait « Sous l’usure, l’azur ». Ca avait de la gueule.

Bon, faut que je te laisse. T’as encore une nuit devant toi. C’est long une nuit, mais demain est un autre jour.

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