Mon chat Léo

Mon chat Léo
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C’est arrivé un lundi soir. J’étais assis à mon ordinateur depuis environ deux heures.  Je devais finir cette foutue dissertation au plus vite ou me faire à l’idée de ne pas graduer.  J’en étais à peaufiner un paragraphe sur les répercussions économiques de la révolution française lorsque j’entendis un étrange son venant de la cuisine.  On aurait dit un claquement, un peu comme le son d’une porte.  Comme je vis seul avec mon chat Léo et que j’avais fermé toutes les portes à clefs, le bruit m’effraya un peu.

En prenant le soin de sauvegarder mon travail, je me dirigeai vers la cuisine. L’endroit avait l’air plutôt normal.  La porte était bien fermée, aucune armoire n’était ouverte.  Léo était assis sur le comptoir et fumait une cigarette,  la porte du frigo n’était pas ouverte non plus…  Léo… était assis… sur le comptoir… et fumait…  UNE CIGARETTE ?!?

Hébété, je reculai de quelques pas et me heurtai à la poubelle que je reversai.  Léo leva les yeux et croisa ses pattes arrière.

« Oh… Tu es là… » remarqua-t-il l’air un peu ennuyé.

Bon, je dois préciser que je ne prends aucune drogue et que je n’avais pas bu ce soir là.  Je ne suis pas un pleutre non plus, mais la vision de mon chat agissant comme un humain me terrassa.

Léo écrasa sa cigarette dans le lavabo et soupira.
« Tu vas rester longtemps à me regarder? T’as pas une dissertation à écrire ou je ne sais quoi ?»
« Tu tu tu tu fumes?? »balbutiai-je.
Léo émit une espèce de sifflement qui aurait pu être un rire.
« Bah oui mon vieux.  Je fumes, je parles et je fais tout plein de choses amusantes, » répliquât-t-il, amusé.
« Mais c’est impossible! »m’exclamai-je.
« Mais si c’est possible, je suis devant toi non? » Léo s’alluma une seconde cigarette et prit une longue bouffée. « Tu vois, ça m’embête un peu que tu me trouves là parce que je suis un peu occupé. »
« Occupé ?  À faire quoi?  Manger, dormir, te lécher le derrière? »
Encore le sifflement.
« Que tu es amusant, » dit-il, sarcastique,  « bon je vais t’expliquer puisque tu sembles que pouvoir penser à des conneries. »
Sur ce, il déposa sa cigarette sur le bord du lavabo et d’un saut, redevenant mon bon vieux Léo pour un moment, il s’approcha de moi.  Instinctivement, je reculai. Léo s’arrêta devant moi et redressa sur ses pattes arrière.  Je frissonnai, malgré moi.
« Alors tu vois, nous, les chats, bien on en a raz le bol de manger cette pourriture que vous nous servez, » expliquât Léo.
Je protestai.
« Comment tu peux dire ça, j’achète ce qui se fait de plus cher dans la nourriture pour chat! »
Mon chat – pouvais-je encore l’appeler ainsi – claqua la langue de manière bien peu féline.
« Parce que c’est cher, c’est bon tu crois?  Tu en as peut-être déjà mangé?  Tu voudrais essayer ?  Mais vas-y mon cher, il en reste encore dans mon plat.»
Sur ce, il fit mine d’aller chercher son écuelle, mais je l’en empêchai.
« Ça va, j’ai compris, et alors?» dis-je, ne pouvant à peine croire que je discutais sérieusement.
« Et alors?  Si je te faisais manger cette galimafrée chaque jour, qu’en dirais-tu? » me demanda-t-il.
J’allais répondre mais il me coupa la parole.
« Peu importe ce que tu penses. En fait, je te l’ai dit, je n’ai pas le temps.  Donc, je disais,  on en a assez et ce soir l’opération sur laquelle nous avons travaillé pendant des mois va enfin être mise en branle, » dit-il, ses yeux verts étincelant de malice.
Je fronçai les sourcils; qu’est-ce qu’une poignée de chat pouvait bien faire?  J’étais cependant curieux, je fis mine de croire son histoire, question d’en savoir plus.
« Quel genre d’opération?»
« Ah! Ça je peux pas t’en dire beaucoup plus, c’est classé top secret, tu vois.  Tout ce que je peux te dire c’est que monsieur Whiskas va avoir une belle surprise ce soir » ricana-t-il.
C’est à ce moment que je commençai à croire que tout ceci n’était qu’un rêve.
« Je vois, et comment communiquez-vous?  Je doute qu’une petite bande de chat à elle seule puisse faire beaucoup… » objectai-je, pour le provoquer.
« Ah! Mais nous sommes beaucoup plus nombreux que tu le penses.  Notre réseau est complexe et bien organisé » déclara-t-il, non sans fierté.
Je m’esclaffai, incapable de me retenir plus longtemps.
« Hehe, t’es vraiment trop drôle, Léo. T’aurais dû me parler bien avant! »
Léo, qui ne riait pas, s’approcha davantage de moi et me regarda durement, courbant le cou pour me fixer dans les yeux.  Je m’assieds, à demie pour l’accommoder (c’était quand même mon chat), à demie parce qu’il émanait de sa petite personne une sorte d’autorité inexplicable.  Je ne riais plus.
« Mon cher, tu crois que je n’ai aucun moyen de communiquer avec l’extérieur, pas vrai? »
J’hochai la tête.
« Tu te trompes.  Toutes ces photos de moi que tu mets sur ce forum, tu crois que c’est juste pour le divertissement?  Tu crois peut-être que je prends ces poses étranges pour ton plaisir?  Désolé de te décevoir mon cher maître, mais tu te trompes.  Chaque pose a une signification que les autres chats peuvent comprendre… »
Avant que Léo n’ait pu terminer, l’horloge du salon sonna minuit.  À ce son, il se remis à quatre pattes et se dirigea vers la porte de derrière qui menait à l’escalier de secours.
« Je dois y aller.  Si tout va bien, je serai de retour demain.  Sinon… bah adieu et merci pour le poisson, comme ils disent. »
Sans même me laisser le temps de répondre, il s’élança vers la porte et traversa la chatière.  Un claquement familier se fit entendre : c’était ce bruit qui avait attiré mon attention plus tôt.  Je fronçai les sourcils.  Je n’avais pas installé de chatière sur cette porte…

Je me réveillai le lendemain, le visage sur mon clavier d’ordinateur.  Mon cou était si endolori que j’eue peine à me relever.  Sur mon pupitre, juste à côté de mon imprimante, Léo était assis dans une pose tout ce qu’il y a de plus féline.  Il me dévisagea un moment puis émit un miaulement qui me fit sursauter.  Une joie indescriptible m’emplit aussitôt.  Un rêve!  Oui, j’avais dû rêver!!  Tout heureux, j’étirai les bras pour prendre Léo.  Il émit soudainement un drôle de sifflement.
« Ahahaha!!!  T’aurais dû voir la tête que t’as fait!!! » s’esclaffa-t-il.
J’écarquillai les yeux, bouche bée.
« Désolé, mais je devais le faire!  Oh, si j’avais eu une vidéo!! » s’exclama-t-il en riant (il n’y avait plus de doute, c’était sa façon de rire).
D’un bond, il sauta à terre et se dirigea vers la cuisine sur quatre pattes.
« Allons, viens me donner à manger, je meurs de faim ! » dit-il en se retournant.
Je me levai de ma chaise.
« Et le coup? »demandai-je
Léo secoua négativement la tête et continua sa route vers la cuisine la queue en l’air, tel un point d’exclamation.

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