Marie Noëlle

Marie-Noëlle
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En ce temps là, les bergers se dirent les uns aux autres : allons jusqu’à Bethléem, et voyons l’accomplissement de cette parole que le Seigneur nous a révélée…

 

Lisant ce passage de St Luc face à une nef vide de toute assistance, durant cette messe de l’aurore succédant à celle de minuit ayant sur le plan de l’assistance obtenu un franc succès, le vieux prêtre ne put éviter lors de cette solitaire célébration que quelques larmes de dépit ou de nostalgie ne tombent sur l’autel. Celui sur lequel il lui semblait avoir sacrifié sa jeunesse et une grande partie de sa vie d’homme, sachant que la maison de retraite diocésaine l’attendait, que cet office de Noël célébré dans une intimité forcée, serait le dernier de sa longue carrière apostolique…

 

Et les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de toutes les choses, qu’ils avaient entendues et vues…

 

Tout en marmonnant cette évangile de St Luc, le vieux prêtre récapitulait son demi-siècle d’apostolat, une incalculable addition d’offices distribués sur commande ; ces : baptêmes, mariages, enterrements, formant une trilogie somme toute respectable puisque calquée sur l’ordonnancement du vécu. Aujourd’hui réclamés ces sacrements de l’Eglise au même titre que d’autres services ou biens de consommation par une population assoiffée, non pas de référents identitaires mais publicitaires, se contrefichant, devenue laïque et païenne, de toute idée de Dieu. Le ‘carpe diem’ sous son aspect philosophique dévoyant les plus fidèles des pratiquants, alléchés par l’immédiateté d’un plaisir rarement partagé, en masse rejoignant le camp des nouveaux hédonistes ! Si autrefois jeune abbé il fustigeait leur relâchement moral, ce soir il leur pardonnait leurs dérives en considération d’une justifiée méfiance face à cette incertitude à laquelle les hommes sont confrontés, impliquant dans leur humanité autant de faibles recours que de bonnes ou mauvaises intentions à faire avaloir sur leur compte courant personnel ! … Alors, des neuvaines, des indulgences plénières, des possibilités d’acquisition d’un coin de paradis à coups de chapelets, rosaires ou messes basses, il se gardait de leur proposer ces fallacieux placements lors de ses sermons dominicaux, l’abbé, devenu ce doyen pâle et chenu, marmottant au dessus de l’autel en célébrant dans une totale solitude cette messe de l’aurore… Depuis belle lurette il expédiait ces ecclésiales formalités, ne froissait aucune susceptibilité en officiant à contre emploi ou à contre courant, aussi n’allait-il pas gâcher ce Noël durant lequel petits et grands, un instant seulement retrouvent une âme enfantine !… A cet instant, le faisant sursauter, interrompre ses pensées et briser le silencieux recueillement, il reconnut le battement des doubles vantaux d’une porte latérale ; son propre aparté se terminait, apparemment il n’était plus seul…

 

Que nos dons, Seigneur, s’élèvent jusqu’à vous, dignes des mystères de cette sainte Nativité …

 

Une interminable récapitulation comportant outre son lot de désillusions une contrepartie de joies partagées, certaines relevant de la mise en scène de crèches pour lesquelles il avouait une véritable vénération : une jubilation renouvelée lorsqu’en période de l’Avent, en compagnie de bénévoles il s’assurait de leur érection. Sur le long cours de son apostolat au gré des modes ces édifications s’étaient diversifiées, l’institution ecclésiale se mettant au goût du jour s’offrit le luxe de tableaux vivants, avec les inévitables vagissements et défécations de l’enfant, la posture théâtrale des parents, les beuglements du bœuf ou les braiments de l’âne perturbant l’office de minuit… Jusqu’à des happenings avec des vierges un peu trop déshabillées, des bergers un peu trop musculeux, interprétés par des paroissiens confondant le temple de Dieu avec un lupanar… Sa préférence allait aux santons de terre cuite peints à la main, dont enfant il s’ingéniait, aiguillé par les conseils maternels, à une composition sans cesse remaniée, puisque une semaine avant l’échéance tous deux ressuscitaient ces pièces endormies, en leur redonnant vie s’extasiaient sur l’expression naïve de ces figurines, avant d’octroyer à chacune leur idoine emplacement dans un espace composé de boîtes et cartons recouverts de papier rocher.
Après de convenues palabres ils y positionnaient les personnages : une Marie doucereuse et un Joseph aux anges, l’âne si doux et le bœuf si placide, leurs mufles encadrant la frimousse de l’enfant Jésus de couleur rose bonbon couché sur sa paillasse jaune…Mère et fils s’amusaient à modifier la position des bergers aux abords de la grotte, celle des rois mages cheminant à la queue leu leu ; seul l’éclairage leur occasionnait un maximum de soucis malgré le progressif passage des bougies aux projecteurs… Pour cette ultime crèche, malgré ses craintes d’être qualifié de réactionnaire par un contingent de fidèles, d’un local désaffectée il en avait ressorti, empoussiérées, attaquées par la moisissure, d’anciennes figures en plâtre issues d’un modèle fin 19 me siècle, encore utilisées lors de son entrée dans la prêtrise ; malmenées par le temps, ébréchées, mutilées, décolorées, écaillées, patiemment il les restaura avant d’effectuer leur mise en place. Bénéficiant d’un temps suspendu de préretraité, d’une chapelle située en bordure de la nef centrale de l’église paroissiale, il y passa plusieurs après-midi, pour son installation se référa à des reproductions de tableaux anciens ; les maîtres italiens et espagnols s’étant concurrencés en ayant abordé ce thème que l’on peut qualifier d’universel, celui d’une glorieuse trinité familiale ! Tout en confectionnant cette bucolique, ringarde crèche, il songea à son ultime homélie, ambitionnée porteuse d’espoir et de paix lors de la messe de minuit, chaque fidèle, par le biais de résolutions alors réactivées, quelques instants redevenant cet homme de bonne volonté forcément ignoré les autres jours de l’année …

 

Qui s’était déroulée comme dans un rêve, la neige ayant fait son apparition l’avant-veille, apposant une touche digne d’un Noël de carte postale, et l’assistance ne s’y était pas trompée, avec un émerveillement non dissimulé chez les plus jeunes, elle accueillit cette rustique scène ; bien que dans les travées resurgisse la controverse, d’aucuns préférant les personnages napolitains ou les santons provençaux, d’autres des figures plus en chair ! A la sortie, bénéficiant des derniers cantiques et roulements de l’orgue, le vieux prêtre, malgré la neige redoublant de violence, fut chaleureusement remercié pour ses années d’apostolat, alors qu’il s’excusait, humblement déclarait n’avoir fait que son devoir, satisfait cependant de l’heureuse réactivation des anciennes figurines de plâtre et de cette opportune météo, en d’autres lieux et heures qualifiée de maussade… Il se retrouva seul, se réfugia dans la sacristie, y récupéra quelques forces avant d’officier en solitaire cette messe dite de l’aurore, durant laquelle, saisi d’angoisse, il ne put s’empêcher de verser quelques larmes à savoir si de dépit ou de nostalgie ? Après ce glorieux baisser de rideau, le silence, la solitude, l’accablement parachevèrent sa désespérance, l’assistance qui auparavant, intensément communiait avec l’événement, collait à cet avènement d’un enfant-dieu, maintenant dispersée en recherche d’agapes plus consistantes, l’abandonnait esseulé, saisi de fatigue et d’anxiété incapable de correctement articuler la moindre parole d’évangile …

 

Or Marie conservait toutes ces choses en elle-même, les repassant dans son cœur…

 

Il lui parut percevoir le double battement d’une porte latérale, des pas furtifs, avant de discerner des pleurs amplifiés par l’acoustique de la nef centrale. Interloqué, appuyé sur l’autel afin de contrecarrer une faiblesse passagère, il s’abstint de tout mouvement, tenta de maîtriser cette hallucination dont il se sentait victime, puis demeura aux aguets, essaya de repérer la provenance de ces pleurs qu’il comprit être des vagissements, ensuite suspendit son office, d’un pas hésitant parcourut les sombres travées, buta à diverses reprises, avant, sa soutane s’étant accrochée à la tête d’un banc, méchamment s’affaler. Avec difficulté il se releva, houspillé par ces criailleries lui intimant l’ordre de poursuivre ses recherches il pénétra dans les confessionnaux, visita les stalles, les chapelles adjacentes, par intermittence les pleurs s’interrompant, attendit leurs reprises, certain qu’un enfant nouveau-né apparaîtrait au bout de cette nuit… Enfin, la reprise des vagissements lui permit de repérer le lieu exact de leur provenance, ce qui l’amena, boitillant bas, jusqu’au pied de la crèche (bon sang la crèche, bien sûr, il aurait dû y penser plus tôt !) où dans la mangeoire, occupant la place de l’enfant Jésus, sans ménagement délogé, y gisant côté gauche avec un bras cassé, il y découvrit un rougeaud moignon, fripé, mal fagoté, braillard, se débattant au milieu des impavides personnages de plâtre…

Le vieux prêtre n’eut pas le loisir d’extrapoler, innocent des réalités de la paternité automatiquement accomplit les gestes salvateurs ; récupéra la créature, la réchauffa, la berça jusqu’à ce que se tarissent ses pleurs ; puis l’odeur prégnante des fèces lui indiquant qu’un change devenait opportun, se rendit dans la sacristie, y déposa l’enfant dans de vieux ornements, fébrilement le déshabilla jusqu’à concevoir –à savoir si heureux ou dépité ? – qu’il s’agissait d’un bébé de sexe féminin!

Après avoir effectué le change, la couche souillée remplacée par un manuterge doublé d’un voile huméral, embarrassé par ce petit être vagissant il gagna la maternité la plus proche où il y reçut un accueil empressé de la part du personnel… En attente d’une éventuelle naissance, apparemment il n’y en aurait pas durant cette nuit de Noël, les sages-femmes, les infirmières et les médecins de service réveillonnaient : décontenancés et joyeux ils accueillirent le père abbé et son enfant ! … Ensuite, dans une précipitation savamment organisée, sans se préoccuper du prêtre, emprunté et bras ballants, au-delà de leur professionnalisme, s’étonnant de leurs prévenances et maternelles attentions, ils déshabillèrent, lavèrent, pesèrent, auscultèrent ce nouveau-né qu’ils jugèrent en bonne santé, ensuite s’enquirent auprès de l’ecclésiastique sur son éventuelle connaissance des géniteurs –le dépôt d’une lettre, parfois permettant de connaître le nom de la récente parturiente n’ayant d’autre issue que l’abandon de son enfant… Ayant pris conscience, suite à son furtif dépôt dans la crèche en lieu et place du divin enfant de terre cuite, que ce nourrisson était abandonné, d’un commun accord décidèrent-ils de lui octroyer le prénom de Marie-Noëlle; l’unique leur sembla-t-il, reliant les symboliques de cette sainte nuit aux caractéristiques d’un avènement prodigieux… L’abbé était aux anges, miraculeusement venait de se confirmer ce qu’il n’avait jusqu’à ce jour, ni osé s’avouer, ni déclarer du haut de sa chaire : l’enfant nouveau-né de sexe féminin demeure et pour longtemps l’avenir de l’homme…

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