Lever de soleil

Lever de soleil
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Monsieur Tiobal me regardait ahuri. Je ne savais quelle attitude adopter. En réalité, je ne trouve pas de mots assez forts pour décrire mon état à ce moment là. Dire que j’étais totalement perdu serait un euphémisme. Il se tenait raide devant moi, sévèrement, et la compassion semblait être le dernier sentiment prêt à l’effleurer.

Qu’aurais-je fait à sa place ? Aurais-je été plus compréhensif ? Qui aurait pu considérer une telle abjection autrement qu’avec ce dégoût à peine voilé et cette hargne prête à bondir ?

Comment décrire cette honte qui sourdait au fond de moi et que j’essayais piteusement de dissimuler derrière un air impassible ?

Il ne restait plus que nous.

Il aurait pu tout simplement porter la main à sa ceinture pour extraire son pistolet de son étui. Il m’aurait donné dignement la mort pour chasser l’opprobre… Mais au mieux, il me donnerait un coup dans les côtes ou en pleine face, et je perdrais quelques dents avant de retrouver ma vie minable, rogné de culpabilité.

Nous n’étions plus que deux alors que nous avions été vingt, puis dix.

Ils s’étaient peu à peu évaporés, les uns après les autres, dans l’ombre. Cette ombre qui s’était abattue sur eux semblait dorénavant condamnée à ourler ma conscience à jamais…

L’entreprise avait été audacieuse. Et j’avais été sincère dans ses prémices, même si je dois reconnaître que j’avais vite sombré dans la tentation de la dupe.

Monsieur Tiobal me regardait ahuri et je ne savais quelle réaction avoir. Me regarder ahuri, pourtant, c’était encore trop généreux de sa part. Il m’offrait une porte de sortie, une toute petite possibilité d’infléchir mon destin, la responsabilité d’en disposer. Il me laissait croire que l’attitude que j’adopterais en cet instant pourrait changer quelque chose. Et pour cela, je lui en voulais.

J’étais à sa merci. Pourquoi n’en profitait-il pas pour me plaquer au sol ? Je l’aurais laissé faire. Non, il fallait que je m’y allonge de moi-même, que je m’incline devant mon bourreau pour lui demander de me porter le coup fatal. Il m’obligeait à être courageux pour racheter ma faute.

Je n’avais rien prémédité, je m’étais laissé griser par la sensation forte, j’avais cru tout maîtriser et être capable de braver les éléments.

Déjà le noir était moins épais et s’auréolait de tâches lumineuses. On aurait dit que des milliers de petites lucioles se réveillaient pour venir me narguer et m’annoncer l’imminence de l’horreur.

Dans quelques minutes, le soleil se lèverait et je devrais contempler mon œuvre. Il me fallait absolument avoir fui avant. Mais Monsieur Tiobal était là pour m’en empêcher.

Leur confiance aveugle avait eu pour corollaire leur soutien inconditionnel. L’exaltation de la solidarité avait été si intense que cette battue sanglante avait débuté dans la légèreté d’un tournoi de sport. Chacun avait voulu tout à tour faire montre de sa force et s’imposer dans sa supériorité face aux autres. Parallèlement, l’état d’esprit qui nous avait mu était celui d’une équipe soudée au sein de laquelle chacun avait trouvé sa place. Notre but nous semblait si noble que toute notre énergie était focalisée dans l’élan collectif.

Monsieur Fasty s’était naturellement octroyé le rôle de chef et l’avait parfaitement tenu. Il avait motivé les troupes comme il avait su, l’année passée, convaincre les élus au cours d’un conseil municipal de la nécessité de creuser une tranchée pour une nouvelle évacuation des eaux pluviales dans le village.

Tous lui accordaient une confiance sans borne et savaient qu’il était incapable de les berner. Monsieur Fasty était la droiture incarnée. Depuis vingt ans qu’il était adjoint au maire, le village avait vu les projets les plus fantasques se réaliser grâce à son sens de l’écoute et sa persévérance.

Le village le pleurerait le pauvre homme, car le maire en chef n’était qu’un vieillard postiche que personne n’osait évincer de son poste de peur qu’il en meure de chagrin.

Ce qui me rendait le plus triste, c’était de penser que Fany, son épouse, avait eu la mauvaise idée de le suivre dans notre aventure. Qu’une femme comme elle, si dévouée, si emblématique, ait pu pâtir de mon effronterie me mettait profondément mal à l’aise. Quant à seulement imaginer que par ma faute leurs deux petits chérubins allaient devenir des orphelins, c’était totalement au dessus de mes forces.

Le plus brave avait sans conteste été Jules Valier. Je n’ai pas bien saisi ce qui avait pu le pousser à rejoindre notre bande. Peut-être la légendaire démesure de l’orgueil des personnes peu assurées qui ne peuvent admettre qu’un événement ait lieu sans qu’ils aient été appelés à y participer. L’image de son visage écarlate crispé dans un cri d’effroi est la chose la plus horrible qu’il m’ait jamais été donné de voir.

Je n’ose bouger de peur de buter sur l’un de ces visages. Un rai de lumière se dessine à l’horizon. J’appréhende le moment où son horizontalité obliquera pour le faire atterrir jusqu’ici. Quelques masses informes émergent des hautes herbes et je prie pour que mon imagination continue de sommeiller.

Un oiseau vient de pousser son premier cri, annonçant l’éveil de la nature. C’était le signe que Monsieur Tiobal attendait pour sortir de l’expectative :

Comment as-tu pu ? Et arrête ce regard de chien battu !

Je m’étais senti tellement fier, la vieille, d’être assigné à cette noble tâche. Ils m’avaient laissé être le meneur de la bande et m’avaient totalement abandonné les rennes.

Après dix ans de loyaux services auprès de Monsieur Tiobal, j’étais condamné à contempler la déception dans son regard. J’aurais préféré une colère orageuse, quelques coups, des remontrances, une mise au ban temporaire.

J’avais pêché par orgueil moi aussi, je n’avais pas admis le poids des années et n’avais pu me résoudre à ne plus avoir la fougue de mon jeune âge. J’avais accompli tant de missions avec succès, ils avaient un tel respect pour mes capacités ! Au village, j’étais connu comme le loup blanc et tous mes saluaient sur mon passage. Certains même ne manquaient pas de m’offrir l’hospitalité, m’invitant à entrer dans leur maison pour me faire partager les restes d’un festin.

J’avais remporté de nombreux trophées, je m’étais forgé une réputation. Et surtout j’avais su m’attacher Monsieur Tiobal qui ne tarissait jamais d’éloges à mon égard. C’est lui qui avait proposé que je guide la troupe.

Nous avions tous été bouleversés d’apprendre la disparition de la petite Josette et la battue avait été organisée en quelques heures.

J’ai réellement cru, à un moment, reconnaître sa trace. C’est vrai que je me suis vite aperçu que je m’étais trompé. Mais il était déjà trop tard pour faire marche arrière. Tous me suivaient comme de fidèles soldats et je n’avais pas eu le courage de ternir le bonheur qu’ils trouvaient à satisfaire leur détermination.

Alors je n’avais rien trouvé de mieux à faire que de feindre. Au moment même où j’avais compris que je ne tenais pas la bonne trace, j’avais accéléré la cadence, les forçant presque à courir pour me suivre à travers les fougères.

Mon attitude avait du éveiller le doute chez Monsieur Tiobal, car me voyant partir droit devant, il m’avait demandé :

Tu es bien sûr que c’est par là ?

Je m’étais contenté de lever la tête vers lui pour lui signifier que j’avais entendu sa question avant de courir de plus belle.

Lorsque le premier coup de feu avait éclaté dans la nuit, tous s’étaient immobilisés. Puis dans le silence qui avait suivi, un cri avait retenti. Son écho dans la forêt endormie avait fait se dresser tous les poils de mon corps.

La panique les avait contaminés, un à un.

Monsieur Fasty avait tenté de les rassurer. J’ai pensé qu’il trouverait une solution pour nous sortir de ce guet-apens dans lequel je les avais entraînés. Mais un homme à la moralité sans faille ne pouvait concevoir que j’aie mis en œuvre une telle supercherie. Lorsqu’il s’est approché de moi, j’aurais tout donné pour qu’ils m’aient oublié, quelque part au fond des bois.

On a besoin de toi, plus que jamais. Il faut que tu trouves comment nous sortir d’ici, vite !

Ils me voyaient comme leur sauveur potentiel, moi, pauvre créature abominable qui les avait trompés. Alors j’ai fait appel à mes souvenirs de valeureux chasseur, je me suis concentré et j’ai cherché.

Mes sens semblaient me revenir peu à peu, comme à mes premières heures de gloire. Mais ce qu’ils me disaient ne me rassurait pas le moins du monde.

Je les avais conduits dans un cul de sac, et quelle que soit la direction dans laquelle je me tournais, l’odeur ennemie infestait mes narines.

Depuis le temps que durait cette guerre de clans, j’avais largement pu me familiariser avec elle et j’avais du mal à comprendre, soudainement, comment j’avais pu ne pas la reconnaître pendant des heures, alors qu’elle me pendait au nez.

Jusqu’à la débandade finale, la petite troupe m’a scrupuleusement suivi dans mes errances hasardeuses. Puis ils sont tous tombés, l’un après l’autre, à travers les fourrés.

Jules Valier est le dernier à s’être tenu debout, au milieu de ce carnage innommable, dans une ultime provocation à nos ennemis victorieux.

Lorsqu’il s’est écroulé, Monsieur Tiobal s’est jeté au sol m’emportant avec lui. Il a posé ses deux mains sur mon dos et m’a intimé de demeurer silencieux. Nous sommes restés là plusieurs heures, tapis sur un lit froid et humide de mousse.

L’écho des cris et des coups de feu s’est estompé avant de disparaître totalement. Alors lentement, il s’est relevé et m’a regardé avec cet air ahuri.

J’ai failli dans ma mission et je mérite qu’il me dénigre. Je ne suis plus qu’une pauvre bête vieillissante et l’avenir me semble bien peu reluisant.

Son corps se détache peu à peu de la pénombre et la lumière rasante fait jaillir de son regard une ombre inquiétante.

Je n’ai jamais été couard. Mais ai-je une alternative à la fuite ? Me jeter à ses pieds serait un aveu de ma pitoyable décrépitude et ne ferait qu’accroître son aversion.

Je décide de partir lentement.

Lorsque la balle vient se loger dans mon flanc, une sensation de chaud m’envahit. Je m’étale de tout mon long sur le chemin terreux.

Je regarde mon maître s’éloigner. J’aurais souhaité qu’encore une fois il pose fermement sa main sur ma tête pour me caresser comme il l’a si souvent fait, le soir au coin du feu.

Dans un dernier effort, je pousse sur mes pattes pour tourner les yeux vers le soleil levant. Ma vie de vieux chien s’achève là.

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