Le jardin des épices

Le jardin des épices
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Bravo Tina, c’est toi qui as le scoop ! lança la collègue de la jeune métis.

Ce matin là, Tina, la mine encore toute embrumée de sommeil, ne parvenait pas à émerger. Elle se servit un bon café chaud et s’installa à son bureau désordonné où s’étalaient pêle-mêle, livres, documents, revues et photos. Le journalisme était son métier et peut être bien plus que cela : sa véritable passion. Tina avait donc pour ses parents, en plus d’un immense amour, un grand respect pour ces deux êtres qui avaient su s’intégrer à la France, lui laissant ainsi la possibilité de se creuser une vie bien meilleure que dans son pays, là-bas, si loin, là où les enfants travaillent dès leur plus jeune âge, vivant de trois fois rien.

Au Maroc, Tina avait tout laissé…

Elle avait grandi au sein d’une grande famille où tous habitaient le même toit. La maison, rien de bien mirobolant mais la porte était ouverte à tous. Au cœur de cette ville rouge, Tina y avait vécu son enfance, le temps de l’insouciance. Sur cette immense place des trépassés qui servait, jadis, de lieu d’exécutions publiques, Tina admirait les cracheurs de feu, les dresseurs de singes, les charmeurs de serpents, s’apeurait devant les arracheurs de dents. Il régnait en ce lieu fascinant riche de fragrances et de sons évocateurs, une ambiance presque irréelle comme si l’on était transporté en dehors du temps. Les vendeurs posaient leurs marchandises sur un linge, quasiment à même le sol, et la petite fille ne se lassait pas des effluves du cumin et de la coriandre, du parfum doux et entêtant de l’eau de rose, des odeurs contrastées de la menthe fraiche et de la viande grillée au feu de bois, de l’argent étincelant du poisson frais.

A chaque ruelle, des bouffées d’aromes alléchants dont celle du pain frais cuisant dans le four commun, la senteur voluptueuse du safran qui font de cette cuisine la sensualité de ce pays. Ici, tous la connaissaient et s’occupaient d’elle comme l’aurait fait sa famille. Son père n’était jamais très loin. Il tenait l’étale d’oranges dorées sous ce chaud soleil du Maghreb et Tina l’aidait souvent en pressant de ses petites mains ce fruit juteux qu’elle vendait très aimablement en souriant, dévoilant ainsi une parfaite dentition. Et puis, il y avait également, l’épicerie de l’oncle Tayeb. A l’intérieur, on y découvrait un autre monde, le monde des épices. Le commerce ne pouvait donc que se nommer « Le jardin des épices ».

Oncle Tayeb savait marier les saveurs comme d’autres allient les couleurs. Les jarres débordaient d’olives vertes et noires, piquantes, épicées. L’harissa, le citron confit, le jaune vif du curcuma, le rouge vermillon du paprika, coloris éclatants de ces monticules de fruits et légumes, enchantaient nos sens. C’est dans cet univers magique, dans ce pays brulant de lumière que Tina voyagea et grandit au cœur des traditions.

Elle découvrit le hammam, cette balade intime où les femmes prennent soin les unes des autres, où l’on prend plaisir à s’occuper de soi pour soi, à soigner son apparence afin qu’à travers les ans, la beauté déjà sous jacente se reflète enfin sous les traits d’une femme, d’une véritable femme, celle qu’était devenue Tina.

C’est par un jour de soleil brillant haut dans le ciel, retardant ainsi les habitants à leur sieste habituelle, que Sam entra dans l’épicerie d’oncle Tayeb.

La petite clochette installée au dessus de la porte tintinnabula et …Tina ne vit plus que lui. Elle s’empressa de le servir, lui sourit en frôlant sa main… Sam fut son premier amour, un amour fait de tendresse, de complicité, de jeux, une idylle si riche, si douce, si intense que Tina en ressentit très longtemps encore la chaleur au fond de son ventre. Il habitait près de la place Djema el fna, dans une ruelle peuplée de souk, tout près de la mosquée de la Koutoubia. C’est dans cet appartement, cet après midi-là, que Tina eu envie que ce fut lui, rien que lui.

Les mains de Sam enlacèrent la nuque de la jeune fille, il hésita un instant entre le besoin de l’étreindre et celui de se plier à ses caprices, à ses silences puis il fouilla en travers son regard et ils se laissèrent aller à ce désir qui les étourdissait. Les ongles de Tina s’enfoncèrent dans la chair de ses épaules, besoin de laisser une marque d’elle sur sa peau, bien encrées dans sa chair. Sam emprisonna les lèvres de Tina entre ses mains afin qu’elle ne prononce pas tous ces mots qu’il lisait en elle, pas encore….

Seuls leurs baisers échangeaient des serments sans âge. Ils s’aimaient, c’était bien là le principal. Comme Tina, il avait la chance de pouvoir bénéficier d’études. Il partait donc ensemble le matin, main dans la main. Elle pour une école de littérature, lui pour une classe d’architecture. Elle, si frêle, toute menue, laissant vaguer son épaisse et longue crinière noire, sachant signer son originalité par son apparence qu’elle s’ingéniait à mettre en valeur par un savant maquillage de couleur, de douceur et de chaleur. Elle n’avait pas tous les critères d’une magnifique fille, cependant, elle était bien plus que cela : elle était belle ! Sa joie de vivre, son visage et son sourire illuminaient, rayonnaient, enchantaient.

Sam, lui, était plus discret, presque effacé. Sa haute taille et sa carrure imposante contrastaient avec celle de la jeune métis. Il s’habillait toujours très simplement, vêtu d’un jean, un teeshirt et des baskets. Sa peau et sa chevelure claires contrastaient avec celle de la jeune femme. Sam savait éveiller Tina, la rassurer, la protéger. Près de lui, elle se sentait bien. Elle pensait que cela durerait toujours, que rien ne pourrait jamais ébranler cet amour si fort mais ce n’était là que douces chimères.

La fin des études envoyèrent Sam à l’étranger. Ils échangèrent leurs bagues s’imaginant ainsi unir leurs doigts pour l’éternité. Tina crut ne jamais se remettre de cet amour avorté puis, le temps fit le reste.

Doucement, l’image de Sam s’atténua de sa mémoire jusqu’à ne devenir plus qu’un tout petit reflet. C’était il y a cinq ans. Depuis, la France avait accueilli la petite famille et Tina comprit le mot  » immigration ».

Les premières années de cette formidable aventure humaine ne furent pas toujours faciles. Ils furent logés dans un immense immeuble cosmopolite appelé « locomotive », de par sa forme et son immense cheminée qui éjectait sans cesse les fumées, les enfants batifolant dehors autour des vieux qui jouaient à la pétanque pendant que leurs femmes tricotaient à l’ombre d’un vieux chêne en s’échangeant des recettes de couscous, paëlla et choucroute garnie. La vie n’était pas toujours rose cependant ils étaient heureux, tous les trois, se confondant dans la masse des étrangers, s’orientant comme ils pouvaient dans cette ville fortifiée. Le climat de ce pays était rude pour ces gens qui venaient d’orient, il avait fallu qu’ils s’habituent à cet hivernage qui cloue les gens dans leurs maisons de novembre à avril, au paysage blanc du massif vosgien et à ces vertes prairies où les vaches paraissent toute la journée, ruminant sans cesse l’herbe mouillée de pluie.

L’écran de son ordinateur changea de couleur. Tina, sous l’effet du breuvage chaud, se réveillait doucement. Au beau milieu de son foutoir, une feuille de papier attira enfin son regard. Elle relut plusieurs fois le document sur lequel son patron lui demandait de « pondre » un article sur la destruction d’un immeuble emblématique de la ville. Elle comprit enfin les propos de sa co-équipière. Là où bien d’autres journalistes auraient sautés de joie à l’idée de ce scoop, Tina, elle, ne ressentait que tristesse et nostalgie. Son café, soudain, lui donna la nausée. Elle se devait néanmoins d’agir en professionnelle et devait laisser ses sentiments de côtés. Elle décrocha son blouson de jean du porte- manteaux, passa autour de son cou la bandoulière de son appareil photos dernier cri avec zoom incorporé et sortit en claquant la porte. L’air frais et printanier lui fit le plus grand bien. Ce n’est qu’en arrivant sur les lieux qu’elle se rendit compte qu’elle avait conduit dangereusement, comme un automate, perdue dans ses pensées. Elle se ressaisit et gara sa petite Twingo sur le terre- plein qui séparait le boulevard ombragé d’arbres majestueux. Une foule de curieux, agglutinés comme des mouches, se pressaient derrière les barrières afin d’être au premier rang, aux premières loges de ce qu’ils jugeaient être… un spectacle. L’imposant et robuste immeuble allait mourir aujourd’hui !
Des craquements terribles retentirent. L’immeuble, sous la poussée hydraulique venait de bouger. Les yeux larmoyants, elle régla néanmoins son appareil, obligée de photographier.

Tout alla vite, trop vite ! Le dernier étage tomba, laissant place à un épais brouillard de fumée. Son œil avertit de professionnel resta cadré dans le carré de l’objectif, le zoom agrandissant encore davantage son émotion. Elle constata avec effroi les gravats sur le sol, les fenêtres arrachées, les baignoires propulsées, les morceaux de tapisserie que certains avaient mis tant de cœur à choisir et qui s’évanouissaient désormais sous un monticule de ferraille plâtreux, et tandis qu’elle s’apprêtait à repartir, elle sentit une main se poser délicatement sur son épaule, telle l’ébauche d’une plume.

Elle ferma les yeux. Elle aurait cru reconnaître en mille cette délicate caresse, ces doigts qui désormais se mourraient sur ses lèvres évaporant par ce geste un subtil parfum chocolaté savoureusement agrémenté de roses, étrange et étonnant mélange d’orient, douce volupté qu’elle savait désormais n’avoir jamais oublié ! Elle ne se retourna pas tout de suite, laissant ainsi l’envie d’y croire encore… , trop peur d’être déçue. Elle ne savait plus, tout s’emmêlait dans sa tête.

Tina n’avait jamais eu de nouvelle de Sam depuis qu’il était parti du Maroc. Elle lui avait pourtant écrit bien souvent mais Sam n’avait jamais répondu. Comment étais-ce possible de se retrouver après toutes ces années au même endroit, au même moment, loin de l’épicerie de l’oncle Tayeb, si loin du bled et de la garçonnière qui recevait leurs corps entrelacés ?

Tina ne pouvait y croire, ce n’était pas possible et pourtant…En sentant sur sa nuque ce souffle chaud plus présent encore au fur et à mesure que la bouche s’avançait afin de déposer un baiser au creux de son oreille, elle frissonna. En ouvrant les paupières, elle reconnut sur les longs doigts qui tenaient son épaule, sa bague, le fameux anneau échangé. Elle ne dit mot, n’émit aucun reproche, se contentant d’accepter l’heureuse évidence comme un énorme cadeau de la providence. Elle se retourna enfin, il n’avait pas changé.

Seuls quelques traits de maturité accentuaient son visage toujours aussi beau.

Sam la dévisagea : ses yeux parlaient pour lui. Leurs vies reprenaient là où ils les avaient laissées jadis : au « jardin des épices ».

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