La voiture

La voiture
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La porte du garage s’ouvrit d’un bruit sec, peut-être un peu trop violemment pour les 7h25 qu’affichait la vieille pendule du haut de son perchoir branlant de caisses à outils.
Monsieur S. s’en moquait. Il avait tant attendu ces retrouvailles ! D’un geste
précautionneux, bien qu’un peu hâtif (précipité), il entreprit avec émotion de dévêtir sa promise. Surtout ne pas aller trop vite pour ne pas la brusquer et savourer pleinement cet instant sans nul doute l’un des meilleurs de la journée. Ne pas aller trop lentement nonplus, car, considération bassement matérielle, il ne pouvait se permettre d’arriver en retard. Ayant retiré et plié dans un coin le voile blanc, il entreprit de caresser avec tendresse son flanc tressaillant légèrement au contact de la carrosserie sous ses doigts fébriles.Enfin, il se dévêtit malgré la froideur de ce début novembre et s’introduisit en elle jetant au passage sa veste sur le siège passager. L’Audi A4 démarra presque sans bruit avec l’élégance qui lui était coutumière. Un geste négligent par-dessus l’épaule suffit à refermer hermétiquement le gynécée derrière eux. Geste plus machinal que volontaire en vérité. Qu’importait quand le macadam complice leur déroulait 25 minutes d’un long ruban gris et soyeux.Le grand jeu bien sûr était de faire fi de tout ce qui aurait pu souiller ce pur moment d’ivresse. Dans le quartier résidentiel, Monsieur S. s’efforçait toutefois de réfréner quelque peu ses ardeurs. Personne bien sûr n’aurait eu l’idée saugrenue de traverser devant lui mais sait-on jamais, les gens sont parfois ignorants ou kamikazes… C’était toujours avec soulagement qu’il quittait la cité des pavillons clonés, filant trop lestement au travers du dédale de rues pour remarquer ça et là quelque bizarrerie génétique, une balançoire dans
un jardin, une rose trémière à la place d’un géranium…Arrivé, enfin, au niveau de la grand’ route, il en allait autrement. L’Audi et lui
communiquaient par signes presque intuitivement. D’une légère pression du pied, il l’autorisait enfin à libérer toute sa fougue, à oublier jusqu’au concept même de modération dans sa frénésie. Ils devenaient alors un éclair rouge déflorant l’asphalte, la fulgurance du coup de pinceau d’un maître sur le paysage terne et routinier du matin.Tandis qu’ils effeuillaient ainsi les kilomètres de léger fredonnement, le vrombissement de l’Audi se faisait peu à peu symphonie rejetant Schubert, Beethoven et Berlioz au rang d’apprentis troubadours. L’harmonie était totale, presque jouissive.Il y avait quelquefois hélas des incidents de parcours. Par endroits, le ruban gris se scindait, s’étiolait se rétrécissait en autant de ralentissements malvenus. Au carrefour Jésus sur sa croix leur infligeait tantôt le supplice tantôt la joie toujours la terreur d’une couronne d’épines changeante, rouge ou verte. L’orange était un coloris trop fugace pour qu’on daigne le remarquer. Monsieur S. haïssait ces endroits. Il avait grand peine à empêcher l’Audi de trépigner tant il la comprenait. C’était alors des caresses nerveuses sur le levier de vitesse, le tapotement rassurant des doigts sur le volant tant il bouillonnait lui-même de la sentir frustrée.

L’ironie du sort avait revêtu ses endroits de bandes blanches parallèles comme pour mieux rappeler à qui de droit son statut de prisonnier du code de la route. L’homme aurait voulu s’affranchir de ce carcan, être Dieu sur une éternité de macadam fuyant. Ils arrivaient justement en vue d’un de ces lieux maudits
lorsque Monsieur S. remarqua, de loin une anomalie. Certes ces zones se voulaient neutres, des points de passage entre le monde des puissants et la grisaille des petites gens ceux que le destin condamnait à ignorer le gémissement de l’embrayage sous leur pied joyeux. Certes, il pouvait donc arriver qu’un autochtone s’aventure sur les bandes blanches, exposé au crissement des roues et aux fumées, toxiques pour les non-initiés. Il
« pouvait » comme un cas d’école une de ces exception de l’exception que l’on ne rencontrait que dans la théorie pure. Un cas d’école qui s’apprêtait pourtant à devenir réalité.

Au loin une frêle silhouette grise après avoir tourné la tête pour regarder
s’engageait sur la voie pour traverser. Traverser, accompagnée qui plus est d’un vélo, ce plaisir solitaire du dimanche lorsque Sylvie jalouse interdisait que l’on sortît l’Audi du garage. C’était tout bonnement inconcevable, elle allait se rétracter, revenir à la raison. On ne s’aventurait pas ainsi en terre inconnue devant eux quand on n’avait pas au moins une carapace d’acier pour se défendre.

De stupeur, Monsieur S faillit en oublier de freiner alors même que de plus en plus près la silhouette continuait d’avancer de son pas tranquille.

L’Audi manqua se cabrer ulcérée d’être stoppée ainsi en plein élan. En homme de ressources, il sut la convaincre à temps d’obtempérer mais ne parvint pas à éviter la plainte sonore de cent mille et une fausses notes hurlantes lorsqu’elle s’arrêta net à cinq centimètres à peine de l’intruse. Sous l’effet de l’appel d’air et peut-être d’un léger tressaillement, le vélo chancela, bien vite fermement maintenu. Entre les boucles brunes entremêlées de vent jaillit un sourire d’excuse que Monsieur S. daigna à peine remarquer. Seul l’oeil rouge de la conscience un peu au dessus de lui le retint de repartir en trombe dès que la chaussée fut libre. En l’absence d’impact nul besoin de s’assurer que la
carrosserie luisait toujours, entièrement lisse, vierge de tout défaut. Freinés malgré tout d’une pointe angoisse rétrospective à l’idée du froissement de métal évité de justesse, l’Audi et lui glissèrent avec peut-être un peu moins de grâce qu’à l’accoutumée sur tout le reste de leur terrain de jeu. L’incident fut cependant bien vite noyé dans la contrariante banalité d’une journée ordinaire.

Tout juste si le souvenir effleura l’esprit de Monsieur S. le lendemain lors du
cérémonial du lever. Le trajet de ce matin là revêtait il est vrai une symbolique toute particulière. Pour l’occasion, il n’avait pas hésité à programmer le début des festivités dix minutes plus tôt afin d’être certain d’en profiter plus longuement. Il ne lui était pas donné tous les jours d’ouvrir le grand bal de l’hiver.

L’asphalte pour l’occasion s’était revêtu de soie blanche, étincelante même sous les réverbères moribonds, traitresse pourtant. Monsieur S. se plaisait tant à déflorer la route, laissant deux bandes sombres sur son passage en guise de signature. Oh, bien sûr, il se devait d’être prudent et sentant l’Audi peu douée pour le patinage artistique avait à coeur de lui éviter toute mauvaise chute. Il se
sentait alors une âme d’aventurier dans une forêt vierge, ralenti par les lianes givrées au sol qu’il fendait d’une pression mesurée du pied. Ces trajets-là, malgré l’obligation de mettre un frein à sa frénésie avaient un charme particuliers, peut-être parce qu’ils étaient légèrement plus longs.

C’est à peine s’il ressentit au même endroit que la veille la légère
frustration qui accompagnait toujours chaque feu rouge tant sa rapidité précautionneuse le grisait jusqu’à l’insouciance. Contraint malgré tout de s’arrêter il jeta un coup d’oeil machinal sur le bas-côté pour tenter de jauger l’épaisseur de la couche de givre. Comme flottant au dessus du verglas, une forme grise vaguement familière attira son attention. Ainsi donc le malotru suicidaire de la veille était une malotrue, plutôt jolie de surcroît quoiqu’un peu maigre. Monsieur S. n’avait jamais tout à fait compris ce penchant typiquement féminin pour la minceur cadavérique. Son opinion sur la question pâtissait il est vrai de l’invasion régulière –un peu trop à son goût- de son salon par les amies de Sylvie, toutes weight watchers addicts prônant le sport à outrance. Celle-ci en était, assurément, comme en témoignait le vélo miteux sur lequel elle s’appuyait quand l’habitacle spacieux d’une voiture puissante offrait de si réjouissantes perspectives…

L’irruption d’un vert cri de joie dans la pénombre eut tôt fait de ramener Monsieur Sanné à sa préoccupation principale. Néanmoins, le soir sur le trajet du retour, il s’interrogea. En quoi pouvait-elle donc bien rouler ? Il était d’ordinaire relativement doué pour classifier les gens selon le degré de puissance de leur monture, indice irréfutable tant leurs revenus que de leur volonté de se surclasser avantageusement dans la hiérarchie sociale des chevaux fiscaux. Lui-même n’était pas mécontent du rang qu’il occupait… Quant à cette femme… Il fallait qu’elle soit bien mal pourvue pour préférer s’acheminer ainsi à vélo par un temps si froid. A moins que… M. S. eut soudain une illumination. Bien sûr !!! Cela ne pouvait être que ça !! Comment n’y avait-il pensé plus tôt ? Son mari, seul conduisait. Il devait arborer un de ces emblèmes de la classe moyenne pré supérieure, une de ces merveilles semi-précieuses, trop déjà pour que l’on envisageât de les confier à une femme. Lui-même s’avouait de plus
en plus réticent à laisser le volant entre les mains de Sylvie…

Le lundi suivant s’était éveillé revêtu de froideur pluvieuse et c’est avec une
violence inaccoutumée que Monsieur S. claqua la porte après s’être engouffré dans l’Audi. Le week-end avait été éprouvant. Sylvie prise d’une de ces sautes d’humeur auxquelles seules les femmes sont sujettes lui avait asséné reproches sur reproches. Son argument phare, un « tu » méprisant qu’elle faisait tinter à souhait s’était vu parer d’un nouvel oripeau. Tonitruant, surréaliste, le dernier épithète à la mode « égoïste » était entré dans sa vie. Pour couronner le tout un arbitraire changement d’heure lui intimait désormais de partir travailler dans la nuit noire.

Impossible donc de presser l’accélérateur avec la vigueur nécessaire à calmer ses nerfs. Le ronronnement du moteur lui permis néanmoins de prendre suffisamment de recul pour mesurer à quel point parfois, ils avaient frisé le
ridicule. Le summum avait été atteint lorsqu’elle avait tenté de lui démontrer, magazine féminin à l’appui que son ego était… était… « surdimensionné » ou une sottise de ce goût là. Il n’aurait plus manqué qu’elle casse quelques assiettes pour correspondre en plus des clichés actuel à ceux d’il y a vingt ans.

Le fanal sanglant à l’endroit habituel raviva sa colère. Tout, décidément, se liguait contre lui. Peut-être devrait-il changer d’itinéraire ? S’offrir le luxe de partir un peu plus tôt et de glisser seul libre et sans entraves au détour de petites routes désertes. Il fut tiré de sa rêverie par un léger tapotement à côté de lui.
Derrière la vitre, à peine intelligible dans la pénombre du carrefour, un visage de femme. Il lui sembla reconnaître l’inconnue au vélo.

Un doigt rageur fit jouer la commande appropriée pour qu’un souffle d’air glacé
s’introduise dans l’habitacle.
« Bonjour Monsieur. Excusez-moi de vous déranger. Est-ce que… par hasard vous iriez en ville ?

A peine daigna-t-il hocher la tête en guise de réponse.

Est-ce que cela vous ennuierait de me déposer ? J’ai un rendez-vous à 8 heures 15, mon vélo m’a fait faux bond et ….
Estomaqué, le moteur de l’Audi manqua rugir d’un coup de pied devant l’énormité de la demande. Comment pouvait-on oser ? Puis les reproches de Sylvie revinrent au goût du jour et avec eux la perspective séduisante de leur opposer un démenti fulgurant. Ainsi lança-t-il froidement :
« Je vais jusqu’au collège. Si ça vous intéresse, montez. »

Le feu avait déjà reverdi et derrière eux une berline s’impatientait. Monsieur S. démarra en trombe sans même laisser à l’inconnue le temps de boucler sa ceinture.

Passée la première accélération, celle-ci osa enfin étendre ses jambes plus confortablement jusqu’à heurter du pied une forme molle et barriolée :
« Vous avez des enfants ?
Telle était bien la raison -qui échappait à sa femme- pour laquelle il refusait d’ordinaire qu’ils montent dans sa voiture. Pieds boueux, doigts gluants, Attila de la carrosserie et des sièges en cuir ils en troublaient l’harmonie, dénaturaient sa perfection.

Il fit une note mentale pour se rappeler d’haranguer Sylvie et de punir Sarah, une fois de plus.
« Oui, deux, ils sont un peu turbulents. Ils laissent tout traîner… »

Sans l’avoir vu, Monsieur S. jugea parfait son demi sourire d’excuse et se félicita comme à l’accoutumée du ton de voix mi gêné mi attendri le nec plus ultra du politiquement correct lorsqu’il s’agissait de parler des enfants. Ne pas oublier qu’il s’adressait à une femme, de ce fait structurellement incapable de saisir toute l’offense de cette idole pour braillard à son tapis de sol flambant neuf. Sa réponse, plate, dégoulinante de la maternité passive la plus commune le confirma dans cette opinion :
« Oh, vous savez, ils le sont tous à un certain âge… Le pire, c’est qu’on leur pardonne tout ! Vous devez vraiment être un homme très heureux ! »

Il eut le rictus de circonstance du bonus pater familias fier de sa progéniture et tendit la main :
« Passez-la-moi s’il vous plaît. »

Il propulsa la poupée sur le sol derrière son siège avant de s’arrêter à quelques mètres de la grille du collège pour permettre à sa passagère de descendre.

« Merci beaucoup. J’espère que ça ne vous a pas trop dérangé ? D’habitude, je n’ose pas trop demander ce genre de services. Mais là, j’avoue, j’étais très pressée et comme je vous aperçois souvent et que vous aviez l’air gentil…

Monsieur S. grommela un rapide « y’a pas de quoi » où seul l’agacement était audible.

Au revoir Monsieur…

Nicholas Sanné.

Camille, enchantée. Au revoir Nicholas. »

Ainsi donc, il avait l’air gentil… De mémoire d’homme, cela faisait longtemps que
nul ne lui avait offert pareil compliment. Pour ses élèves, pète-sec à l’occasion, Face de rat dans l’impunité des couloirs. Pour ses collègues, il était tout au plus sympathique avec ce qu’il fallait de froideur distante pour marquer le fossé entre un futur agrégé de mathématiques et le menu fretin professoral. Il était « Papa » mêlé de crainte pour ses enfants ; « tu » méprisant, ironique, ou faussement tendre pour Sylvie tout dépendant de l’humeur du moment, l’approche des soldes ou son dernier coup de foudre pour une babiole hors de prix.

Pour ses amis, il n’en avait pas.

Entre deux cours après s’être magnanimement résolu à avoir la main un peu moins lourde sur les heures de colle, il se plût à imaginer que ces quelques mots ne devaient pas tout à la politesse. A 17 heures dans son bureau après avoir laborieusement tenté de mettre la moyenne à plusieurs copies minables et offert un café à l’un de ses collègues, il se le demanda sérieusement.

Il faillit parader fièrement au dîner et narguer Sylvie avec sa bonne action du matin mais inexplicablement, se retint.

Deux jours plus tard comme il arrivait au carrefour, le feu au loin se teinta d’une lueur d’espoir peu coutumière. Ces jours-là étaient suffisamment rares pour être marqués d’une pierre blanche, et surtout, pour que l’on en profitât. Ce croisement était le seul obstacle avant la ville, et encore avait-il la chance que le collège soit à la périphérie, ce qui lui évitait la lente traversée de ces zones cauchemardesques, pays des pointes à 32 kilomètres/heure régis d’une main de maître par des piétons indifférents.

Assurément, la journée commençait bien !

Du bout de la semelle, déjà, il insufflait à l’accélérateur toute la folie de ces caresses savantes dont il avait le secret, jouissant par avance de ce pied de
nez aux habitudes. Dans le lointain pourtant, un lointain qui se rapprochait de plus en plus vite, une forme grise s’était tendue vers lui. Il hésita, trépigna pour finalement ralentir jusqu’à s’arrêter devant le passage piéton, vitre entrouverte.

« Je vous dépose ?

Oh, merci beaucoup ! Je ne voudrais pas abuser…

Devant le collège comme l’autre jour ?

Oui, merci, c’est parfait. »

En tout juste trois petits sauts de puce, elle se trouva assise sur siège passager, essoufflée. A peine fut-elle montée que N. Sanné regretta son mouvement. Elle allait jacasser tout le long du trajet lui gâchant le plaisir de la conduite silencieuse et alerte, l’oreille tendue à l’affut des moindres nuances de cette symphonie du macadam, la seule qu’il goutât vraiment. Effleurement de pneus sans cesse renouvelé, chaque fois différent selon que la chaussée était sèche ou humide, glacée ou brûlante, plus ou moins bien entretenue. Ronronnement du moteur de rugissement à sotto voce, la perfection de ces mille et une pièces, musiciens invisibles qu’il savait s’activer dans l’ombre sans s’entrechoquer jamais. Est-ce à dire qu’un autoradio et a fortiori une femme étaient du dernier superflu ?

Comme mue par un rare instinct de toutes ces choses, la passagère resta silencieuse jusqu’aux grilles du collège, se contentant au moment de descendre de quelques mots de remerciement ponctués d’un agréable sourire. Il n’y eu pas dès lors d’inconvénient à ce que l’évènement se reproduise.

Le pli ne tarda pas à être pris. Chaque matin ralentir à l’endroit du carrefour, la chercher du regard et lorsqu’elle était là, ralentir de toutes ses forces quand bien même la signalisation aurait hurlé au vert. A la réflexion, chaque arrêt forcé en valait bien un autre et cette halte d’un nouveau genre ne fut bientôt plus un désagrément. Il profita même de l’occasion –inespérée- de vérifier sa théorie. La réponse de Camille lorsqu’il lui demanda en quoi roulait son mari ne laissa pas de l’étonner : ni Laguna, ni Mégane, pas même une Citroën améliorée. Elle avait juste eu une Ford Ka autrefois, vendue sous la contrainte du manque d’argent un an plus tôt. Et non, elle n’avait pas de mari. Chou blanc sur toute la ligne. La présence le long de l’avenue en bordure de carrefour de ces HLM déshérités
aurait dû, pourtant, être un indice. Quand à la pauvre banalité de sa mise, il s’avouait ne pas être femme pour prêter ainsi attention à de telles affaires de chiffons. Son rôle de bon Samaritain du petit jour prenait ainsi un tour plus poignant. Et puis, ne l’avait-elle pas fait remarquer fort à propos ? Il était gentil… Si Sylvie et tous les autres qui le jugeaient mal avaient su cela ! Il n’en avait pas parlé -il parlait de toute manière très peu- mais prenait plaisir à l’occasion à se rengorger intérieurement quand était pointé du doigt avec un peu trop de virulence son supposé « égocentrisme congénital ». Hormis les formules d’usage, l’inconnue et lui s’ignoraient cordialement. D’un accord tacite, elle évitait les questions stupides de qui veut à toute fin faire la conversation et lui, se préoccupait peu d’elle. Elle était si discrète qu’il en oubliait parfois sa présence et s’abandonnait à laisser de côté son masque habituel. Alors ses traits affichaient tour à tour selon les évènements du moment délices de la conduite et morosité que de plus en plus le plaisir de l’Audi ne parvenait pas à reléguer au second plan.

Un matin surtout, il fut d’une humeur massacrante. Sans le souci de ménager sa
boîte de vitesse et une vague crainte des hommes vêtus de bleu, il aurait fait tout le trajet et trois fois le tour de la ville peut-être pied au plancher sans même ralentir faisant hurler à l’unisson asphalte et caoutchouc d’un long cri angoissé. Il était fou d’une rage telle qu’il manqua oublier de s’arrêter au carrefour et sans l’oeil rougeoyant de la conscience routière pour le rappeler à l’ordre d’un clignement à l’ultime seconde, nul doute qu’il ne l’aurait pas vue. Comme il redémarrait en trombe, elle hasarda une de ces phrases un peu convenues de qui fait mine de s’intéresser à autrui.

Le gratifier, lui, d’un « Est-ce que vous allez bien Monsieur ? » ou je ne sais quelle autre ineptie du cru ! Se croyait-elle dans une soirée mondaine ? Il ne lui demandait pas de s’intéresser à son état de santé. Il ne lui demandait rien en vérité, si ce n’est de ne pas trop le retarder lorsqu’elle montait en voiture, ce qu’elle semblait avoir parfaitement compris. Tout à sa colère, N. Sanné ne fut pas même certain d’avoir grogné le « oui » de rigueur à une telle question. Il se sentait enfler, une bulle énorme lui hurlait de l’intérieur, plus oppressante de tour de roue en tour de roue. Le paysage défilait trop vite, il n’avait pas passé la cinquième et pourtant n’entendait plus l’Audi. Chaque parcelle de macadam
l’acheminait vers le moment où il ne se contiendrait plus. Il finit par cracher, découvrant les mots dans sa bouche au moment où ils n’y étaient déjà plus. Son « Allez vous faire foutre » clair et distinct, chaque syllabe correctement articulée
avait claqué comme une gifle dans l’habitacle.

Dans la foulée, sans qu’il sache vraiment pourquoi, tout lui échappa dans la pagaille la plus totale pour un quinté d’un genre tout neuf: la mauvaise note du gamin, comme un fait exprès pour déshonorer son père, Sylvie, les reproches, les élèves bêtes à pleurer, et encore parlait-il des moins mauvais, la lassitude, le quotidien en un mot…

C’est à contrecoeur qu’il la déposa, quelques mètres après la grille pour avoir le temps de finir sa phrase. Elle eut avant de descendre un petit sourire mi gêné mi encourageant, le sourire de qui ne sait trop quoi dire. Ou a l’intelligence de comprendre que parfois, le silence est d’or.

Il eut conscience, après coup d’avoir été vaguement grossier et de ne pas s’en être excusé. Pis encore, ce débordement de confidences l’inquiétait au plus haut point. Mais quel risque qu’elle aille colporter tout cela ? C’était une inconnue, à peine savait-il son prénom. Et elle n’était pas d’un milieu à fréquenter ses collègues, les amies de sa femme ou toute autre personne susceptible de le connaître lui. Il avait néanmoins l’intention que cela ne se reproduise plus.

C’est emmitouflé d’orgueil, cuirassé de la volonté la plus ferme qu’il freina à sa hauteur le vendredi suivant. Rien dans l’attitude de la jeune femme ne laissait transparaître un quelconque souvenir de l’avant-veille. Du moins, n’avait-elle pas
l’oeil brillant et l’air faussement désintéressé de la commère de bas étage qui feint de s’ignorer. Son salut habituel sombra dans un silence polaire qui eut découragé toute velléité de poursuivre une conversation. Encore eut-il fallu qu’existe une telle velléité. Le regard tourné vers la vitre, elle semblait compter sur le bord de la route les squelettes de saison dont les branches fendaient la pénombre entre deux réverbères. Elle était donc gênée…

Puis, à l’instant précis où la route décrivait la plus folle arabesque de tout le trajet, large incurvation de près d’un kilomètre vers la gauche, virage traitre pour qui ignorait comment le négocier, il commença à vomir. Elle ne put que tourner les yeux vers lui, à cet endroit les arbres s’étaient éteints et les réverbères se faisaient rares rendant le bord de route à sa monotonie habituelle. N. Sanné ne le remarqua pas. Ses mâchoires s’ouvraient et se refermaient en soubresauts convulsifs livrant passage à des cascades précipitées de mots mal digérés.

De temps à autre, il hoquetait de rapides « Vous comprenez » auxquels elle
comprenait bien que seul un sourire encourageant pouvait répondre. Hasard de la circulation ou défaut de communication avec l’accélérateur, il mit pied à terre ce matin comme la voix de métal braillait le début des cours et la fin de cette sensation un peu étrange, proche du soulagement.

Dès lors, il fut impatient de ces rendez-vous du matin. Il alla même jusqu’à proposer de l’emmener plus loin en ville, jusqu’à son travail, offre qu’elle déclina polie, il ne pouvait trouver endroit plus adéquat pour la déposer. Le collège se situant par une de ces bizarreries de l’urbanisme dans les abords immédiats d’un hôpital, il finit par la supposer infirmière. Cela expliquait alors son application à l’écouter, son apparente faculté à tout comprendre. Ces femmes étaient formées pour ça. Peut-être même travaillait-elle au pavillon pudiquement dédié aux « troubles psychiques »… Mais, Grands Dieux non ! Il n’était pas fou ! La preuve, il avait bien tenté dans les premiers temps alors qu’il cherchait encore à contrer cette logomanie délirante de parler seul devant son miroir quand il avait
la maison être vide. Il n’avait pu balbutier la première syllabe d’un demi-mot et la glace lui avait renvoyé par delà son mutisme l’image d’un homme de son âge avec bajoues, pattes d’oie et air blasé. Parfois, il est vrai, en voiture, les mots se bousculaient dans sa tête alors qu’il s’acheminait vers le carrefour dont il n’avait jamais tant guetté l’apparition dans le champ de vision de son pare-brise. Le début du trajet cette longue traversée des quartiers résidentiels rendus chauves par l’hiver d’un pas semi mesuré en perdait presque de sa saveur. Déjà, le réveil du moteur, irruption de chaleur et de vie dans l’air frisquet du matin ne l’émouvait plus avec la même vigueur. Tout n’était plus qu’échauffement, préparation,
attente du déclic, claquement d’une portière qui permettrait aux mots de sa gorge de prendre leur envol. Et encore n’était-elle pas là tous les jours. Les week-ends surtout, lorsqu’il ne l’avait pas vue le vendredi ou ne l’apercevait pas le lundi lui paraissaient d’une longueur insoutenable.

Au bout de trois, voire quatre jours, il aurait perdu l’usage de la parole, les grognements à l’adresse de Sylvie ou des collègues et les cours débités d’une
voix monocorde ne comptant pas.

Un soir, alors qu’il corrigeait des copies au collège,méditant sur le gouffre qu’allaient représenter les vacances de Noël toutes proches, l’idée lui vint. Si simple, lumineuse qu’il eut presque honte de n’y avoir pensé plus tôt.

L’allégresse lui fit lâcher son stylo et le rattrapant d’un grand geste, il faillit bien raturer de joie le chef d’oeuvre de l’un de ses cinq à sept sur vingt. Pourvu qu’elle accepte, ce dont, à la réflexion, il ne doutait pas. Dans sa tête, elle était « elle », jamais Camille. A tel point que le lendemain matin lorsqu’il lui proposa de la covoiturer aussi le soir ou le week-end si elle avait besoin, il eut un court instant d’hésitation pendant lequel il ne sut plus la nommer.

Si les semaines suivantes Sylvie s’étonna qu’il aille si souvent faire le plein ou laver la voiture le samedi matin, il n’en sut jamais rien. Il emmenait Camille au supermarché ou en ville le week-end, la voyait plus rarement le soir. Leurs horaires ne coïncidaient pas encore qu’il ignorât tout des siens. Ces trajets nouveaux toujours demandés la veille d’un air d’excuse furent l’occasion de considérations sur les enfants, pour lesquels leurs opinions divergeaient et du tutoiement. Ni l’un ni l’autre n’eut été capable de dire qui avait prononcé
le premier « tu » ni quand cet invité surprise avait définitivement cessé de paraître incongru dans la conversation.

Le premier mouvement passé, la logorrhée de Nicholas se calma peu à peu et ne revint plus que par vagues successives, moins fortes que l’impulsion initiale. Ils avaient maintenant de véritables conversations. Elle lui donnait son point de vue explicitait ses conseils. Il les suivait parfois, ne le lui disait jamais. Qui plus est, elle ne le lui demandait pas. Il ne parla d’elle à personne et personne ne daigna remarquer du moins de vive voix si infime fut-il le changement sur ses traits. Il était moins tendu, paraissait plus apaisé et parfois semblait à l’extrême limite de se dérider tout à fait.

Trois jours avant Noël comme Nicholas passait la chercher pour quelques courses, elle eut en montant en voiture un air étrange, enjoué et mystérieux qui la rajeunissait. Avec son bonnet de circonstance planté de guingois entre deux mèches, elle avait presque l’air d’une petite fille.

C’est au moment de repartir après qu’il eut détaillé un peu plus dans chaque magasin de l’artère principale le calvaire à venir du déjeuner de Noël, que Camille osa. Le petit paquet marron atterrit sur les genoux de N. Sanné sans qu’il l’ait vu sortir de son sac.

« Pour vous remercier. »

Devant son air pincé, une manière comme une autre de marquer la surprise, elle ajouta :
« Entre amis, ça se fait !! Joyeux Noël ! » avant de se glisser hors de la voiture.

Il fallut l’écoulement d’une semaine et une indigestion d’un des enfants pour que Nicholas comprenne qu’il aurait pu faire meilleur usage de ces chocolats écoeurants que Tante Susie ne manquait pas d’offrir chaque année. Le geste, pourtant, l’avait touché.

Le retour des beaux-jour inaugura les ballades au parc. Le trajet impliquait de
passer par un de ces boulevards insensés qui jalonnent toute grande ville qui se respecte et il put ainsi apprendre à Camille son jeu favori. Le concept était simple mais redoutable. Il s’agissait à la fin de chaque feu rouge de repartir en trombe pour s’élancer loin devant les occupants des autres voies. La sensation de puissance lorsqu’il dépassait d’une foulée légère la plèbe vrombissante de ses concitoyens était saisissante.

La première fois, pour mieux l’impressionner, il laissa même, bon prince quelques mètres d’avance aux autres voitures. Comme ils arrivaient à la hauteur de leur adversaire, elle plaça un doigt à la commissure de ses lèvres et tendit la langue d’un coup sec en une parfaite petite grimace.

Déconcertant, libératoire, le rire emplit bientôt la gorge de Nicholas, faisant renaître en lui une sensation qui remontait à si loin qu’elle en était presque nouvelle.

Le parc où ils allaient était un parc ordinaire avec ses ribambelles d’enfants auprès des balançoires, ses joggeurs, promeneurs et flâneurs sans catégorie fixe. Pourtant, N. Sanné n’avait jamais trouvé la nature si belle. A tel point qu’il se décida par deux fois à y emmener ses propres enfants le dimanche pour le simple plaisir d’y retourner lorsqu’il savait Camille occupée ailleurs. On le trouva inexplicablement plus détendu ce printemps là. Il poussait le vice jusqu’à siffloter ou arriver chez lui avec à la boutonnière un de ces premiers nés de mars, fils de cerisier ou d’érable. Camille qui s’émerveillait tant de la nature poussait de petits cris d’horreur feinte lorsqu’il les arrachait, à dessein.

Autoproclamé chevalier de la raillerie, il avait à coeur de ne jamais laisser faner cet insigne de sa bravoure. Même ses collègues lui découvrirent avec stupeur un semblant de sens de l’humour.

Mais un jour, au supermarché, ils évitèrent le drame de peu. Taille 34 slim et ascendance vipérine, Anita, grande meilleure amie officielle de Sylvie tétanisait le rayon alcool du cliquetis de ses talons aiguilles. Flairant le danger à l’ultime seconde, Nicholas n’eut que le temps de se rabattre dans une allée adjacente entraînant Camille d’un geste brusque. S’ils avaient été aperçus, Dieu sait quelle rumeur… Adossée à plusieurs étages de boîtes de conserve, une bouclette en mal de liberté comme jaillissant du chili con carne, la jeune femme retint à grand peine un éclat de rire clair lorsqu’il lui expliqua. Une fois hors de danger, le reste des courses se passa en blaguant l’étroitesse d’esprit et la médisance chronique des gens, en particuliers d’un certain genre de femme. Le buste en avant, presque courbée en deux sur la barre du caddie pour mieux capter son attention, Camille s’échauffait, brossant dans l’air d’une main émaciée le portrait type de la commère.

Nicholas se trouva étrangement ému de cette main. Il en avait vu pourtant des mains…
Des boursouflées des élégantes, des manucurées de gosses bouffies avant l’âge qui plaçaient là leur seule coquetterie. Mais cette main-là avait quelque chose de particulier de part sa forme même. En dépit de ses ongles rongés et de ses doigts un peu trop fins, il s’en dégageait une sorte de douceur qui le faisait s’imaginer lui confiant l’Audi. Elle, saurait la manier avec le tact et le doigté nécessaires. Ou peut-être ne se l’avouait-il pas, lui plaisait-il seulement d’imaginer le contraste entre ces dix doigts presque fragiles et la puissance du moteur.

Et puis, finit-il par constater en calant la dernière valise à l’arrière de la voiture, cette minceur et son allure de moineau déplumé étaient très seyantes. Cette idée le fit sourire quand Sylvie claqua le coffre un peu trop fort, donnant ainsi le coup d’envoi officiel des vacances de Pâques.

De chez ses parents, Nicholas ramena la tiédeur d’avril déjà tintée d’un arrière fond de mai et plus de joie de vivre qu’il n’en avait éprouvé au cours des vingt dernières années. Le petit matin, déjà un peu moins blême que 15 jours plus tôt, chantait un air de retrouvailles. Dans tout le quartier résidentiel, d’un pas souple à dessein, l’Audi écrasait la neige des cerisiers. Il manqua s’arrêter en cueillir une branche pour renouveler la plaisanterie habituelle. La route se déroulait sous lui en un long ruban d’asphalte barré déjà au loin du carrefour près duquel s’agglutinaient des grappes de piétons en train de traverser.

L’un d’eux, sur le trottoir, portait un imperméable gris… Nicholas espéra, ralentit,
palpita pour finalement obéir d’un coup de pied au clin d’oeil du feu qui, complice, lui permettait de quitter dignement sa déconvenue.

Il ne la vit pas plus le lendemain, ni les jours suivants, ni même la semaine d’après et en fut un peu vexé. Plusieurs fois déjà, elle avait évoqué l’idée de partir en voyage, a priori longtemps, sans rien préciser de plus. Sans le prévenir, tout de même…

Un matin au bout de la deuxième semaine, il n’y tint plus et avisa une poularde en bleu criard qu’il apercevait souvent, vaguement mentionnée par Camille comme une voisine sympathique. Peut-être connaissait-elle la date de son retour? En réponse à sa simple question posée le plus aimablement du monde, une volée de syllabes confuses de malade et de grave entremêlées s’abattit sur lui. Il n’entendit pas la suite. Le feu de sa voix la plus verte, du moins le croyait-il, lui aboyait de quitter les lieux. Qu’avait-il à voir après tout avec cette envolée lyrique de métastases pour un concert dissonnant dont le final se jouait, en ce
moment même, dans une petite chambre blanche ?

La voiture gronda sans plaisir, effaçant jusqu’à l’idée même de musique tandis que les essuie-glaces peinaient contre une buée subite sur le pare-brise.

Il devait rouler longtemps encore à vive allure charriant un tombereau plein de pierres.

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