La vie du lieutenant américain

La vie du lieutenant américain
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Bagdad Janvier 2007

Putain de bougnoules ! Font vraiment chier ces enculés !!

Le caporal braque le Stryker en faisant rugir les trois cent cinquante chevaux de son moteur diesel Caterpillar. Les huit roues du blindé léger adhèrent à l’asphalte en crissant dans une odeur de caoutchouc brûlé.. Malgré la climatisation poussée à fond, la peau noire de son visage est luisante de sueur. Les coins de ses lèvres sont retroussés sous l’effort. Ses yeux semblent lui sortir du crâne. Ses mains se pressent sur les commandes. Il se concentre en visant son chemin par l’étroite vue périscopique. Il est à l’avant- gauche du blindé.

Doucement Jimmy !…Merde ! Ne les traite pas de bougnoules !…Ca me gonfle quand tu utilises des mots comme cela !

Fais pas chier mec !

Dis je te rappelle que….le

Ouais je sais tu es lieutenant et moi caporal mais c’est moi Dudule qui conduis ce cercueil à roulettes et je n’y vois rien alors si ces enculés s’amusent encore à passer au ras de mon truc, je te jure que je les écrabouille.

Cela fait deux heures que la colonne a quitté le Camp Liberty à côté de l’aéroport international de Bagdad. C’est leur division qui y est stationnée. La Deuxième division d’infanterie. Celle qui a une étoile blanche marquée d’une tête de chef indien dans un blason. L’insigne qu’ils ont tous sur le bras gauche. Un pour chaque fois qu’on fait un Duty tour en Irak…Il y en quelques un avec deux blasons…Aucun avec trois.

Le jeune homme blond, aux cheveux si ras qu’on ne voyait que son crâne rose, allume la radio. Il a des mains musclées et sèches. Un éclair bleu:ce sont ses yeux qui se lèvent vers le pilote. Il a les traits fins et durs comme une série d’arêtes de pierre. Les rides autour des yeux et de la bouche le vieillissent d’une façon étonnante.

Il est assis derrière le pilote dans le sens de la marche. Son visage est éclairé par l’écran de contrôle qui luit dans le semi-obscurité des entrailles du blindé. Sur sa droite, entre son poste et celui du mitrailleur, un petit écran dessine sur une carte en noir et blanc le symbole bleu du stryker qui avance. L’officier sait où il est en permanence.

Dis Jimmy ! t’exagères parce que je fais pas péter mon grade à tous les étages.. N’empêche qu’on passe du bon temps et que je vous ramènerai tous à la maison …Moi ! Alors arrête ! C’est pas parce que je suis ton officier que je te dis d’arrêter de les traiter de bougnoule , c’est parce que…on est toujours le…

Ouais je sais on est toujours le nègre de quelqu’un.. C’est ça ??Mais putain d’où tu sors. ???.Tu crois que le reste de la bande de Ramirez à Sanchez, ils ne sont pas déjà les bougnoules de quelqu’un au pays… Putain mec ! Sors de West Point un peu! On sait qui on est et on est pas ceux-là dehors.. Eux ce sont des empa …Moi, on m’a botté mon cul de nègre suffisamment sur tous les trottoirs de Chattanooga, Tennessee, pour savoir de quel côté de la barrière se trouve mon cul et le reste !!!
L’officier secoue la tête en rigolant:
Allez t’a gagné Jimmy !!.. Conduit doucement jusqu’au camp. J’ai pas envie de mourir mais je veux pioncer…Go West !

Le jeune noir sourit aussi en faisant craquer une vitesse.
Sur le côté droit, à l’aide de deux poignées, Luke fait tourner sa mitrailleuse lourde dans sa tourelle de protection placée sur le toit du Stryker de commandement. L’arme de défense est téléopérée depuis l’intérieur du blindé et contrôlée par télévision. Luke mâche un énorme caramel mou et comme pour une vieille chique, un filet de salive brune dégouline sur le menton du gros soldat. Ses écrans de contrôle lui permettent de voir si des explosifs sont cachés sur la route.
Jimmy, le pilote, vérifie encore une fois si les fumigènes sont chargés dans le lance-grenade M6.

L’officier s’appelle John Westerhouse, de Montpelier, capitale du Vermont. Il a vingt cinq ans. Il est sorti de West Point il y a un siècle semble-t-il. C’est son premier grand commandement : la C –coy du 1rst Battalion du 3ème Régiment d’Infanterie.. Il a fait un stage à Saint-Cyr, en France, et six mois de stage dans la légion étrangère, dans un régiment de cavalerie. Après avoir dirigé une section, Il commande une compagnie de blindés légers chargée d’assurer la protection des convois sur l’axe Bagdad- Fallujah en pleine zone dangereuse. Des convois qui roulent à fond dans les faubourgs Al Karkh de la capitale irakienne avant de s’orienter plein ouest vers les collines.

La semaine dernière, un convoi a écrasé un enfant de dix ans et les trois ânes qui le suivaient. Une purée sanglante mêlée de tissus et de peau grise. Les camions ,conduits par des mercenaires civils,ne se sont pas arrêtés. La Peur. Le convoi est en train de passer Al Kazymiah. Un peu loin la bordure se matérialise entre la ville et les collines aux champs secs et pierreux. Puis cette grande étendue plate de la vallée qui mène à Falloujah.

Les hommes, sur les trottoirs défoncés, dans leurs chemises blanches ou brunes ou dans leurs gandouras lancent des imprécations au passage des véhicules lourds, prudemment, à demi-cachés derrière des étals de fruits, de vêtements, d’objets de cuir et de camelote chinoise. D’autres courbent la tête et les bêlements d’un troupeau rachitique de moutons pelés se mélangent au rugissement des moteurs des camions et des transports blindés. Un jeune soldat noir serre convulsivement les poignées de sa 12,7 en tourelle d’un hummer, une grosse voiture mal blindée. La plupart des soldats américains avaient l’air de grosses mouches avec leurs lunettes noires repoussées sur le front et leur casque un peu ridicule.. John serre le micro de la radio et prononce quelques mots rapides, plusieurs fois pour faire accélérer le convoi maintenant que la route s’élance, droite entre deux bas côtés sablonneux et dégagés. Il ferme les yeux devant l’écran qui répercute la blancheur solaire et brûlante de la matinée irakienne. Les bruissements de la ville commencent à s’estomper. Bagdad s’éloigne. L’énorme quadrilatère s’étend sur près de deux cent kilomètres carrés, coupés en deux moitiés inégales par le cimeterre flamboyant du Tigre. Chaque nuit, chaque jour, Baal, le Dieu primitif sanglant réclame sa part d’âmes déchirées : une centaine de personnes meurent tous les jours qu’Allah fait. Chiites contre sunnites. Soldats d’Al Quaida contre chiites. Pro-américains contre bandes de voleurs.

Le blindé de John entra le premier sur la route qui traversait la palmeraie. Il ne vit rien. De toute façon, le génie devait avoir déminé l’axe au petit matin, sauf si d’autres terroristes, chiites ou sunnites, avaient garni la voie de mines et d’obus ou d’autres objets déplaisants dont l’appellation officielle est IEDS. Un acronyme qui a tué plus de trois mille soldats américains Tout est calme au loin. A gauche, des enfants déguenillés, certains en djellabah, aux pieds nus, jouent avec un âne aveugle en montrant du doigt le convoi qui passe. A droite, des femmes masquées aux yeux immenses, enrobées de longs tissus sombres portent de grands paniers pleins de légumes, au retour des jardins.

L’officier se mit à rêver. Il aime quand même cette terre de larmes, l’histoire de cette terre entre les Deux Fleuves, le Tigre et l’Euphrate, qui avait donné naissance à l’humanité. La couleur vert bouteille du Tigre roulant doucement le soleil entre les lamelles de ses vaguelettes Une terre mésopotamienne qui avait vu s’inventer l’agriculture et le pastoralisme et si les soldats de sa section préféraient ronchonner, lui aimait voir derrière les infâmes maisons de béton ou de ciment, derrière les murs aux fers dépassant, les silhouettes du passé, les palais de Saladin et les effluves douces et poivrées des Mille -et-une nuits. Le seul fleuve qui ressemblait à un torrent furieux dans Bagdad, c’était bien un fleuve de sang. La semaine dernière, le dernier attentat , dans Sadr city, le quartier populaire de bidonvilles, avait fait deux cents morts sur un marché. Des chiites qui tuaient des sunnites ?? Des anciens du Baas, le parti de Saddam qui pratiquaient la guerre sale qu’ils avaient appris dans les académies françaises ou anglaises ?

Le stryker du lieutenant prend un virage serré sur ses huit roues. Cela propulse un nuage de poussière sur la route. Les camions de charge qui suivent y pénétrèrent à grande vitesse.

Les strykers d’accompagnement sont aux aguets. Mais l’insurrection chiite d’un bataillon isolé de Mokata al sadr, l’iman au turban noir de Fils du Prophète, dans ce secteur avait été jugulée trois semaines auparavant et les « landing warriors » du 20ème régiment d’infanterie avait patrouillé ces jours derniers. L’odeur du sang existe bien. Elle plane sur d’autres quartiers aux maisons de toits plats ornée de palmiers. Dans Kadamya la chiite, des commandos sunnites ont égorgés une centaine de femmes et d’hommes la nuit dernière.

John s’assoit en refermant le panneau de l’écoutille au dessus de son siège, puis il relève ses grosses lunettes noires sur son casque. Il voulait vérifier si Ramirez le tireur arrière droit veille bien sur son secteur. Le stryker est entouré d’une cage qui le protège des jets d’explosifs et surtout un toit de tissu et de filet de camouflage dissimule les tireurs de protection de l’arrière du blindé aux snipers arabes. Il a mal à la tête. Une migraine accentuée par le grondement incessant des énormes moteurs. Le tissu lui colle à la peau et il a du mal à observer les alentours par l’épiscope, aveuglé par un soleil brûlant. L’entrée du camp approche. Il faut d’abord franchir un quartier isolé qui ressemble plus à un petit village. Là vivaient trois ou quatre grandes familles. Les strykers pivotent et s’écartent de l’axe de la route laissant passer les camions. Les dix camions de marchandises et le camion-citerne s’engouffrent entre les blockhaus d’entrée du camp XIII. John ôte son casque pour s’essuyer le front. Son treillis vert-marron est humide de transpiration même si la cabine du Stryker est fraîche. A l’arrière, Ibrahim, l’interprète irakien somnole.

Quelques mots dans son micro et les huit blindés, comme des gros scarabées se remettent en file indienne pour entrer dans le camp.
John entre le dernier. Luke sur son écran de télé surveille l’arrière prêt à déchaîner l’enfer d’un tir de mitrailleuse lourde. Le lourd stryker patine un moment sur la poussière sablonneuse de la route puis ses caoutchoucs accrochent le bitume et le blindé, en fin de convoi, entre dans la forteresse. Il fait signe à Jimmy de s’arrêter après le blockhaus tandis qu’il donne l’ordre à ses équipages de regagner leur position de stationnement. Un grand capitaine s’approche du blindé. John se hisse par l’écoutille.

Alors John ?? Pas de souci ?

La même merde que d’habitude…tu veux rire… On s’est amusé et ces connards nous ont montré leurs fesses. On se voit ce soir au mess !

Pas de lézard… on bouffe ensemble. File te doucher !! Ton stryker pue comme un élevage de veau du Kansas…

Les veaux puent dans le Kansas ??? Pas chez nous dans le Vermont !

C’est un état de l’Union ça ??? Zêtes toujours rosbeef non ???

Dis tu parles à un Green Mountain Boy !

C’est bien ce que je disais : même pas américain ! Je parie qu’il n’y a même pas un Mac Do dans ce timbre –poste d’état !

Comment tu l’as deviné ?

Le grand capitaine s’éloigna en rigolant pendant que le stryker reprenait sa position.
John s’agrippe au pourtour de la porte blindée pour sortir du véhicule.
Le moteur refroidit en cliquetant et l’air est lourd d’un mélange de gomme brûlée. John se saisit de son fusil M4A1 et le mit en bandoulière en rassemblant les papiers du convoi dans sa sacoche. Il s’allège des sept chargeurs réglementaires et surtout du pare-éclat interceptor body armor qui protège le buste. Une véritable exo-squelette qui l’engonce…
Jimmy et Luke se tenaient à côté de lui. Les équipages et les fantassins des autres strykers avaient déjà disparu dans la cohue du camp.

Allez…filez les gars c’est bon pour aujourd’hui.

Jim ! t’as bien fermé la bagnole ? Tu ne la prends pas pour faire la foire cette nuit.

Jimmy crache par terre.

Dis chef t’as le nom d’une boîte par ici ???
John hausse les épaules en souriant.

Allez ! Salut les gars ! je vais dans ma guitoune…

Ouaip moi aussi avec ta permission mon lieutenant !

Devant lui, encombré de paperasses se tient le First Sergeant Hamlet, le sous-officier de compagnie, son second. Il est immense et maigre. Les hommes disaient qu’on avait inventé les strykers pour emmerder le sergent qui se cognait partout dans la boîte de sardines…

Il était pointilleux et réglo. Le lieutenant signe quelques papiers…ok !
John leva la tête. Le camp s’étend devant lui. Des rangées de tentes, de baraquement légers, des hôpitaux, des dortoirs, des salles de bains, des cuisines, des églises et des supermarchés. Le camp devait au moins faire trois cents hectares. Des groupes en treillis vert et sable le parcourent au fil des rues qui portent le nom des soldats tués. Kilroy street ou kilroy avenue qui menait du mess à l’église.

L’air est fouetté par les rotors des hélicoptères qui passent à basse altitude pour se poser à l’autre bout de la petite ville. Une collection de gros insectes pilotés par des gars qui ressemblaient avec leurs casques , à des yeux de mouches, des embryons de mouches. Un énorme chinook à deux rotors passe lentement pour se poser sur une aire encombrée. Trois kiowas de reconnaissance butinent l’air surchauffé et un groupe compact de Blackhawks qui atterrit simule un mur qui s’effondre.

Putain ! Ils en ont tiré trois aujourd’hui !
Trois quoi ??
Ben trois kiowas mon lieutenant…paraît que les cafards ont des nouveaux missiles. Ils ont eu un chinook hier avec 18 marines…
Le gamin flotte dans son treillis.

Les soldats que John croise, sont jeunes. Le camp ressemble parfois à un campus. Beaucoup d’afro-américains ou d’originaires d’Amérique Latine. John sourit en regardant le ciel. Quelle est donc la blague ou plutôt l’anecdote que Sanchez, le sergent Sachez lui a raconté. Les épaules du musculeux petit amérindien guatémaltèque étaient secouées d’un rire silencieux. Son nez maya ressemblait un bec de perroquet.

Dis , mon lieutenant, sais tu ce que raconte ce canard de la semaine dernière ??? Sanchez tendait un journal du Guatemala .

hé bien en arrivant en visite officielle à Guate city, Bush a tenu un discours pour exprimer sa joie d’être au Guatemala.. il a précisé qu’il adorait l’Amérique latine mais qu’il s’excusait de ne pas parler…le latin !!! Tu te rends compte de ce naze de wasp ?Le latin !!

John secouait la tête. Quelle autorité peut avoir un jeune officier sur des jeunes troupes issues des quartiers populaires, venues en Irak chercher un certificat de nationalité pour vivre dans un pays qui les méprisait, qui prônait la démocratie et qui les renvoyait à un statut d’esclave dans un Grand Empire. Il était officier des troupes auxiliaires de Rome et eux de futurs citoyens ou bien ils repartiraient chez eux en étant américains…Plus américains que l’équipage de la Mayflower…ils l’avaient élu centurion de Première Ligne…

John s’arrête.. Juste une illumination : les levées de terre faites au bulldozer qui marquent les limites du camp et les miradors, faits de treillis métalliques !On dirait un camp romain..

Le lieutenant pousse la porte de sa tente. Une tente immense séparée en plusieurs chambres pour les officiers. La chambre est spacieuse. Il devait la partager mais son collègue lieutenant des transmissions a été tué dans le crash d’un hélico. Lui, il a pris la place de son prédécesseur, tué deux mois auparavant par un sniper dans Falloujah. Cette piaule était un cimetière…Plus personne , sauf lui, ne voulait y loger.

Il accroche ses brelages à un porte-manteau, deux grenades y pendouillent, et il jette la sacoche sur son bureau. En s’asseyant sur le lit, il est prix d’un irrésistible besoin de dormir mais il défait les lacets de ses bottes de combat et se déshabille. Prenant des sous-vêtements propres à la main, il se dirige vers les douches. Le long jet de l’eau tiède l’assourdissait.

Il n’avait pas entendu le jeune soldat l’appeler plusieurs fois.

Il ouvrit le rideau de la douche.
« Lieutenant Westerhouse ?? Le colonel Davis voudrait vous voir à cinq heures et demi. Et puis le poste de garde signale aussi qu’un vieil arabe demande à vous voir . il est passé plusieurs fois depuis ce matin. Les gars de la sécurité l’ont contrôlé. il est clean… »

John regarde sa montre. Il est cinq heures. Il a le temps de se rhabiller tranquillement et de préparer un embryon de rapport pour le colonel.
Ah oui !Un petit coup de fil au poste.
Il décroche le téléphone de sa chambre et fait le neuf.

Poste de contrôle ? Service de sécurité ? Puis je parler à l’officier de permanence ? Oui ici le lieutenant Westerehouse !. Il paraît que j’ai un visiteur. Dites lui de repasser à six heures et demi et passez moi votre chef …
Allo Mike, dis-moi, j’aurai une visite à ton poste à six heures et demi. Donc je viens te chercher pour bouffer.. Ok ?

John posa le téléphone sur son support.
Il est nu au milieu d’une flaque d’eau qui s‘évapore rapidement. Sur une chaise pliante, il y a son treillis neuf. Couleur désert. Nom de code : Coyote brown. John, assis sur le lit, laisse son esprit errer entre sable, chaleur et ronronnement de la clim en gros tuyaux de la tente commune. Il y a aussi les conversations, les bruits. Ses mains qu’il regarde, tremblent sans cesse. Angoisse. Une goutte d’eau descend de son crâne sur son visage et se fige à la pointe de son menton. Ses muscles sont au repos comme les rouages d’une machine grise. Un rêve… « L’Homme est fait de la même matière que le rêve.. » William Shakespeare ! Comme un quizz et le songe qui se fait présent. Une journée de printemps à West Point, la voix ronronnante du prof et cette fatigue après les exercices de la nuit.

La voix du prof, plus présente, audible. Il est venu faire le point sur le camouflage.
Il était grand et sec avec une couronne de cheveux blancs et des yeux gris acier. Chemise blanche, cravate noire et pantalon gris. L’austérité professorale et le ronronnement de sa voix.
« Nous mettons sans cesse au point de nouvelles teintes. Les marines, pour leur Marine Corps Combat Utility Uniform, ont utilisé la pixelisation pour mettre au point leur propre camouflage. Ils ont même incrusté leur logo dans le tissu. Si vous voyez un marine briller la nuit, c’est parce que leur commandement a intégré des milliers de EGA dans la trame du tissu…EGA pour ???? Bien sûr ici à West Point, vous ne savez pas ce que c’est !!, Eagle, Globe and Anchor, l’aigle, le globe et l’ancre. Le symbole universel du Corps des Marines. »

En fait, les marines, comme le reste des forces armées porteront l’Army Combat Uniform.

Nous sommes partis d’un point commun et d’observations scientifiques. L’œil humain obéit à deux principes physiologiques : la vision directe pour la reconnaissance et pouvoir répondre à la question : qu’est ce que c’est qui est devant moi? Et la vision périphérique pour détecter. L’objet est de répondre à la question : où est la personne que je vois ?
Partant de là, il a été déterminé qu’un bon camouflage devait à la fois casser la forme humaine et fondre le porteur dans l’environnement.
Nous avons mis au point une teinte, le Macro Pattern, constitué de grandes tâches qui rompent la symétrie axiale du corps humain et…

La voix qui résonne et tourne autour du lit. Un cours ancien qui ressurgit. Le professeur Williams avait-il observé une flaque de sang frais sur son micro pattern. Du sang en grandes tâches asymétriques qui détruisent le corps humain. Je deviens fou ? La Chaleur…le Stress du combattant. John se mit à rire…seul.

Il boutonne ses manches et va s’asseoir à son bureau. Le micro-ordinateur est prêt. Il tape rapidement un rapport d’une quinzaine de lignes sur la mission du jour et le transfert Bagdad-Falloujah. Un clic de souris et le rapport est dans la boîte aux lettres duc colonel Davis. Un autre courriel pour sa mère. « Tout va bien ». Pas de quoi donner une migraine aux têtes d’œufs de la NSA qui contrôlent le courrier électronique en provenance des bases de l’armée.

Laçage laborieux des bottes de combat de tissu et caoutchouc beige.
John mit son informe chapeau de brousse traditionnel sur la tête et referme la porte de la chambre.

Il toque à la porte du colonel. L’état-major est désert. La grosse voix du « Géant des Montagnes » comme le surnomme les hommes lui dit d’entrer.

John n’a pas peur du colonel Davis. Le frêle lieutenant en a vu d’autres depuis qu’il traînait, enfant, sur les tapis du bureau officiel de son père.
Le colonel est debout du haut de ses deux mètres. Sa carrière universitaire s’est faite sur les terrains de foot- ball suggéraient méchamment les officiers qui ne l’aimaient pas.

Pourtant l’homme est une affiche sur pattes : le menton volontaire, les yeux verts, le teint buriné et cuivré: le géant était un cocktail américain : amérindien pour la peau, renforcé de quelques gouttes de noir et caucasien, voir norvégien du Minnesota pour, les yeux. Les muscles qui jouent sous le tissu du treillis. Et puis un jeune colonel de quarante ans…

Entrez John et asseyez vous!
Vous vous êtes bien tirés de cette escorte aujourd’hui, comme hier ou la semaine dernière. Ouaip vous faites du bon travail avec vos strykers et les gars vous aiment bien..

Sans doute, rien de spécial mon colonel…

Je vous ai proposé pour la bronze star. Votre temps de service et votre rôle dans la vie de l’unité et ses missions sur les six derniers mois sont les seuls justificatifs…
Mon colonel, je préfèrerai refuser.. Et laissez passer cette médaille. Je préfère la mériter deux fois. Vous …

Suffit ! les papiers sont déjà signés. Ce n’est pas parce que votre père a été mon patron que je le fais. Diantre ! Vous l’avez mérité et sans doute deux fois !!Cela clôt le sujet !

Le colonel géant était assis d’une fesse sur l’accoudoir d’un canapé. John était engoncé dans fauteuil du même style dans un grand bureau climatisé et éclairé. Une pièce qui faisait semblant d’être austère. A un bout une longue table fait face à des écrans éclairés. Les captures de faisceaux émis par les drones qui patrouillent sans cesse l’ether du champ du camp. L’officier se retourne vers son bureau pour prendre une dépêche.

« Le maire sunnite de Falloujah vient d’être abattu par un groupe chiite. C’est le quatrième cette année. Putain de bordel !!On arrivera à rien dans ce pays ».

Bon ce que vous ne savez pas c’est que nous allons diviser Bagdad en zones confessionnelles. Le général David Petraeus a décidé d’appliquer à Bagad les méthodes qu’il a expérimenté quand il était patron de la 101ème Aéroportée à Mossoul.
Fini les colonnes de la mort et les opérations coup de poing : on occupe le terrain avec nos amis irakiens et on y reste.
Nous le ferons plus tard pour Falloujah si les troubles demeurent. Pour Bagdad, le Génie va construire des barrières de béton dans les rues, du même type que nos fortifications. Ce sont de grands blocs de béton modulaires. Exactement comme nos « concrete wall », nos abris pré-construits en béton. Nous commençons par des zones sunnites qu’il s’agit d’isoler pour mieux les protéger des escadrons de la mort chiites. Et nous occupons…
Votre rôle à vous, va être de positionner vos blindés en protection intelligente et de déguerpir dès que la barrière est mise en place. Sans violence et sans coup de feu. Pas de règlement de compte à « Ok Corral ».

Le début de l’opération est prévu pour après-demain. On mettra deux strykers à chaque angle de rue concernée tout en gardant deux en réserve. Votre compagnie sera déployée sur la frontière entre Aadhamiya et sadr city. Il faut qu’on les sépare…On arrivera à rien tant qu’ils continueront à s’entretuer. Je serai sur place également avec un petit état-major régimentaire pour coordonner l’action avec le Génie et rendre compte au HQG .

Il faudra que vous étudiiez soigneusement le plan des rues pour tracer des itinéraires de dégagement et de blocage.

Le colonel relit ses notes.

L’opération se déroulera dans les quartiers d’Adhamiya sur la rive gauche du Tigre, d’Amiriya et de Khadra dans le sud et dans les quartiers mixtes d’Al Rashid.
Je crois que vous avez une mission demain matin jusqu’à Falloujah ?
Nous ferons une réunion de préparation demain après-midi à 0300PM ! ok ?

Pas de problème Mon colonel. Mais permettez.

Le lieutenant s’était levé. Il reste silencieux le visage tourné vers les écrans de surveillance.
Oui ?

C’est un sacré merdier et je suis sûr qu’il y a eu des fuites, chez nos amis irakiens…je suis sûr qu’on sera attendu.
Et putain !, mon colonel, j’avais pas envie de finir le mois en voyant des casques sur fusils plantés dans la terre entre des paires de boots à l’ombre du drapeau…
Vous avez vu ce qu’ils nous balancent ces temps-ci :deux Bradley et un Abrams détruits la semaine dernière. Des lourds niqués par des missiles et des RPG tout neufs qui arrivent d’Iran.
Alors nos strykers dans ce piège à feu de Sadr City…Putain Mon colonel, j’aimerai qu’on soit le mois prochain, l’année prochaine. Mes gars iront. Ce sont de vieux chevaux de combats. Seulement, j’aurai aimé en ramener plus à la maison.

On fera le nécessaire , lieutenant.

La main tremblante du jeune officier se porte à son front.

A vos ordres mon colonel.

A demain John, marmonna le grand colonel en se retournant.

John parcourt en courant les deux cent mètres de ruelles poussiéreuses qui le séparent des blockhaus d’entrée.

Dans l’aire de tri et d’accueil, un grand bâtiment de préfabriqué ; Sur sa gauche des plaques de béton de trois mètres de haut ferment l’entrée du camp et forment une chicane. Deux nids de mitrailleuses battent le champ de sable qui est de l’autre côté. Dans l’espèce de petit village qui est au bout de petite plaine : des marchands ambulants, des vendeurs de fruits et d’antiquités qui tentent d’appâter le GI qui s’ennuie. Les ombres portées mettent en relief les silhouettes. Les rayons du soleil arrivent en diagonale dans l’air sec nourri de poussière. Le village de quatre maisons est aussi sûr qu’une rue de New-york. Des hummers de la Military Police y patrouillent en permanence. Trois postes de sécurité y sont déployés avec des effectifs mixtes : police irakienne et soldats américains.

John reconnaît l’arabe qui vient le voir. C’est justement le chef de ce village, ex-quartier de la Al Wazrah. Une grande famille sunnite l’habite et ils ne se sont jamais montré hostiles aux américains. Ils servent dans le camp ; les hommes aux cuisines et les femmes à la blanchisserie et au PX, le supermarché. Elles sont souriantes et distantes.

Dans la grande pièce de l’accueil, le chef se précipite vers le lieutenant. « Mon lieutenant ! Je viens te remercier pour ce que tu as fait il y a trois jours ». Cela est sorti des souvenirs de John.
Il y a trois jours des enfants jouaient au ballon sur un terrain proche de la route. Un tout petit a voulu aller chercher la balle au moment où un Abrams, un char lourd , arrivait à fond. John a eu le temps de pousser le petit hors de la route et le char est passé. Pas un exploit. Une engueulade et le mioche était parti, morveux ,sali et humilié, rejoindre son équipe de foot. Les femmes étaient arrivées et avaient poussé des grands youyous stridents. John avait haussé les épaules et était rentré dans le camp.

Le chef était aussi ridé qu’une vieille pomme et sa peau brunie offrait un terrain de contraste avec ses magnifiques moustaches blanches relevées en guidon de vélo. Il portait un keffié, une chemise sans col,, un veston gris et un saroual, ces espèces de pantalons à entrejambe bas portés dans toute l’Arabie. Il disait avoir fait une école de sous-officiers au temps de Saddam. Il disait avoir été adjudant du Génie mais il ne savait pas compter la totalité des fils qu’il avait :vingt ? vingt cinq ?Il était hadj, muhammad el hadj Rafirri. Il avait fait sept fois le tour dE la Kaaba, la Pierre Sainte de l’Islam à la Mecque et il avait aussi jeté des cailloux contre la pierre maudite, contre Shaïtan.

Muhammad était un vrai croyant. Il parlait anglais avec parfois un accent cokney rigolo reste de fréquentation rapprochée de ses instructeurs à l’école des sous-officiers.

Il serra la main de John avec effusion.
Mon lieutenant , tu as sauvé le plus jeune de mes fils ! Les femmes m’ont raconté que tu n’as pas voulu de leurs mercis et que tu es rentré dans le camp.

Mais Chef , j’avais du travail et ce n’est rien…Tout homme, Dieu m’est témoin, aurait fait la même chose. Ton fils est un luron qui court vite mais moins vite qu’un char lourd !

Tu parles de Dieu, Lieutenant, es-tu croyant ???

Je crois en Dieu ,mais..
Alors tu fais partie de l’Ouma ? la communauté des croyants !

Je suis chrétien !

Le Prophète, dont je porte le nom, ne t’en aurait pas voulu.. Inch Allah, car tu es un homme bien mon lieutenant et je prends Allah à témoin.
Le vieil homme lève les bras aux ciel.
Les gardes intrigués lancent quelques regards ironiques, désabusés.
Mais le vieil homme se penche vers John.

Il m’a été donné de voir beaucoup d’infidèles ces temps-ci mais peu comme toi. Tu es croyant et c’est ce qui compte car les chemins qui mènent à Dieu sont différents mais nous montons tous deux au sommet de la montagne par des chemins différents. Nous montons tous deux vers le même Dieu.

John commence à être ému par ce vieil homme sentencieux.
Muhammad reprend:

Je veux que tu viennes chez moi demain soir. C’est la fête des Djinns et des femmes et la mère de Samir, mon dernier fils veut aussi de remercier. Puis je t’attendre pour dîner ?

Pourquoi pas vieil homme mais comme tu le sais nous viendrons à deux pendant deux heures au maximum. Ce sont les consignes de sécurité. A quelle heure ?

Au coucher du soleil.. Mon lieutenant. Il restera assez de jour pour que tu viennes jusqu’à ma demeure. Il montre de sa main gauche tendue les maisons de l’entrée du camp.

Bien chef je serai là.. Nous serons là !

Le vieil homme lui serre la main avec effusion..

Ben dis donc ! qu’est ce que vous vous êtes dit tout ce temps ?

Laisse tomber Mike ! tu comprendrais pas ! John se retourne vers le grand capitaine.
Il m’a invité à venir voir toutes ses femmes !

Tu déconnes ?? Je peux aller avec toi ? Imagine les mousmées du paradis d’Allah en ces lieux terrestres…
John frappe le dos de l’officier.

Non puis quoi encore, redescends sur terre et allons déguster ce somptueux hamburger, french fried potatoes et coleslaw du soir que notre cuistot nous a préparé…Mais pour venir avec moi pas de problème
Tiens pendant que j’y suis , je passe à la poste.

Derrière le guichet de la poste militaire, un sergent lui remit une liasse de lettres qu’il épluche devant Mike.

Je pense que l’envoi de factures jusqu’au front devrait être interdit par la Convention de Genève…

Tiens une lettre d’Irak ! Ah regarde c’est de Paul, mon frère. Le fils préféré du Général Westerhouse…Il est dans le 4ème des Forces Spéciales. Béret vert. Il a commencé dans la 101ème puis a bifurqué pour une équipe A.
John remit la liasse dans la poche de son treillis.

Tu devrais connaître mon frère. Lui est un dingue comme cela te plairait. Pas de principe : Pas de réflexion ! De l’action !Enfin jusqu’à ce qu’il rentre dans les bérets verts. Il est arrivé à Fort Braggs comme on entre en religion….

Un colonel Kurtz en miniature ???

Non ! Un colonel Kurtz en grandeur réelle, ou multiplié par deux. Il dit que nous aurions dû gagner cette guerre depuis longtemps avec les irakiens eux-mêmes…

Au fait, je me demande bien pourquoi il m’écrit. Il est stationné dans le pays et on s’est vu il y a un mois.

Toujours en marchant, John ressortit la lettre de son frère. Il lisait avec attention l’adresse et l’expéditeur quand une main la lui arrache.
John fait un bond en arrière ,avant de voir la trogne hilare de son frère. Paul était grand . Aussi brun que son frère était blond. Des traits quasi-aristocratiques et un grand sourire qui lui barrait la bouche. Si…ils avaient le même bleu dans les yeux.

Les deux frères se retournent vers Mike.

Voilà je te présente le surprenant Paul. Le meilleur artiste de cirque que l’armée américaine ait embauché ! Un homme qui ne sera jamais au chômage car il vivra de petits boulots dans son déguisement de clown patenté.

Les deux frères se bourraient de coups de poings.
Mais que fais tu là et pourquoi tu ne me redonnes pas ma lettre?
Parce que…
Parce que ?
Parce que nous allons manger.
Allez hop !!.

Les trois officiers pénètrent dans l’immense tente climatisée du mess.
Une tente ? plutôt un bâtiment temporaire solidement construit. Cela tient du saloon et de la taverne bavaroise….
La troupe l’appelle le Chow Hall…Le Dining Facilitiy.
Paul secoue la tête en soupirant.

J’avais oublié…

Quoi ?

Nous , on mange sur le terrain, avec souvent des produits irakiens : des chèvres, des légumes, des fruits…

J’avais oublié qu’il existait une façon de rentabiliser cette guerre.

Que veux tu dire ?

Ben que ce Chow hall, comme les autres appartiennent à la société KBR qui alimente près de cent cinquante mille GI’s en Irak et que cette société appartient à Dick Cheney, notre vice-président. Un des mecs qui ont déclenché cette guerre.

Toi tu n’as peut être pas le temps dans ton véhicule de compétition mais nous les paysans de l’armée on y pense parfois…

Mouais…allons bouffer et on en parle…

Tu ne m’as pas dit au fait pourquoi tu ne veux pas que je lise la lettre.

Je prends un galon et je suis muté.

Super ! tu m’as battu sur la ligne droite. Tu passes capitaine ? Tu rentres aux States ?

Non je prends le commandement de trois équipes et je plonge…en Afganisthan!

Figure-toi que dans ma lettre, je te demande des éclaircissements historiques sur une affaire qui s’est déroulée à l’Ouest de Kandahar Pass avec une de nos équipes. Et puis voilà que j’ai été nommé à la tête de cette équipe spéciale avec l’ordre de ne pas dire un mot sur ma future mission. Objet que je t’expose dans ma lettre sans le savoir…Bref un hasard malencontreux.

Bon…mais tu sais Paul.. J’ai passé ma thèse d’histoire sur les légions romaines et leur organisation dans la République…pas sur les tribus patchounes…

Ouaip.. Ben justement…Paul secoue la main le majeur levé !

Non tu ne m’auras pas ! Je ne dirai rien. Ca y est !Mike nous a trouvé une table allons-y..

Les trois officiers s’assoient à une table. Privilège : le serveur leur amène trois bières glacées, trois bières américaines en boîte.

Je vous sers dans cinq minutes.

Deux hommes silencieux dînent à la table voisine.
Mike, le grand capitaine lève sa bière.

A nos santés et que Dieu les préserve longtemps encore face aux balles ennemies.

A nos santés !
Paul reprit !

Alors racontez moi ce que vous faites dans ce coin…C’est une vraie ville, dites.
John hausse les épaules.

Tu sais, c’est le travail classique d’une unité d’infanterie en terrain mouvant : escorte de convois qui pètent une fois sur deux. opérations coup de poing , soit sur Bagdad soit sur Falloujah, soit encore dans les villages qui sont sur les axes.
Mike lui, il a la B-bravo et ils font plus de montagne.

Vous avez des pertes ?

Pas tant que ça, mais elles nous obligent à une vigilance constante et nous sommes tous à bout de nerf. Mike frotte la paroi givrée de la bière.
J’ai eu trois morts en six mois. Le dernier est un jeune garçon de dix neuf ans du Wyoming. Il a brûlé vif dans sa tourelle. il était opérateur de tir. Le plus dur a été d’empêcher les gars de se jeter sur les indigènes et de massacrer un village.

Paul lève la bière jusqu’à ses lèvres et en aspire une longue goulée. Elle lui ressort par tous les pores de la peau de son front malgré la climatisation. Ils sont tous les trois, absents, silencieux comme des poupées de chiffon camouflé.

C’est John qui reprend la parole.

Au Régiment Etranger de Cavalerie où je me trouvais en France, il y avait des officiers de toutes sortes : des français mais aussi des russes et des polonais. Un soir au mess, ils m’ont demandé ce que je pensais de cette guerre. Ils l’ont fait en souriant, pas par moquerie. Non juste, comme si la chose les amusait .Je leur ai demandé pourquoi ?

Et ?

Un jeune lieutenant aux yeux très bleus et aux cheveux noirs m’a répondu. Lui, il revenait d’Afrique, de Côte d’Ivoire avec son escadron… Il m’a dit que son père était officier de légion en Indochine et qu’il lui avait raconté comment les américains leur avaient refusé tout soutien au moment de Dien Bien Phu… Ils avaient compris que toute guerre qui se fait contre un peuple est perdue d’avance. Nous nous avions pris cela pour une guerre coloniale…mais nous avons pris la suite avec le Viet Nam et cela ne nous pas réussi. Cinquante cinq mille hommes tués chez nous et quatre millions chez les viets…
L’officier français a parlé également de son oncle : officier dans la légion en Algérie. Il servait au Premier Etranger Parachutiste, le premier REP…Dissous par le gouvernement pour avoir participé au coup d’état. des généraux contre De Gaulle

Ces français sont d’incorrigibles romantiques et ils ne comprennent rien à la guerre moderne. Ils ont voulu asservir des populations pour les maintenir dans leur empire !!s’exclame Mike…

Ces officiers de Légion m’ont surtout dit combien l’armée française avait gagné la guerre dans les campagnes et les montagnes d’Algérie, dans les cœurs d’Algérie et ils l’ont perdu à la table des politiques…

Que veux tu dire et quel est le parallèle avec l’Irak ?

Je ne sais pas…j’ai l’impression que nous sommes ici pour imposer une certaine idée de la démocratie et que ce système n’est pas encore adapté aux pays arabes. J’ai l’impression en clair, de faire une guerre coloniale qui ne porte pas son nom. De vouloir imposer une idée qui ne concerne personne ici.

Nous utilisons des supplétifs irakiens mais il n’y a pas un officier sur mille qui parle arabe. Tous nos troupiers haïssent ce pays et aux States les démocrates font tout ce qu’ils peuvent pour nous faire rentrer.

Et Al Quaïda ????

Pfuittt, nous savons tous que c’est une bataille inventée. Ben Laden est au mieux, dans une montagne pachtoune à attendre…
Regarde : ce restaurant privé. Ces protections d’oléoduc que nous avons effectuées la semaine dernière, ces mercenaires qui bossent partout…N’as tu pas l’impression que des gens se font des montagnes de dollars sur notre dos et qu’on nous a menti depuis le début…Tu sais, Mike, je crois qu’on fait une antique guerre coloniale et que ton gars brûlé vif pour le compte d’hommes d’affaires véreux planqués à Washington….
Moi j’ai l’impression que nous avons notre guerre d’Algérie et que c’est l’Irak…

Mike leva la main…Non je t’arrête notre armée est de tradition anti-coloniale. Elle a même été crée pour lutter contre les coloniaux en 1776 ; Nous avons écrasé les Anglais et prouvé qu’un peuple pouvait se nourrir de la démocratie…

Excuse- moi Mike mais l’Irak n’est pas entre l’Alaska et la Californie….On ne fait rien ici…

Le serveur arriva avec les trois premières assiettes de coleslaw, de salade de chou mélangée à des lamelles de carottes. Puis il leur servit de grandes assiettes de frites avec des morceaux de poulets panés comme ceux du Kentucky.
Paul siffle : de la vraie « junk food » américaine…Super !
Il n’avait rien dit pendant la longue diatribe de son frère.
Ils se servirent en silence.
Paul reprit.

John ? je crois que tu as raison mais que Mike a raison aussi…En clair : nous faisons une guerre coloniale alors que c’est ni notre intention de départ ni la philosophie qui conduit nos forces armées. Mais on est bien coincé dans le piège irakien. Nous avons des tribus qui nous ont fait confiance. Nous avons les kurdes au Nord que nous avons convaincu de ne pas demander leur indépendance et de rester dans l’ensemble national

Cinquante morts !

Quoi ?

Cinquante morts, Paul, c’est le communiqué de l’état-major de la 3ème armée américaine. Nous avons perdu cinquante hommes en avril. Alors devrons nous en perdre encore plus ?Pour quel résultat ? John hausse les épaules.

Je ne veux pas, poursuit il, me poser des questions. J’essaie de faire juste mon boulot d’officier d’infanterie qui doit ramener le maximum de boys dans six mois à la maison…

Tu vides l’océan avec une petite cuillère. Cette guerre est, hélas, perdue d’avance car elle n’est pas morale.
Mike tape du poing sur la table.

Comment peux tu dire cela , alors que nous avons reçu dix divisions de renforts la semaine dernière.
Paul grignote un os de poulet.

Nous pourrions en recevoir vingt et ce ne serait pas suffisant pour mettre une section dans chaque rue de ce pays et pour faire face au pays d’à côté qui s’infiltrent dans nos zones pour renforcer la guérilla urbaine. Tu as entendu parler de la Force Quods ?

Non ? ce sont les Anges du Mal ?

Pas loin, ce sont nos homologues chez les Gardiens de la Révolution iraniens. On sait qu’ils sont ici à aider les commandos chiites, comme ils étaient chez le Hezbollah libanais quand ils ont mis la pâtée aux blindés israéliens dans le Sud Liban. Qui crois-tu qu’on impressionne ? Notre armée blindée, protégée, à la technocratie galopante, n’arrive pas à faire son travail dans cette mer de poussière…alors ?
Mike leva le bras en direction du serveur.

Remets nous trois bières !

Elles arrivèrent, glacées et moussantes. Trois budweiser.

Je reste sur ma position de bon américain, reprit Mike : nous sommes en Irak pour défendre le droit et la démocratie contre les Forces du Mal et c’est un noble objectif qui vaut la peine de perdre des gars du Wyoming brûlés vif dans leur tourelle en hurlant…
Je ne peux pas voir cette guerre autrement. Il faut le comprendre.

Mon capitaine si vous permettez ??

L’un des deux hommes qui dînaient silencieusement, s’était levé. Il est mince, presque fluet dans son treillis couleur sable. Il est au garde-à-vous devant les trois hommes assis.

Oui, sergent–chef …repos !

Nous vous avons entendu, mon co-équipier et moi… et on voulait vous donner un chiffre : 147 !

Il a les yeux dans le vague. Les jambes écartés. Rien ne tremble en lui. Ni ses lèvres fines, ni son regard. Ses mains sont dans le dos. Il est blond et ses cheveux sont longs pour un soldat , atteignant les oreilles. Le col de son treillis est relevé, négligemment.

Oui Chef : Expliquez nous : 147 quoi ? reprit Paul.

Mon co-équipier et moi, en deux mois, nous avons mis à terre cent quarante sept bougnoules armés.

Je ne comprends pas votre mission, sergent-chef.

C’est assez simple : un général de l’état-major a décidé que tout homme armé en Irak est un danger pour nos soldats. Alors il a mis en place les Aspirateurs…
Nous aspirons le Mal. Notre mission est d’abattre tout homme armé dans les périmètres urbains et péri-urbains. Mon co-équipier est mon observateur. Il est le sergent Wilson. Je suis le sergent-chef O’Keefe. En deux mois de missions diurnes et nocturnes et après avoir abattu cent quarante sept hommes porteur de kalachnikoff ou autres armes de guerre, nous constatons que rien ne change. Alors mon capitaine, dit il en se tournant ver Mike, une question : doit-on continuer le massacre ?
Le dernier terroriste irakien que j’ai abattu devait avoir quinze ans. Je vous rassure. Tout cela ne m’empêchera pas de dormir. C’est juste que je trouve que c’est un gaspillage de temps et d’énergie. Nous voyons bien que nous avons libéré les chiens de guerre, les démons. Le parti BAAS et Saddam faisait régner la terreur mais c’était un pays..

Aujourd’hui les factions se battent entre elles et nous assaisonnent au passage. Nous y veillons et les unités que nous avons éliminées étaient de vrais dangers pour nos troupes…Mais la vraie question est : que faisons nous ici ???

Il est sans doute temps que vous rentriez au Pays, risque Mike

Cela fait deux mois et huit jours que je suis ici mon capitaine.

Merci Sergent chef…Je crois que les officiers de cette table ont compris votre démonstration.

Le tireur d’élite claque des talons, salue et se retourne. Son coéquipier l’honore d’un clin d ‘oeil en levant sa bière.

Les trois officiers plongent le même regard sur leur bière et il s’écoule quelques minutes avant que le premier ne se décide à parler.

Quelle morale ? On s’en fiche finalement lance Mike. Nos généraux s’inspirent de la Bataille d’Alger pour prendre Bagdad…Si mes souvenirs sont exacts, les français avaient mis les mains dans le sang jusqu’au coude pour éradiquer les réseaux terroristes. On n’en est pas là.
Mais qu’est ce que je dis ??? J’ai déjà oublié !

Toi ! Tu n’en es pas là, lance Paul, Toi tu essaies de faire une guerre propre en empêchant tes gars de descendre du bougnoule sans défense mais que crois tu que nous, unités spéciales nous fassions ? Nous avons besoin de renseignement et les bouchers qui nous les donnent sont exactement ceux qui servaient du temps de Saddam…Sauf que les bons sont dans la Résistance contre nous…

Mais non, rétorque Mike, je te dis que j’avais oublié : il y a trois semaines…On était en patrouille dans la montagne. En file indienne par section. On se profilait sur les crêtes comme des bleus mais personne n’avait peur. On approche d’un village de terre. Ambiance sympa, plutôt détendue. Des enfants nous font signe de la main. Des troupeaux de chèvres et un troupeau de mouton bruns sur notre droite. Arrivés à cent mètres du village…Le regard de Mike se fixe. »C’était dans la région de Sal Al Din…Un coup de feu. Personne n’a jamais su qui avait tiré…Si même c’était un coup de feu.. Comme dans un rêve, je me revois en train de hurler d’arrêter le tir…Personne ne m’obéit. Les rafales partent. Les hommes sont à terre.ils tirent comme des fous, chargeur après chargeur sur le village de terre. Puis l’un après l’autre, ils ont arrêté. Des grappes d’hommes qui ressemblent à des cafards avec leurs lourds havresacs. Il ya eu trente deux moutons tués et douze enfants et vingt adulte dont treize femmes. Les Civils Affairs ont octroyé onze mille dollars d’indemnisation aux parents. Le sang des moutons se mêle en cascade au sang des enfants qui les gardaient. Notre sang.. Nous aurions dû avoir honte. Mais non ! Moi j’avais honte mais mes gars n’avaient fait qu’allumer des bougnoules comme ils disent.
C’est pas une guerre..C’est n’importe quoi…
Le problème est là…Ils font leur guerre avec leurs règles et nous avec les nôtres parfois…On n’a pas l’impression de faire la même guerre, ni de vivre le même temps.

Mais pourtant reprit John nous sommes les nouveaux centurions n’est ce pas. Envoyés par Rome aux confins de l’Empire pour défendre les limes, contre les barbares…

Tu me diras ….reprend Paul, quant tu vois Washington et ses monuments de stuc blanc on dirait le centre d’une Nouvelle Rome…Et le triomphe ! Ah le triomphe réservé aux troupes victorieuses….

Le grand officier blond se lève. Mike lève sa bière vers le plafond de toile et de plastique. Son treillis largement déboutonné et ses manières un peu gauches parfois le font paraître preque étudiant.

« L’Amérique, je cite, n’est pas une puissance internationale comme une autre. Elle domine le monde plus que tout autre puissance depuis Rome ! » dixit Charles Krauthammer, penseur neo-con, enragé de la guerre, et qui ne sait pas qu’en tuant des enfants on se lie aux peuples barbares par le serment du Sang. Le serment que font ces peuples de nous tuer, de nous abattre…Après tout, reprend- il, les yeux un peu vagues , peut être que nous n’existons que par notre guerre contre les barbares. Peut être que nous ne sommes rien de plus…

Le mur de plastique de la tente parut enfler démesurément. John vit la bouche de Paul s’arrondir. Mike s’envola lentement .

C’est quoi cette mauvaise blague ? Eut il le temps de penser et le fracas lui parvint au ralenti comme sur une mauvaise bande-son. Mike avait disparu. La table est renversée. Le mur est en flamme!

Joooohhhhnnnnnnn !C’est Paul qui hurle mais son visage est à quelques millimètres. Il y a un truc gluant qui lui coule sur les yeux. Un flot de sang. Paul est encore en train de crier et de le porter. Il lui fait signe et sa main bouge à peine.

Son frère fourrage dans ses cheveux. Il ne sent rien ? Où est Mike ? Le mur ?

Les choses se remettent en ordre. Les images se refont une à une. Le haut redevient le haut et le bas….Il est couché par terre. Il s’assoit, aidé par Paul.

Que s’est il passé ???
Paul le soutient et regarde.

Plusieurs explosions…je ne sais pas…On aurait dit un tir de mortier. Mike a morflé.

John voit une des longues jambes du grand capitaine, immobile. L’autre, la droite est agitée de tremblements puis elle s’immobilise.

Comment va t il ?
Il fait sombre mais un truc en feu éclaire l’ancienne salle à manger. Un buffet qui flambe sans doute. Il y a des hurlements et de la poussière. Rien de précis. Des silhouettes en blanc qui courent.
Au dehors, le bruit d’un hélicoptère qui décolle. Des coups de feu, un par un puis par milliers….
Un infirmier s’agenouille près de Mike.

Delta Charly Delta, murmure -t-il et là, John l’entend. Il soupire. Mike est passé de l’autre côté, au Walhalla…L’infirmier lui tourne la tête. Dans la tempe, un éclat métallique brille sous une cascade de sang figé. Mike est mort.
John répète la litanie et encaisse le choc. Le capitaine qui appelle le serveur. C’était il y a trois minutes.

Putain ! Le pot ! Il nettoie la plaie de John sous le regard de son frère. L’éclat qui a tué Mike semble avoir rebondi sur le frontal. La plaie est petite et sanglante mais rien de grave. L’infirmier inconnu lui fait un pansement après avoir nettoyé la plaie rapidement. Sa mallette est déployée par terre. –Vous passerez à l’Hosto mon lieutenant mais je ne crois pas qu’il y ait autre chose. Il a regardé dans les yeux de John avec une petite lampe très forte. Les réflexes sont normaux. Les larmes coulent sans s’arrêter.
Paul aide John à se lever.

Les centurions de la Nouvelle Rome en ont pris plein la gueule !
John montre le restaurant dévasté.

Ouais répond Paul et heureusement que tu ne connais pas la suite…
Quelle suite ?
C’est l’Empereur Valérien qui est venu dans ces plaines poussiéreuses avec ses légions. Du temps de la Mésopotamie, histoire d’apprendre la puissance de Rome à ces barbares-là…

et alors ???

Alors ? en 250, le Roi perse Chahpuhr l’écrasa dans la plaine et fit prisonnier l’Empereur de Rome. Ce fut le début de la Chute de l’Empire..

Wouaah! Dis donc il y a de l’Irak dans cette Mésopotamie –là.

Tu me fais rire… Comme quoi un obus qui t’enlève la moitié des neurones n’a aucune incidence sur le fonctionnement cérébral du fantassin de base…
Le deux frères s’embrassèrent.

L’infirmier est agenouillé auprès d’une autre silhouette cassée en deux.
Le sergent chef O’Keefe ne fera pas mouche une cent quarante huitième fois…Et son observateur non plus. Leurs corps ont absorbé, avec la paroi semi-rigide de la salle, l’essentiel de l’explosion.

Putain un mortier ? Mais c’est au moins du 120 ???

Allons voir dehors.

Les lumières du camp se rallument. Les hélicos prennent leur vol et la compagnie de surveillance court dans la nuit. Ils trouveront quatre tubes de plastique dur et épais et un dispositif de mise à feu électrique programmé depuis vingt quatre heures. Les oiseaux de morts seront loin. La maison qui abrite les tubes est rasée par une gatling qui tue aussi le troupeau de chèvres des voisins .une balle perdue fracasse le visage d’un bambin dans un berceau. Son père de vingt ans partira rejoindre les maquisards pour le venger. Il posera un pied sur le passage d’un convoi. La bombe tuera un gamin de vingt ans de l’Arkansas et son père maudira ceux qui l’ont envoyé faire une guerre dans des terres poussiéreuses et plus lointaines que Mars de la pensée américaine.

Tu as mal ???

Non…Ca tire…

Normal c’est le front…Dommage pour Mike. Il avait l’air d’être un brave garçon…

Ouaip, une femme et une petite fille qui ne l’attendront plus… Il va falloir que je fasse une lettre. Tu dors dans ma cagna ?

Oui si tu as de la place…Mon chauffeur est un sergent de chez moi .Il est allé voir sa femme qui est au trans. Je vais aller chercher mon paquetage qui est dans le hummer. Attends-moi là si tu veux…

Non, je viens avec toi.

Les deux frères se dirigent dans la pénombre des rues du camp vers le parking du lot. Des silhouettes courent un peu partout, dans lampes à la main, installant de nouveaux réseaux électriques. C’est la partie du camp où ils se trouvent qui a été prise pour cible par les mortiers.

10 Downing street de je ne sais plus quelle année…
Que racontes tu ?
Paul reprend…Je ne me souviens plus de l’année mais ils ont attaqué le domicile du Premier ministre britannique de la même façon. Les gars de l’IRA. Ils avaient mis en place des mortiers automatiques. Les tirs avaient encadrés la maison de Tatcher.. Je crois…
La même technique utilisée contre nous ce soir.

Et alors qu’en déduis- tu ?

Que cet attentat est signé des cadres de l’ancienne armée. On a tendance à oublier que leurs meilleurs éléments sont retournés, vexés dans le civil après qu’on leur ait botté le cul. On a refait une armée irakienne avec les lâches et les mecs qui allaient à la gamelle U.S…
Et ces meilleurs officiers d’artillerie savent calculer la hausse d’un mortier de 120mmm et placer un piège comme cela…Ce sont les anglais qui leur ont appris bien sûr.. Quelle gabegie !

Paul fouille à l’arrière du Hummer qu’il a identifié sur le parking éclairé comme en plein jour par les néons qui viennent de s’allumer Il tire son sac et le prend à l’épaule.
John a une tâche de sang qui s ‘élargit sur son pansement.
Paul regardant le front de son frère, le pointe du doigt…

Allez! On fait un saut à l’hostopour qu’il te recouse sinon cela va pisser toute la nuit et tu vas en mettre partout.
Ok! Allons y !c’est par là…

John montre du doigt une pancarte marquée d’une croix rouge.
L’infirmier qui le prit en charge n’arrêtait pas de jurer comme un charretier. Un grand homme blond au visage de bébé.

Les insultes qu’il proférait en palpant John avec douceur lui allait comme un nez de clown dur sur sa tenue verte.
Il observa la blessure, la sonda et il fit une dizaine de points pour la refermer sans autre forme de fantaisie médicale.
Il se tourna vers un autre blessé et élimina les deux frères de son existence d’un « Allez hop ! Ca ira… ».

La nuit passe entre lueurs de départs et vrombissements sourds. Les deux frères ne dorment pas. La tension et le stress leur dressent des auréoles rouge-sang.
Paul s’assoit sur le lit. Il est torse nu. En sueur. Les parois reflètent une lumière verdâtre comme celle d’un hôpital.
John est allongé, les yeux ouverts.

Tu penses à quoi ?

Je revois Mike. J’ai l’impression qu’il me parle…

Tu te l’imagines où tu vois son esprit ?

Ce que tu dis est étrange. J’ai l’impression que son âme est posée sur moi comme un papillon. J’ai l’impression qu’il me dit quelque chose… Tu crois que c’est un mécanisme de défense psychologique ou une réalité ? La réalité des esprits… ?

Je crois que personne ne sait tant que tu n’es pas passé de l’autre côté. D’ailleurs je voulais te dire , John…que je veux que personne ne me regrette et que ma mort future est pour moi une délivrance, un voyage. Je suis plein de sérénité et de tranquillité.
Si je meurs, je veux que tu dises à Maman et à Papa que c’est la vie et le destin que je me suis choisi…
Tu n’as rien choisi. On aurait été fils de garagiste au lieu d’être fils de général et de héros on ne serait pas là…

Si ! nous sommes prédestinés et toi que dis tu de la mort ? tu risque autant que moi…

Moi j’ai une carapace blindée…

Tu te moques ?

Non, je n’ai jamais réfléchi à tout cela ou plutôt si comme si c’était des éclairs de lucidité et de douleurs.
Ils parlèrent toute la nuit. De choses de rien et de mondes à venir.
D’une fille, d’un rire,. Les deux frères ne s’endormirent pas. Parfois John somnolait et Paul fixait l’éternité.
Les cortèges d’ombres des vies passées furent longs à défiler sur le mur blanc de la lucidité.

La nuit fut longue, chaude.
A petit matin. Il devait être six heures , Paul partit prendre sa douche et enfiler son treillis de combat. Son sergent-chauffeur était au volant du hummer. Le petit matin avait une odeur de bois brûlé et de suint de mouton. Les effluves du village marquent le camp comme une empreinte.
Les deux frères s’embrassèrent.

Soigne-toi et repose-toi.

Je crois que je vais me faire remplacer aujourd’hui.

ton escorte de convoi ???

Oui…

Le colonel Davis ne fait jamais de bruit quand il se déplace. Il arrive derrière les deux frères en silence comme un grand fauve. Il a les mains derrière le dos.

Salut les Parsons !
Le ton était fatigué.
Les deux officiers étaient au garde-à vous.

Repos ! Vous fumez ?

Non!
le colonel s’étire.

Putain de nuit ! Ces bougnoules sont forts quand même ! Trois tués, huit blessés et on a rien vu ! Rien attrapé !
Paul fait un geste .

Les patrouilles de la nuit ?

Rien je te dis ! On a localisé les mortiers de fortune et un système de déclenchement électrique. On en tirera peut être quelque chose. En tout cas le mec qui a fait çà a été formé et bien formé.C’est le mess officier qui était visé. Donc il on eu le renseignement en distance pour régler la hausse des tubes par quelqu’un de l’intérieur du camp.
Il retourne sa carcasse léonine vers John et le désigna du doigt.

Vous lieutenant ! vous êtes sur le flanc aujourd’hui. Votre sergent-chef vous remplacera et je mettrai sans doute le jeune Williams comme officier. Il nous arrive de West Point et il faudra bien l’utiliser mais c’est votre gars qui aura la commandement opérationnel de l’escorte.

Mais mon colonel, je peux parfaitement…

Putain ! John ! Arrêtez de jouer au martyr. Vos agrafes brillent au soleil et vous êtes tellement badigeonné de désinfectant que vous faites fuir tous les microbes du camp. Filez vous reposez ! Vous êtes off aujourd’hui !Dégagez.
Et vous Paul ?Racontez-moi.

John embrassa son frère et partit se coucher. Le colonel et l’officier des Special Forces continuèrent leur discussion à voix basse.

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