La honte, je l’ai bue…

La honte, je l'ai bue
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Doris habitait avec sa mère une maison tout en longueur échouée au bord de la ville, sur la rive droite du fleuve. Après l’école, quand le temps lui semblait trop long et qu’elle avait épuisé son imagination à jouer seule, elle allait s’asseoir sur la dernière marche de l’escalier, là, silencieuse, elle regardait passer les bateaux. Ils étaient peu nombreux à glisser sur le fleuve en ces premiers jours d’hiver. Il lui fallait attendre longtemps avant de voir surgir de la brume la petite embarcation qu’elle attendait avec cet homme à son bord dont le ciré jaune faisait une trouée de lumière sur les eaux grises. Portée par le courant la barque descendait rapidement le fleuve et disparaissait bientôt de la vue de Doris mais qu’importe puisque l’homme était fidèle à ce rendez-vous qu’elle lui donnait en cachette dans ses rêves de fillette. Doris n’avait pas douze ans et des hommes elle ne savait rien sinon qu’elle aurait dû avoir un père et qu’elle n’en avait pas.

L’heure venait ensuite où sa mère, toujours impatiente, s’inquiétait de ce silence prolongé et criait depuis le bas de l’escalier :

Doris, tu ne fais pas de bêtises, j’espère ?

Doris sursautait et bredouillait comme prise en faute :

Non, non maman, je regarde les bateaux. Elle ajoutait rapidement : Et les oiseaux aussi.

Sa mère jetait un coup d’œil sur le fleuve vide et haussait les épaules.

Viens plutôt m’aider, paresseuse ! C’est l’heure de mettre la table.

Doris se levait, elle lissait de ses deux mains sa jupe froissée et descendait lentement l’escalier, la tête toujours tournée vers la fenêtre espérant voir encore la vieille mouette grise qu’elle appelait son amie.

La mère et la fille dînaient à sept heures sonnantes dans la petite salle à manger qui jouxte la cuisine. Après le repas, elles éteignaient ensemble les lumières du rez-de-chaussée et rejoignaient leur chambre, empruntant une dernière fois cet escalier en bois vernis que Doris affectait tant. La fille passait devant et la mère derrière elle fermait la marche avec autorité. Dehors, le fleuve achevait de se couvrir de brume. Les contours de la ville se fondaient dans un halo de lumière orange. Lorsqu’elle était sur le palier, la mère, comme agacée, tirait d’un geste bref les rideaux sur les vitres pleines de pluie.

Doris faisait sa toilette, sa prière ensuite et se couchait. Elle ne savait de la vie que ce que l’école voulait bien lui apprendre et de son père, elle ignorait tout. Une gifle reçue quand elle était encore toute petite l’avait convaincue de ne plus jamais aborder ce sujet. Quand on voyait le mépris que sa mère témoignait à l’égard des hommes, il n’était pas difficile d’imaginer quelque sordide trahison. Cette façon, qu’elle avait aussi de ne pas supporter la plus petite marque de féminité laissait perplexe quant à la nature de la relation qui avait dû la rapprocher un instant d’un être dont elle détestait aujourd’hui le genre entier. Tout ce qui avait trait au corps humain, les humeurs, la pilosité, les membres longs, la peau tiède, que sais-je encore ? tout cela dégoûtait cette pauvre femme plus que tout autre chose au monde. Tenir le corps d’un nourrisson dans ses bras fut une épreuve à laquelle elle pensa ne jamais pouvoir se résoudre et quand le bébé qu’elle n’avait pas désiré grandit, elle se sentit soulagée de la distance physique qui de fait s’instaurait entre elle et son enfant. Elle enseignait avec vigueur cette répugnance à Doris et afin de décourager sa coquetterie, elle lui avait interdit l’usage des miroirs. Il n’en restait plus que deux dans la maison, celui de la salle de bains collé à la petite armoire à pharmacie en plastique jauni et un autre, plus ancien qui faisait corps à la penderie dans laquelle elle rangeait ses vêtements. Ainsi Doris connaissait-elle peu sa propre image et était toujours surprise par son reflet lorsqu’elle le rencontrait, par hasard, dans la vitrine d’un magasin. Sa mère qui veillait, était là pour la rappeler immédiatement à l’ordre :

Coquette ! Tu te regardes encore ! Tu as ça dans le sang, ma parole. Veux-tu cesser tout de suite !

Doris entendait les paroles de sa mère, sans les écouter vraiment. Elle ne comprenait pas. Elle pensait à son amie la mouette qui virevoltait dans le ciel avec une aisance qu’elle lui enviait car si elle avait encore l’âge des pirouettes, des galipettes et des sauts périlleux, on lui interdisait, à la maison, de se servir de son corps autrement que pour gravir les marches de l’escalier et aller, à petits pas, d’une pièce à l’autre.

Doris ne sentait pas que tout cela était anormal, personne ne pouvait l’aider tant elles étaient, toutes les deux, étrangères à la vie. Vu du dehors, on croyait la mère peu affectueuse. On ne pouvait cependant pas lui reprocher d’être indifférente à sa fille : elle veillait à son éducation ainsi qu’à sa morale. Le dimanche, elles allaient ensemble à la messe. Elle tenait ensuite l’un de ces longs discours qu’elle voulait édifiants et dans lequel elle parlait de la vie, des hommes et de leurs relations avec les femmes. Depuis quelque temps, elle finissait toujours avec ces mots qui faisaient lever les yeux de Doris avec étonnement :

Tu grandis Doris et ce n’est pas bien. Les hommes te regardent quand tu marches dans la rue. Moi qui suis ta mère, je vois bien que ton corps leur inspire des pensées coupables. Tu n’es pas plus belle qu’une autre, ne va pas t’imaginer quelque chose comme cela ! surtout pas ! Les hommes ne pensent qu’à coucher avec les femmes. Ils ont ça dans le sang. Si tu les voyais dans ton dos, quand tu marches dans la rue… comme ils regardent tes fesses. Tu devrais avoir honte, et quand ils te parlent, as-tu remarqué ? ce sont tes seins qu’ils regardent… Ne leur fais jamais confiance, ils n’attendent que ça : coucher avec toi. Si tu acceptes, ils se moqueront bien de toi et te laisseront tomber dès qu’ils auront eu ce qu’ils voulaient. Les hommes sont ainsi, tous.

La vie aurait dû continuer ainsi, triste et monotone comme tombe la pluie dans un ciel chargé de nuages ou comme coule l’eau du fleuve quand l’homme au ciré jaune n’était pas là pour le remplir de lumière.

Malheureusement, la fillette dans sa trop grande jeunesse commit une faute qui allait la perdre irrémédiablement aux yeux de sa mère.

Cet après-midi là Doris goûta, après l’école, d’une tartine à la confiture de cassis qui lui barbouilla les lèvres d’une belle couleur vermeille.

Comme sa mère lui avait ordonné d’aller à la salle de bains se laver la bouche, elle s’attarda devant le miroir où elle n’avait que le droit de se regarder afin de surveiller sa coiffure. Doris fut surprise et amusée de se voir des lèvres si rouges. Elle rit un peu puis s’empara du vieux gant de toilette qui sentait toujours mauvais et qu’elle partageait la semaine entière avec sa mère. Quand elle le porta à son visage, cette odeur d’eau croupie lui fut insupportable. Elle imagina sa mère frottant de ce même gant son corps dénudé et la nausée lui vint. Elle le jeta au loin. De ses deux mains réunies en un petit creuset, elle prit un bol d’eau fraîche et s’aspergea le visage. Elle se frotta ainsi la bouche puis les joues et le front. Elle frotta le visage tout entier tant le contact de cette eau vive lui était agréable. Si sa mère avait été là, elle lui aurait dit :

Tu n’as pas honte ! T’amuser ainsi ! Prendre du plaisir à ces futilités… Finis donc tout de suite…

Doris disait dans sa tête les paroles qu’elle aurait pu entendre, elle imitait la voix de sa mère et ses yeux brillaient de plaisir. Toute contente de ce nouveau jeu, elle mouilla aussi les mèches de cheveux qui encadraient son visage. Elle se regarda dans la glace, bien droit, avec toute l’assurance dont elle était capable. Face à face avec elle-même pour la première fois, elle s’affronta. Le miroir ne lui renvoya pas l’image du chaton ébouriffé qu’elle était en réalité mais il lui montra, au contraire, une jolie jeune fille que Doris ne connaissait pas. Elle la trouva belle avec ses joues vermeilles, ses yeux brillants et ses cheveux luisants. Elle la contempla longuement puis s’éloigna d’elle avec regret pour aller frotter vigoureusement ses joues dans la grande serviette qui comme le gant servait aussi bien à sa mère qu’à elle-même une semaine durant, parfois plus. Doris s’apprêtait à quitter la salle de bains. Elle achevait de replier la serviette qu’elle tenait à la main.

Et puis non, se dit-elle. Elle tenait un nouveau jeu, elle voulait le continuer. Ouvrant grand l’armoire à pharmacie, elle prit les deux tubes de rouge à lèvres que sa mère gardait sans toutefois ne jamais en mettre. Elle les ouvrit l’un après l’autre, compara les teintes et choisi le plus vif. Maladroitement elle coloria ses lèvres d’une couche épaisse de rouge. Avisant ensuite un tube de crème, elle enduisit les mèches de cheveux qui encadrait son visage et tenta de leur donner une forme ronde accrochée sur son front et sur ses joues. Satisfaite du résultat, elle courut dans sa chambre, choisit une robe d’été et retira ses vêtements qu’elle jeta en boule dans un coin. Elle enfila la jolie robe rouge, sa préférée et n’en finissant plus de transgresser tous les interdits, elle se rendit dans la chambre de sa mère. Elle essaya devant le miroir des sourires, des grimaces, elle s’amusa à donner à son corps des positions qu’elle jugeait avantageuses. Quand elle fut satisfaite, elle alla des pas d’une déesse, s’asseoir sur la dernière marche de l’escalier et là, s’abandonnant dans une pause alanguie, elle fixa les eaux troubles du fleuve où se noyaient les gouttes de pluie. Le temps passa en silence. Doris répétait dans sa tête ce qu’elle dirait tout à l’heure à l’homme de la barque quand il passerait sans la voir derrière sa fenêtre.

A dix-huit heures trente, alors que la silhouette de l’homme se profilait en amont du fleuve, sa mère étonnée de son silence prolongé appela :

Doris, qu’est-ce que tu fais encore ? et la fillette pleine de joie répondit naïvement :

Rien, je suis avec mon amoureux, maman.

Cette dernière sursauta et eut un haut le cœur. Croyant avoir mal entendu, elle rejoignit le palier, une main sur la bouche. Elle grimpa les premières marches de l’escalier et passa la tête par le coude qu’il formait en son milieu. Elle vit alors Doris, parée et maquillée comme elle l’était, envoyer de silencieux baisers d’un gracieux mouvement des lèvres vers la fenêtre fermée où un homme avait arrêté son embarcation le temps d’enfiler sur son vieux pull bleu son beau ciré jaune car il s’était mis à pleuvoir, comme souvent dans les tristes années de l’adolescence de Doris.

Salope ! cria la mère, c’est à cela que tu joues quand je ne t’entends pas ! Petite allumeuse ! et tes lèvres ? qu’est-ce tu as fait ?

Elle regardait le visage transformé de sa fille, les mèches noires collées à ses lèvres rouges, le décolleté de sa robe qu’elle n’avait pas fermé et ses yeux brillants du plaisir qu’elle avait à être ainsi passé de l’état de petite fille à celui de demoiselle.

Salope ! Tu as ça dans le sang ! dans le sang ! hurla une deuxième fois la mère.

Doris se leva d’un bond, totalement dégrisée. Elle connaissait les terribles colères dont sa mère était capable, les coups qui pleuvent et tout, dans son corps et dans sa tête, qui se recroqueville pour ne plus exister le temps que dure cet odieux massacre.

Maman, essaya t’elle, c’était pour rire…

Mais il était déjà trop tard, la gifle vola avec une telle force que la tête de Doris heurta brutalement le mur de l’escalier. Elle perdit l’équilibre sous la puissance du choc. Elle roula dans les marches et sa mère au lieu de chercher à arrêter sa chute sautait autour d’elle pour éviter ce corps qui dévalait l’escalier et elle criait avec une voix de crécelle :

Bien fait, bien fait pour toi ! Tu n’es qu’une pute ! Une pute !
Douze ans d’une haine retenue avaient explosé.

Avec sa tête toute bandée et ses yeux que les drogues rendaient vitreux, Doris avait le pauvre air d’un hibou déplumé et stupéfait. De la grâce qu’elle avait eu un après-midi devant le miroir, il ne restait nulle trace. Dans le bus qui les ramenait de l’hôpital à la maison, la mère dit à sa fille des mots que Doris, même bien portante, n’aurait pas été sûre de comprendre tant elle parlait les dents serrées :

J’espère que cela te servira de leçon.

Comme Doris ne répondait pas, elle ajouta :

Très bien, ne m’écoute pas. On verra qui gagnera à ce petit jeu là.

Il faudra être patiente et attentive avec votre fille, lui avait pourtant conseillé le médecin, pressentant quelque drame familial. Il y va de sa santé, vous savez.
La mère n’avait pas répondu. La punition ne faisait que commencer.

Désormais quand elles allaient ensemble dans les rues piétonnes, la mère lui ordonnait de marcher quelques pas derrière elle.

J’ai honte de toi, disait-elle, la façon dont tu t’habilles, la façon dont tu te tiens, de tes formes qui poussent partout sur ton corps, une pute, on voit tout à travers tes vêtements. Tu es indécente. Tu me dégoûtes. Marche derrière, je ne veux pas que les gens pensent que nous sommes ensemble et encore moins que je suis ta mère ! Tu as ça dans le sang, et ce n’est pas le mien.

Doris suivait loin derrière. Elle allait dans les rues, tête basse, comme un chien qu’on promène sans laisse. Elle marchait des tout petits pas d’une vieille femme en gardant les mains collées sur son corps pour cacher ce qu’elle pouvait d’elle-même. Lorsque la mère s’arrêtait devant un magasin, Doris s’arrêtait elle aussi et par de rapides petits coups d’œil, surveillait son dos maussade. Immobile, elle attendait au milieu de la rue qu’elle se remette en marche. Doris ne regardait ni les gens qui passaient autour d’elle, ni les vitrines alignées de part et d’autre de la chaussée, ni rien d’autre que les dalles sur le sol et les minces filets d’eau qui se formaient au gré de ses aspérités mais, si quelque piéton surpris par son immobilité, venait à la bousculer, Doris sursautait et osait un instant lever des yeux étonnés et regarder en même temps furtivement autour d’elle puis elle croyait croiser le regard d’un homme et la honte lui revenait aussitôt.

Doris aimait malgré tout aller en ville. Elle aimait l’animation des rues commerçantes, les sols en marbre qui brillent sous la pluie, les bacs à fleurs, et les pigeons gris dont la tête comme montée sur un ressort bouge de façon comique à chacun de leurs pas. Doris aimait bien aussi marcher toute seule dans la rue, réglant son allure sur celle de sa mère qui à cause de la distance qu’elle lui imposait ne lui parlait pas, ne la grondait pas, ne l’injuriait plus à voix basse, les mâchoires serrées, comme tout à l’heure, dans le bus quand elles étaient pressées l’une contre l’autre, corps contre corps, au milieu de la foule impatiente.

Marcher dans la rue était pour Doris comme pénétrer dans un grand espace de liberté. Autour d’elle s’étendait le vaste monde, qu’un jour, elle parcourrait…

En attendant ce jour, celui de mes dix-huit ans, pensait-elle naïvement, couchée dans son petit lit de fillette, Doris jeune fille réfléchissait. Elle avait encore le ventre plein du dîner. Sa chambre silencieuse s’effaçait petit à petit dans l’obscurité de la nuit qui tombe. Il n’était même pas neuf heures. Doris avait du mal, maintenant, à trouver le sommeil mais elle se sentait bien dans son lit. Elle y était à l’abri et protégée du regard des autres, celui des hommes surtout qui de leurs yeux pointus passaient partout sur son corps et la laissait nue et seule au milieu de la rue. La pluie qui continuait de tomber, régulière comme le balancier d’une vieille horloge, la berçait doucement. Demain matin, au réveil, elle entendrait monter dans la cage d’escalier, le bruit de l’aspirateur et de son gros corps en plastique orange qui se cogne contre les battants des portes. Trouant son placide ronronnement, les talons des chaussures de sa mère, crépitants comme des coups de feu, annonçaient une colère déjà bien échauffée à l’aube de ce jour naissant. Les mots qu’elle repassait sur ses lèvres, les aiguisant à ses dents pointues, étaient tout prêts à jaillir quand Doris apparaîtrait au bas des escaliers :

Catin ! Catin ! Tu traînes au lit comme une débauchée…

Doris fermait les yeux. Un problème sans solution, la vie la poussait en avant malgré elle. Comment échapper à ce printemps qui naissait partout sur son corps ? Chaque pas que je fais dans la rue inspire aux hommes un désir coupable et sale, mon corps m’échappe, il est un objet de provocation permanent, toujours, tout le temps.

Et comme la honte lui venait chaque fois qu’elle découvrait son corps dans la salle de bains, elle choisit de faire sa toilette les yeux fermés.
Mais la honte durait encore lorsque, habillée, elle descendait les escaliers et que sa mère posait sur elle le premier regard de la journée avec une moue dégoûtée. Sortir dans la rue, gravir les escaliers de l’école, traverser la cour de récréation, passer au tableau étaient devenus autant de moments de torture. Elle lisait le désir dans le regard du professeur qui l’interrogeait, dans celui du facteur, de boulanger… Bientôt elle n’osa plus lever les yeux, elle regardait ses pieds constamment et l’on dit d’elle qu’elle était : timide, vraiment très timide…
Doris trouva un réconfort dans la nourriture. Sous l’effet de la mastication, elle entendait moins les paroles de sa mère et comme sa bouche était toujours pleine, elle n’était plus obligée de répondre. Elle se contentait d’acquiescer d’un signe de tête. Les repas lui apportèrent une certaine forme de sécurité, la nourriture avalée en trop grande quantité tombait comme une pierre au fond de son estomac. Doris se sentait rassurée quand elle avait le ventre plein et le corps comme lesté au fond de son lit où elle passait le plus clair de son temps libre maintenant. Elle se mit à manger énormément, à manger tout le temps et justifiant le dégoût que sa mère éprouvait à son égard, elle abonda dans son sens, renâclant à se laver.

Doris grossit des seins, des cuisses, du ventre, des fesses, des bras.
Elle devint énorme. Ses cheveux qu’elle laissait pousser châtains gris, tombent de chaque côté de son visage, une raie au milieu les séparait quand elle y pensait. Elle ne se maquillait pas et surtout ne mit plus jamais de rouge à lèvres. Elle achetait les vêtements qu’elle trouvait, à sa taille. Elle s’habillait parce qu’il le fallait. Un jeans, un tee-shirt, des chaussettes à ses pieds et une paire de baskets faisaient l’affaire. Elle allait ainsi à travers les rues ou traînait le long du fleuve. Elle entra dans l’âge adulte sous le regard toujours désapprobateur de sa mère qui le soir, la prenait aux épaules et la forçait à se regarder dans le miroir.

Ma pauvre fille, vois ce que tu es devenue. Comment veux-tu plaire aux hommes maintenant ? Comment, dis-moi, penses-tu trouver un mari ?

Doris accueillait ces paroles d’un rire bête. Elle ne disait rien, elle riait seulement comme une niaise. Ainsi, pensait-elle en silence, c’est fini ? Je n’inspire plus le péché à tous les hommes que je croise ? Dans la rue, elle osa timidement les regarder, ils semblaient en effet aussi indifférents que si elle n’avait pas existé.

Personne ne sait exactement quand elle a commencé à faire du raffut dans les rues piétonnes. C’est venu petit à petit à la mort de sa mère. On a dit aussi qu’elle s’était mise à boire et je crois que c’est vrai. Quoiqu’il en soit, le triste spectacle dans lequel elle se donnait, affligeait la ville entière. On la voyait courir, sauter et bondir comme un esprit maléfique, elle amorçait trois pas d’une danse grotesque et tout à coup elle saisissait un homme au col de sa chemise, le tenait serré dans sa main en lui criant au visage ces paroles pleines de folie :

Tu m’as vue ? Tu m’as vue ? Tu m’as vue ? Elle criait d’une voix nasillarde et chantante. Elle secouait le pauvre homme vigoureusement. Tu as vu mon corps ? Mes seins, tu les veux ? Et mon ventre ? Touche ! Touche ! Elle attrapait alors la main de l’homme et la dirigeait vers son corps.

Effrayé, dégoûté, l’homme tentait de se dégager mais Doris ne lâchait pas facilement prise. Quand elle lisait l’effroi dans les yeux de sa victime, elle se mettait à rire comme la folle qu’elle était devenue et la bave lui venait aux lèvres. L’homme parvenait alors à se dégager et s’enfuyait à grands pas. Elle courait derrière lui en riant encore plus fort et en faisant mille grimaces. Puis elle s’arrêtait, elle serrait les poings sur son ventre et son regard devenait méchant.

Un jour elle cria si fort que toute la rue résonna de ses paroles et les commerçants sortirent sur le pas de leur boutique :

Moi, la honte, hurlait-elle, je l’ai bue, et maintenant je la pisse !

Elle ouvrit rageusement son pantalon et urina aux yeux de tous, sur le sol. La boulangère au tablier blanc posa une main farinée sur son coeur et, rentrant précipitamment dans sa boutique, téléphona aussitôt à la police.

De Doris il ne fut plus question des les rues commerçantes de la ville. On la voyait traîner encore le long du fleuve et disparaître sous les ponts où les clochards avaient élu domicile avec leurs chiens. La petite barque qui passait toujours à la même heure n’attirait plus son attention. C’est lui pourtant, l’homme au ciré jaune qui remarqua un soir son corps inanimé sur la berge avec le visage enfoui dans la vase et les cheveux noirs, tout autour déployés, qui flottaient et bougeaient sur l’eau comme une fleur vénéneuse. Au dessus d’elle se dressait sa maison et le ciel couvert de gros nuages gris.

Si sa mère avait été là pour la voir finir ainsi, elle aurait pu lui dire, elle qui n’avait failli qu’une fois et qui en avait été bien puni en engendrant pareille descendance :

Comme j’ai honte de toi ! Ma fille, ma propre fille la Marie-couche-toi-là des clochards, des mariniers, des paumés ! La lie de la société entre tes jambes !

Mais certainement qu’en Enfer, toutes les deux réunies, bien serrées l’une contre l’autre pour leur plus grand malheur, Doris n’y a pas échappé.

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