La fille au Chappy

La fille au Chappy
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Ça s’est passé comme ça. Au pire moment. Une chose à terminer. Absolument. Et paf le fondu au noir. Suivi d’un ralenti à la con sur fond de chabada lelouchien, où s’est figée l’image de Juliette, tu le croirais pas. Cadre serré sur sa frimousse constellée de tâches de rousseur, ses frisettes de Marlène Jobert en plus femme enfant, mèches plaquées par un reliquat belliqueux de Tramontane. Tu sais ce coin, c’est un peu une espèce pyrénéenne de Montana. Tu penses si ça existe. Et puis le silence s’est fait. Total. Flippant. Voilà, un drôle de silence. Celui qui précède en général le vrombissement des grosses cylindrées à l’appel du starter. C’est après qu’Alexandre a compris que rien n’avait changé, et d’ailleurs ne changerait jamais. Juliette était encore juchée sur son Chappy rouge ketchup. Comme avant.

On est toujours plus jeune avant. Surtout quand on a 18 ans. Et on se maudit sans cesse pour ça. Alexandre sur ce point ne dérogeait pas à la règle. Il s’en voulait à mort de n’avoir pas assez vécu. Lisait Nizan comme on s’en doute. Toi non peut-être ? Il faisait lettres, Alexandre, alors, en plus d’un tas d’autres trucs qu’avec le recul sans nostalgie des trentenaires cyniques de son espèce, il juge aujourd’hui totalement niais, il lisait Nizan. Et il ne s’aimait pas beaucoup. Ce qu’en retour les jeunes files en pleine floraison spontanée sous les tilleuls de la place, lui rendait bien, non mais aussi il fallait voir ses grands airs éplorés. Pour tout arranger, il écoutait Joy Division et Brian Ferry. Et s’en vantait. Vade de retro Santana.

En guise de plan b, il avait toujours sous le coude, une cassette de Duran Duran achetée par dépit dans une station service. « Ah ! Les nanas et leurs goûts de chiottes » répétaient Olivier, le bellâtre du canton. Un mec à filles, Olivier, qui pouvait se vanter d’avoir fait tomber le pantalon à une bonne cinquantaine de petites greluches. Vers la fin des années quatre-vingt, au siècle dernier, ça ne se faisait pas. Surtout à la campagne. Encore que, en cas d’équation vraiment favorable, l’effet « impulse » de l’éloignement familial ajouté à une grand-mère qui s’usait toute seule devant Intervilles.«C’est pas pour rien que certaines aiment le faire sur la cuvette ».

Duran, Duran. Après s’être pincé mentalement très fort, Alexandre était même allé jusqu’à prétendre que leur look était presque Glam rock.

Plusieurs fois de suite, il s’était parjuré devant la fille du bar-tabac, une petite blonde boulotte dont la réputation de suceuse en chef des juniors du club de rugby n’était plus à faire. Un soir de désespoir qu’à la fête du bled, il voulait choper une fille. Et mon dieu, une fille avec des nichons pareils, même un chouillas grassouillette. « A vingt ans, le gras c’est ferme» avait moult fois théorisé Olivier. N’importe laquelle. Duran Duran… Ah ha et Spandau ballet pas question. Il avait sa réputation de corbeau à tenir. Ne pas ternir. Surtout pas. Que lui resterait-il ? Sinon, en réserve se tenaient prêts un ou deux bouquins de Georges Perec. Des fois qu’une étudiante en philo vienne à faire du camping dans le coin. Le genre, fantasme très en vogue alors, avec une mère divorcée encore baisable qui a décidé de prendre ses vacances au bon air dans un gîte, loin de l’agitation des villes, avec l’envie très claire de se faire secouer le bocal à grands coups de particularismes élémentaires et locaux.

C’était donc sans espoir. Aucune fille d’ici jamais n’accepterait de sortir avec lui et sa dégaine de croque-mort. Pas assez Robert Smith des Cure. Beaucoup trop Edward aux mains d’argent. Et puis Juliette a débarqué dans le paysage. L’image d’Epinal de la jeune citadine, telle qu’en rêvent les jeunes provinciaux coincés entre deux romans, juste ce qu’il faut de mélancolie et l’air si sage avec ça, que si t’es pas trop bourrin et si ça lui dit… Ces choses là se sentent chez les jeunes filles en pleurs. En attendant, sa façon de débouler en trombe sur la place, telle une amazone chevauchant son Chappy, tu vois ça faisait penser à une effraction de la poésie dans le réel. Juge un peu l’effet. Imagine les chastes démangeaisons qui dérangèrent aussi sec Alexandre au plus humide du slip.

Elle s’appelait Juliette. Mais tu le sais déjà. Et trouva même une vraie bonne raison de s’extasier devant la photo de Bowie, « le plus beau mec de la terre» qu’Alex avait affichée au mur de sa chambre. Tu sais la pochette d’Hunky Dory, où il pose dans une jolie robe bleu mauve, étalé tout en langueur sur un canapé. Sa mère avait quand même fini par trouver un air de garçon manqué à cette chanteuse. « On dirait un peu Clavier dans Bronson » voilà tout ce qu’avait trouvé à dire son père, qui au fond s’en foutait bien de savoir si son fils était un garçon manqué ou une fiotte réussie. Lorsque Juliette repassa en minaudant devant le poster de l’icône pop au look androgyne, Alexandre un peu jaloux crût bon de préciser « ouais, en robe il est pas terrible quand même.» « Et alors ? Un mec en robe ça peut être super sexy. Tu crois pas ?» « Si, si. A mort. »

Alexandre était ce genre de rebelle un peu lâche. Il se détestait surtout d’être incapable de poser son cul d’intello à la con sur le siège d’une moto, un 80 cross, un 50 même, comme tous ses potes. Ici, désolé si on se répète, c’est la montagne, et la jeunesse sauvageonne, plutôt que de secouer le flipper avec la grâce adolescente des grossièretés toutes pareilles, s’occupe de rouler des mécaniques graisseuses à fond de ballon, pourvu que ça tire de leur sommeil toutes les endormies du val des environs. Etrange, mais comme très souvent la graisse trouvait à s’attirer de guerre lasse quelque grosse un peu plus lascive et à dent moins dure, en cette époque d’avant le SMS les circuits d’enduro essaimèrent un peu partout.

Ainsi donc exultaient les corps jeunes et impatients à grands crissements rauques de bécane. Sauf Alexandre. Phobie de la vitesse, il disait. La moindre descente le forçait illico à sauter de la selle de son bicloune grotesque. Un vieil Hutchinson. Plus vieux encore. Alors les motos ou même une mobylette. Un 103 sport pourtant ça va pas très vite…

Par contre Alex, elle l’avait tout de suite appelé Alex, ne se faisait pas prié pour grimper à l’arrière du Chappy de Juliette. Et sans casque. Comment ça un Chappy qu’est ce que c’est ? Voyons, cette manière croquignole de mob chaussée de petites roues à gros pneus. Yamaha a cessé de le produire au début des années 9O. Bref, le Chappy, c’est un genre de solex spécial fille des années 80. A notre humble avis. Enfin tu mords l’esprit. Et sur ce drôle d’engin, Alex, ça lui va bien Alex, vous redonnerait presque envie de croquer dans sa jeunesse, Alexandre c’est tellement tue l’amour, compassé, et donc sur ce drôle d’engin, Alex lui servait de guide. A la montagne, le genre de beautés toutes simples à même d’émouvoir le cœur d’artichaut des jeunes filles mélancoliques de la ville, tu peux me croire ça ne manque pas. Y’à qu’à grimper un peu. Ou bien s’enfoncer au coeur obscur des forêts. Sinon, tu peux aussi leur faire traverser au pas de course un champ d’orge gorgée de rosée. « La mouille ça leur donne toujours des idées » sur ce chapitre Olivier était très péremptoire. Un hétéro-beauf en devenir Olivier. La classe.

Pourtant ni la vue des marmottes, ni le chant du coq de bruyère, ni même The race à travers l’orge gorgée de rosée, ne devaient produire l’effet mouille escompté. Une fois seulement, Alex sentit que ça pourrait bien être le bon moment pour tenter le palot d’enfer façon langue abrasive do Brasil, encore un truc foireux d’Olivier. A l’entrée de la petite crypte toute riquiquite, vendue à la sauvette par le syndicat d’initiative comme une véritable grotte des fées, magique, crépusculaire itou. Là, comme Juliette s’était laissée aller dans un soupir presque lascif « les grottes, moi je trouve ça super érotique», Alex l’avait prise par la taille, avec un brusquerie de débutant, ça n’aurait pas été pire s’il avait voulu l’enlacer au lasso. Pour achever de tout ficher en l’air, il avait bredouillé «je t’aime.»

Lamentable. Juliette s’était alors dégagée de son ébauche d’étreinte et avait relancé la conversation « tu as aimé l’Amant de lady Chaterley ? Moi j’ai adoré. Mais moins que « les nuits fauves ».

Assez connement, un puceau tout court c’est déjà très con, mais un puceau qui lit si tu savais, il l’imagina soudain avec une voix inédite de chaudasse en train de le supplier, «pisse-moi dessus», son désir mis au supplice dans la latence de la fontaine d’urine à venir, parce qu’il se souvenait avoir lu un passage idoine dans le bouquin de Collard.

Ca s’est passé comme ça. Au pire moment. Une chose à terminer. Absolument. Oh rien de très important. Une commande à passer sur E-bay. Un chappy 50. Modèle de 87. Rouge ketchup. Et même une sacrée bonne affaire. Comme c’était la première fois qu’il achetait en ligne, possible qu’Alexandre merdoie un peu. L’émotion, le stress, la peur de mal faire. Tout ça. Mais du temps, Alexandre en avait dorénavant à revendre. Licencié depuis six mois. Une executive woman de femme qui vous exécute sans remords des tâches de bureau et rentrent s’endormir sur le sofa du salon après deux trois allers retours trop soft. Les enfants qui s’époumonent au jardin éponyme et vous reprochent, à peine sortis des couches, d’être un père à chier. Et un tas de sales habitudes qui vous viennent, avec le désoeuvrement.

Plus jeune, Alexandre avait bien aimé « Un roi sans divertissement », ce truc de Giono auquel il n’avait pas pigé grand chose. Aujourd’hui il comprend mieux. Tu sais au début, on surfe sur les sites d’emploi et puis de fil en aiguille, d’annonces professionnelles à faire froid dans le dos à celles tout aussi mensongères d’amatrices très chaudes, on se retrouve à épuiser ses après-midis en se branlant comme un singe devant son ordinateur. Et puis voilà qu’un jour, on a vraiment honte de tout ce sexolisme tristoune, « tu chies pas la honte ! » aurait dit Olivier, mais on s’en fout de ce gros naze , surtout qu’à cause de ces singeries pas très nettes, la veille on a même oublié l’ anniversaire d’amour de sa vie. Alors vite un cadeau. Pas cher. Pour rattraper le coup. On clique sur E-bay en quête d’une babiole capable de fédérer deux cœurs en berne sous le drapeau rassurant des vieilles habitudes. La vie ordinaire. Un chapeau, même si elle n’a pas trop la tête à ça, un chapeau ça vous semble bien. Tu tapes chapeau, et sans trop savoir pourquoi, tu tombes sur un Chappy.

Et voilà comment le miracle s’est produit. Juliette d’avant revenue d’entre ses rêves les plus fous. Juliette, la jolie plante de Marseille, et avec elle le souvenir plantureux de ses seize ans tout ronds. Est-ce que les filles couchaient à cette époque. Toutes non ? Certaines peut-être. Mais pas Juliette. Enfin pas avec Alex. . « Je sais pas si c’est une sainte-nitouche, mais c’est pas une qui touche » clamait haut et fort Olivier, le bellâtre du canton. Un mec à filles, Olivier, qui pouvait se vanter d’avoir fait tomber le pantalon à une bonne cinquantaine de petites greluches. Vers la fin des années quatre -vingt, au siècle dernier, ça ne se faisait pas. Surtout à la campagne. Encore que, en cas d’équation vraiment favorable, l’effet impulse de l’éloignement familial ajouté à une grand-mère qui s’usait toute seule devant Intervilles. Et puis il s’était souvenu de cet fin d’après-midi où il l’avait aperçu, sa Juliette, là sous ce frêne, en train de rire aux éclats parce qu’à force de jouer sa petite Lady Chatterley sur la bite de ce bellâtre à la con d’Olivier, emportée par une frénésie jusqu’ici insoupçonnable, l’amour tu sais ça vient en se touchant, elle lui avait bel et bien pété le frein. Mais les jeunes filles, fussent-elles plus amatrices des belles lettres que des bellâtres sans ABS, n’ont pas trente-six moyens de grandir. Tu y trouverais à redire ?

Alexandre qui mourait d’envie qu’on l’appelle Alex comme avant, guettait le moment où Juliette ferait lever un léger nuage de poussière sur la place, en faisant déraper son Chappy rouge ketchup avec ce petit chuintement si doux qui ne préfigurait à l’époque aucun pétage de frein.

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A propos de Benoît Jeantet 4 Articles
Quelques années qu’on écrit. Des romans, des nouvelles, et aussi un peu de poésie. Quelques scénarios. Enfin moins à présent. Des articles pour des revues culturelles mais de moins en moins. A présent nous avons largement dépassé la trentaine. 37 ans, c’est un dépassement assez large. Enfin il semblerait. Sinon, on habite la région parisienne, et quand nous n’écrivons pas nous tâchons d’être heureux, en lisant beaucoup auprès d’une belle brune et des deux enfants qu’elle nous a donnés.