Kolochenko

Kolochenko
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Travailler avec Kolochenko est devenu un supplice.

Ce n’est pas possible, je ne peux pas continuer à le côtoyer tous les jours; j’en arrive au point où sa seule vue me dégoûte, où sa figure haïe s’insinue dans mes rêves, la nuit.

Hier, je me suis tranquillement appliqué à nettoyer une vitre et demie; tandis que Kolochenko l’infâme en nettoyait quatre, n’observait que six des sept pauses-cigarette de la matinée et partait dîner avec trois minutes de retard. Chaque jour Kolochenko se distingue par son ardeur au travail, par sa productivité scandaleuse, par son irrespect dégoûtant des consignes et des cadences imposées.

Ce matin, à peine arrivé au travail, je suis allé voir le citoyen Messerli, qui occupe depuis quelques mois le poste de coordinateur central en charge de la propreté des carreaux de l’État. J’ai attendu trois petits quarts d’heure dans l’antichambre, le temps que le citoyen Messerli termine sa pause-cigarette, puis l’on m’a introduit dans son bureau.

Je lui ai tout raconté, je lui ai expliqué avec quelle fourberie Kolochenko persistait à ne pas respecter les cadences, à travailler plus que de raison, à siffloter bêtement tout en frottant les carreaux, comme pour se donner du courage ! Je n’en puis plus, ai-je dit, je n’en puis plus.

Le citoyen Messerli a hoché doucement la tête (qu’il a d’ailleurs toute ronde et plutôt jolie), je voyais bien qu’il comprenait ma détresse. Vous devez intervenir, me suis-je exclamé, vous devez infliger un blâme à Kolochenko, le forcer à adopter un rythme de travail conforme aux directives, au besoin l’envoyer en prison: vous devez lui faire la morale, lui citer l’exemple du citoyen Stakhanov qui, à lui tout seul, fit chuter de 30 % la production de l’usine de carottes de Konnolfingen.

A nouveau le citoyen Messerli a hoché la tête et d’une voix de miel il m’a répondu que sans doute, qu’il était avec moi de tout cœur, qu’il était heureux d’avoir affaire à un citoyen aussi consciencieux que moi; mais que régler le cas de Kolochenko occasionnerait un surcroît de travail, qu’il était tenu lui aussi à des cadences très strictes et qu’en aucun cas il ne pouvait se permettre de faire du zèle.

Prenez plutôt quelques jours de vacances, m’a-t-il ordonné.

Le soir tombe. Je suis installé sur le balcon avec une petite liqueur, tandis que ma femme s’occupe joyeusement des enfants, de la vaisselle, du repassage et des autres petites corvées ménagères. Je devrais me réjouir de ces vacances impromptues mais j’en suis incapable.

Partout où mon regard se porte je vois le visage grimaçant de Kolochenko; il se dessine sur les façades des immeubles alentour, apparaît à la surface du bitume, surgit soudain au cœur du soleil violet qui tombe derrière la ville.

Il est partout et je le hais. Je suis perdu.

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