Je m’appelle Rocio

Je m'appelle Rocio
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Un couple est entré dans l’agence, elle n’a pas levé pas la tête. Elle remue des papiers et ses sourcils sont froncés. Ils avancent jusqu’à son bureau et s’arrêtent devant elle. Gênée par le silence, la dame finit par dire : -Bonjour. Sa voix tremble un peu et ses lèvres amorcent un sourire timide que Rocio ne voit pas. Enfin, elle les regarde et d’un mouvement du menton elle leur demande ce qu’ils veulent. La dame prend la parole : -Nous voulons acheter une maison dans le village. Rocio n’est pas surprise, elle reçoit de temps en temps ce genre de visite qu’elle sait décourager rapidement. Elle soupire et ne répond pas. La dame touche le dossier d’un fauteuil et demande : -Je peux m’asseoir ? puis elle ajoute : Il fait si chaud. Rocio sait à son accent qu’ils sont anglais et la rougeur de leur peau montre qu’ils ne supportent pas le soleil de l’Andalousie. –A Rocio ? demande t’elle enfin. L’homme opine de la tête. –C’est si joli, dit-il. –Quel est votre budget ? demande t’elle sans accorder d’importance à ce que l’homme vient de dire. La femme rit un peu et dit un chiffre. –Je n’ai rien à ce prix-là, répond Rocio. –Vraiment ? insiste la femme décontenancée. –Rien, dit Rocio. Le couple se regarde. Rocio est déjà retournée à ses papiers. –A partir de combien ? demande l’anglaise. Rocio répond : -Au moins le double. –Le double ! Mais c’est énorme ! –C’est Rocio, dit Rocio. –Nous aimerions quand même voir quelque chose, pour nous faire une idée… Nous aimons beaucoup l’endroit… -Nous voulons une toute petite maison, ajoute l’homme. –Il n’y en a pas, elles sont toutes énormes, dit Rocio agacée. Mais ils insistent et elle comprend que, cette fois encore, il faudra y aller. Elle prend le téléphone et passe quelques coups de fil dont ils ne comprennent pas un mot tant elle parle vite, enfin elle les regarde et leur dit : -Je peux vous en montrer deux. -Quand ? demande la femme dont les yeux brillent. –Maintenant, dit Rocio en se levant. Debout, elle a l’air moins menaçante. Les deux anglais sont beaucoup plus grands qu’elle mais, sans être lourde, elle est forte et la sévérité de sa personnalité se reflète dans son corps. Elle prend des clés dans un tiroir et traverse la salle. Le couple se consulte du regard et lui emboîte le pas. Ils sortent dans la rue. La chaleur est étouffante. Pas une feuille d’arbre ne bouge. L’air est immobile, le village silencieux. Rocio ferme la porte de l’agence à clé et se dirige vers une vieille voiture grise abandonnée sur le sable. –Nous vous suivons avec la nôtre ? demande l’homme. –Montez avec moi, répond Rocio. Elle démarre et recule, le sable vole de tous les côtés. La femme, qui avait ouvert la fenêtre, tousse. Ces gens n’ont rien à faire ici, pense Rocio. Ils vont le comprendre très vite. Ils roulent en silence. Rocio conduit comme elle parle, brutalement. Les deux anglais, le sourire aux lèvres, regardent les façades des maisons alignées les unes contre les autres. Les cactus qui ont poussé dans la sécheresse et la poussière, les fers forgés aux fenêtres et ces longues barres de bois où l’on attache les chevaux, tout leur semble merveilleux. –C’est un village de cow-boys, murmure la femme lorsqu’un chariot bâché tiré par quatre mules passe devant eux à un croisement. Rocio s’est arrêtée et d’un coup de klaxonne elle salue le conducteur qui lui répond d’un geste de la main. Plus loin, un cavalier solitaire les croise et échange à nouveau un salut avec Rocio dont le visage s’illumine. Les anglais sont aux anges. –Vous connaissez tout le monde, dit la femme ravie, comme c’est pittoresque ! Rocio ne répond pas. La femme fouille dans son sac et sort un appareil photo qu’elle pose sur ses genoux. Rocio arrête la voiture devant une maison. Sur l’une des fenêtres de l’étage, une vieille pancarte en carton annonce les mots qu’attendent les anglais : « A vendre ». Le couple descend de la voiture chacun de son côté et aussitôt se rejoint sur le pas de la porte. La femme ne peut s’empêcher de dire : -C’est exactement ce que nous cherchons, une petite maison. -La façade est de cinq mètres, dit Rocio. Elle ouvre la porte dévoilant un vaste salon que les volets fermés rendent obscur. Rocio allume la lumière. Le plafonnier illumine toute la pièce et le salon apparaît. –Mais c’est immense ! dit la femme déçue. Rocio ne répond pas, elle voudrait soupirer. Une grande table de ferme en bois noir, entourée de ses douze chaises, est dressée au centre de la pièce et donne à l’ensemble une sévère note d’austérité. La cheminée de pierre, l’escalier de bois monumental, les canapés autour de la table basse et le large vaisselier ne sont pas suffisants pour occuper chaleureusement l’espace de cette pièce trop vaste. Le couple avance ne sachant que regarder. -La cuisine, dit Rocio qui a traversé la pièce sans les attendre. Elle a ouvert une porte et allume la lumière. Ils la rejoignent et découvrent une cuisine de restaurant prête à recevoir une vingtaine de personnes. Décontenancés, les anglais ne savent plus quoi dire. La femme touche de sa main l’inox tiède des tables de travail. Rocio les attend plus loin. –Une chambre, dit-elle lorsqu’ils reviennent dans le couloir. –Il n’y a pas de fenêtres ? demande la femme. Rocio hausse les épaules pour dire non. Trois lits superposés de trois couchages chacun sont collés contre les murs. Jamais les anglais n’avaient vu encore ce modèle. –Une autre chambre, dit Rocio. La nouvelle pièce est en tout point identique à l’autre. Les lits cachent les murs, ne laissant que l’espace nécessaire pour ouvrir la porte d’une armoire. Aucune décoration, aucun tableau, l’espace n’est utilisé que pour mettre le plus possible de lits et, au sol, des carreaux de grés marrons ajoutent de la froideur. Le plafonnier de cristal est le seul effort de convivialité. L’homme ouvre le placard. –Pourquoi est-il si haut ? demande t’il tant il lui parait démesuré. -Pour les robes de flamenco, répond Rocio. La femme opine en silence. L’homme lève les sourcils, il n’a pas compris. Il y a une salle de bain, ajoute Rocio en quittant le seuil de la pièce où elle n’est pas entrée. En effet, une porte qu’ils n’avaient pas vue, coincée derrière une rangée de lits, cache une douche et un lavabo blanc. Elle se dirige vers la porte qui termine le couloir, l’ouvre et dit : –Le patio et le corral, pour les chevaux. De la pénombre, ils passent brutalement à la lumière crue du soleil que les murs blancs reflètent et rendent insupportable. Ils clignent des yeux. Le patio n’a aucun intérêt mais dans le corral, de grandes mangeoires de pierre s’alignent sur les côtés. –Je comprends, dit l’homme. Il compte les anneaux de fer scellés dans les murs, la cour peut recevoir une dizaine de chevaux et dehors, sur la rue, on en attellera d’autres, si besoin est, à la lourde barrière de bois qui longe la façade. La femme ne dit plus rien, ce n’est pas la maison qu’elle voulait. Un escalier monte sur le toit. -Il y a un appartement là-haut avec trois chambres. De la rue, on n’en devinait rien. Je n’en ai pas la clé, ajoute Rocio en rentrant dans la maison. Elle se dirige vers le salon et l’escalier de bois noir. Les anglais la suivent encore curieux mais dés qu’ils découvrent la première chambre, ils comprennent que les autres seront pareilles : sans grâce et sans amour, elles ne contiennent que le plus possible de lits quitte à en interdire l’accès aux fenêtres. -Toutes les maisons sont comme cela ? demande l’anglais –Non, répond Rocio, il y en a de plus grandes. Vous voulez voir l’autre ? Ils se consultent du regard et acquiescent par politesse. Le peu de curiosité qui leur reste sera aussitôt déçu quand ils entreront dans le salon, sombre et immense, où une gigantesque table entourée de ses chaises donne à la pièce la même froideur et la même solennité que dans la première maison. La visite est rapide, tout leur parait identique, peut-être y a-t-il moins de lits mais ils ne regardent plus. Lorsqu’ils sortent dans la rue, l’anglaise dit : -Nous ne sommes que tous les deux, vous savez, ces maisons sont bien trop grandes pour nous. Elle rit un peu pour s’excuser. Rocio ne répond pas, elle retourne à sa voiture. L’anglaise, qui ne veut pas s’avouer vaincue, ajoute : -Vous n’avez vraiment rien de plus petit ? –Non, dit Rocio qui démarre. Devant eux, un quatre-quatre gris de pousisère roule lentement, le sable qui vole derrière lui les enveloppe complètement. Rocio le double malgré l’absence de visibilité et le couple, cahoté, se tient comme il peut aux poignées qui sont au dessus des vitres. Assis sur la banquette arrière, leurs corps se sont éloignés l’un de l’autre. Chacun va à ses pensées, ils ne parlent plus, ils attendent qu’on les ramène à l’agence où leur belle voiture blanche est garée. Rocio sort la première et claque sa portière, ses gestes sont si vifs qu’ils donnent l’impression qu’elle est en colère. Pourtant, elle ne leur en veut pas de cette perte de temps. Ils ne voulaient pas la croire mais maintenant ils savent qu’elle avait raison et que des anglais au teint rose comme des nourrissons n’ont rien à faire dans le village où elle est née. Savent-ils seulement qu’à chaque printemps, le pèlerinage de la Vierge fait que le village reçoit des milliers de personnes qu’il faut loger coûte que coûte ? Des familles entières, des arrières grands-parents aux arrières petits- enfants, se rassemblent tous les ans à cette date pour festoyer ensemble. Ils déboulent avec leurs valises pleines de leurs nombreuses robes de flamenco, avec leurs cuisiniers, leurs musiciens. Des chars tirés par des bœufs et des chevaux les amènent au village et le sable jaune, battu par mille sabots, se soulève au point que l’air en devient irrespirable mais qu’importe ! puisque la musique jaillit de chaque porte ouverte sur l’immense salle à manger où ils mangeront très tard dans la nuit, chantant et dansant des sévillanes jusqu’à l’aube.
Le couple prend congé sur le pas de la porte de l’agence. Rocio ne les invite pas à entrer. L’anglaise tend la main, Rocio a comme un mouvement de recul mais elle se reprend vite et serre la main de la femme puis celle de l’homme qui la remercie maladroitement. De sentir leur peau moite toucher la sienne, elle éprouve une sorte de compassion pour leur ignorance et un sourire timide éclaire rapidement son visage. Elle rentre dans l’agence et entend le moteur de la voiture anglaise démarrer. Elle n’a pas conscience d’avoir été désagréable avec ces gens qui n’étaient là que par erreur et qu’elle ne reverra certainement jamais. Elle ne sait pas qu’en dehors de Rocio, il existe d’autres pays où des gens vivent et travaillent, s’aiment et souffrent, ont des enfants et voyagent quelques fois. Les images qu’elle voit à la télévision pourtant lui montrent chaque jour de ces différences qui lui sont étrangères et auxquelles elle reste complètement indifférente. Elle retourne à ses papiers et fronce les sourcils à nouveau. Son patron l’a laissée seule pour organiser les locations d’été et elle prend son travail comme sa vie, très à cœur.A huit heures, elle ferme l’agence et rentre chez elle. Elle n’a pas eu d’autres visites et son travail a bien avancé. Elle a la chance d’habiter au village et d’y avoir toujours vécu mais ce qui est aujourd’hui un privilège lui parait chose normale puisqu’elle est de Rocio comme toute sa famille depuis des générations et des générations. Pourtant, elle sait que les prix de l’immobilier ont tellement monté depuis que le pèlerinage est devenu à la mode, que jamais elle ne pourra acheter une maison au village, pas même la plus petite… A 27 ans, elle vit encore chez ses parents comme ses trois sœurs, Marie Carmen, Consolacion et Ana, qui elles aussi ont trouvé du travail à Rocio. Quelques fois, elle pense qu’un jour elle rencontrera une opportunité : la cessation de paiement d’une maison en construction qu’elle pourra reprendre, ou un viager que des personnes âgées amies depuis toujours de sa famille lui cèderont. Puis, devant l’irréalité de son rêve, elle se dit que rien ne presse. Elle sait qu’elle restera toute sa vie chez ses parents plutôt que de partir pour un village voisin. C’est à cela qu’elle pense quand elle passe devant le bar où son cousin Paco l’interpelle. –J’attends Antonio, dit-il, tu le connais ? –Antonio ? celui d’Alamonte ? –Oui, tu prends un verre avec nous ? lui demande t’il bien qu’il sache qu’elle ne va jamais dans les bars sans ses amies ou sans ses soeurs. –Non, dit-elle, je vais aux chevaux. –Nous aussi, lui dit Paco, on va faire une balade sur la plage. Viens avec nous. Elle accepte. Ils échangent alors quelques mots sur la famille. Un homme d’une cinquantaine d’années passe prés d’eux et entre dans le bar. A ses poignets brillent une multitude de bracelets en or et ses doigts sont couverts de bagues. C’est un gitan, ils le connaissent de vue comme tous ceux qui vivent au village où dans les environs. Ils échangent un signe de tête mais ne se parlent pas.
La voiture d’Antonio apparaît au bout de la rue. Il roule lentement et se gare devant le bar. Il est resplendissant avec son jeans, sa chemise blanche, ses cheveux noirs soigneusement peignés. Il sourit et son visage à la candeur de celui d’un enfant. Les deux jeunes hommes échangent une forte poignée de main. –Tu te souviens de ma cousine Rocio ? – Bien sûr, répond Antonio qui s’approche d’elle pour l’embrasser, comment vas-tu ? Rocio répond à peine. Elle dit : -Je vais au cheval. –Nous aussi, dit Antonio. Mais d’abord on boit une bière, je sors de la banque à l’instant même ! Rocio voudrait refuser et s’en aller tout de suite mais Antonio la prend par le bras et l’entraîne dans le bar.
Il y a peu de monde dans la salle, le gitan accoudé au comptoir boit silencieusement. Il a la dignité d’un danseur de flamenco et la gravité de son visage dit le prix élevé qu’il accorde à sa personne. Le couple anglais est assis à une petite table et le regarde en échangeant quelques paroles. Leur appareil photo est posé sur leur table. Le gitan qui sait qu’il est le centre de leur conversation se tient encore plus droit que de coutume. Un autre, assis seul dans un coin, joue de la guitare. Lorsque l’anglaise aperçoit Rocio, elle a un sourire sincère et un geste de la main auquel Rocio répond d’un regard. –Tu les connais ? demande Antonio. –Ils sont venus à l’agence cet après-midi. –D’où sont-ils ? –Je ne sais pas. -Ils sont anglais ? –Ils parlent anglais, dit-elle, ils voulaient acheter une maison à Rocio ! –C’est formidable ! dit Antonio, comment des personnes venues de si loin peuvent-elles atterrir dans ce trou et avoir envie d’y rester ? Présente-les moi. –Tu es fou ! Je ne les connais pas. Mais Antonio ne l’écoute plus. Il se dirige vers le couple et l’aborde gentiment. Rocio l’entend parler anglais. Après quelques phrases échangées, il s’assied avec eux. –Et les chevaux ? demande Rocio à Paco. –Plus tard, répond t’il en commandant les trois bières. Antonio se lève et revient vers ses amis. –Je les emmène demain au parc voir les oiseaux, dit-il. –Pourquoi ? demande Rocio. –Parce qu’ils sont sympa et que le parc est beau. –Cet homme est un poète, dit Paco en riant.

A peine la voiture est-elle entrée dans la cour que Rocio ouvre déjà sa portière et saute sur le sable. Elle se dirige vers la barrière. Elle regarde les chevaux qui broutent dans la plaine. Elle cherche le sien et quand elle l’a trouvé, elle porte deux doigts à sa bouche et siffle comme un garçon. Son cheval tourne la tête et se dirige lentement vers elle. –Pour nous, ce sera plus difficile ! Il faut y aller mon vieux, dit Paco en ouvrant la barrière. Il tient dans sa main droite deux grandes cordes et en donne une à Antonio. Les garçons ont l’habitude et les chevaux se laissent facilement attraper. Rocio, qui a été plus rapide, les attend prés de la porte juchée sur son cheval dont elle flatte l’encolure. Ils la rejoignent, elle passe devant.

Le chemin serpente à travers des buissons piquants et bas, quelques pins isolés offrent une ombre éphémère. –Tu sors tous les jours ? demande Antonio –Oui, répond t’elle. Elle a pris la tête de la promenade où il faut se suivre à la file indienne et par discrétion, ne cherche pas à se mêler à la conversation que les deux jeunes hommes ont entamée. Le chemin cesse bientôt de grimper et les trois cavaliers se retrouvent au sommet des dunes. Le paysage, qui s’étend devant eux, est magnifique. L’air marin les rafraîchit, le large attire leurs regards. Ils vont ainsi longtemps, trottant de temps à autre. Le plus souvent au pas, ils se laissent porter, confiant dans leur monture et dans leur jeunesse. Puis Rocio rejoint un ruban de sable qui descend, vertigineux, à la plage. Son cheval s’engage dans le raidillon, elle se penche en arrière et se laisse porter. Antonio, qui est derrière elle, ne peut s’empêcher d’admirer l’aisance qu’elle a lorsqu’elle est à cheval. Lui-même monte bien mais Rocio a quelque chose de plus, on dirait qu’elle fait corps avec l’animal et que son buste en est une extension. Dans ce paysage immuable de dunes, de plage et de mer, il se prend à rêver à quelque centaure antique, quelque divinité, phénicienne, grecque ou romaine, oubliée. Arrivée sur la plage, Rocio donne un violent coup de talon dans les flancs de son cheval qui bondit en avant et l’emporte au galop vers les flots. Les garçons la suivent. Ils rejoignent la mer. Les animaux trempent leurs jambes dans les vagues, lançant vers le ciel des éclats d’argent. Puis tous les trois, côte à côte, ils font une course jusqu’à rejoindre les premiers baigneurs. Aucun d’eux ne cherche à l’emporter. Ils galopent et éclatent d’un bonheur intense, d’un sentiment de profonde liberté. Sous l’effet de la vitesse, Rocio sent ses cheveux attachés se défaire de leur nœud. Peu lui importe. Ils rentrent au corral et bien qu’elle ne sourie pas, Antonio remarque qu’elle a changé de figure et que ses sourcils ne sont plus froncés.

Les garçons la laissent soigner son cheval qu’elle a attaché à un anneau et qu’elle étrille soigneusement. Les leurs sont retournés au pré. Ils prennent congé. –Au revoir, leur dit-elle sans cesser son travail.

Antonio s’est levé tôt comme chaque matin. L’aube est agréable et bien qu’elle ne soit pas fraîche, la lumière naissante donne de la douceur à la campagne. L’air est pur, il n’est pas encore chargé de la poussière que le vent soulève. Les anglais sont déjà là, devant l’église où ils se sont donnés rendez vous. –J’avais peur que vous ne veniez pas, dit la femme en lui serrant la main. –Pourquoi ? demande Antonio étonné. –Vous avez dû vous lever tôt pour un dimanche, dit-elle,. –Je me lève toujours tôt, répond t’il simplement. L’homme ne dit rien mais il sourit bien que ses yeux soient encore embués de sommeil. -Avez vous bien dormi ? demande Antonio. Les deux anglais se mettent à rire. –Nos voisins ont joué de la guitare et chanté toute la nuit ! disent-ils d’une seule voix. –C’est toujours comme ça, répond Antonio, mon village est plus calme. Ici, c’est la fête en permanence. Il ouvre la porte arrière du quatre-quatre et les invite à monter. Ils ont pris avec eux un sac à dos et des appareils photo. Lui, il a dans le coffre de sa voiture une vieille longue vue qui permet de mieux voir les oiseaux. Le parc est à deux pas, il n’y a qu’à traverser le village encore endormi et la voiture cahote sur le sable que l’humidité de la nuit a tassé. Comme ils longent l’étang, la femme voit les flamants roses et demande à Antonio de s’arrêter. Il lui obéit et installe aussitôt sa longue vue sur le sable. Au loin, des chevaux broutent paisiblement. Le ciel est encore rose et les premiers rayons du soleil glissent sur l’eau dorée. –C’est merveilleux, dit la femme en prenant des photos. –Allons-y, dit Antonio, si nous voulons voir des animaux. Ils remontent en voiture et roulent doucement. Attentif, Antonio surveille les bas côtés. –A droite ! dit-il tout à coup. Il arrête la voiture. Les deux anglais pressent leur visage sur la vitre. –Vous le voyez ? demande t’il. Un cerf mange le feuillage d’un arbre. Il a le cou dressé et ses bois se mêlent aux branches. Les anglais le contemplent en silence et l’animal, indifférent à leur présence, continue de manger. Puis il s’arrête, tourne la tête vers eux et les regarde longuement. Tout à coup, il bondit et disparaît dans les fourrés. Antonio démarre. II rejoint un point d’eau et descend du véhicule. Penché, il cherche sur le sol les traces que les animaux ont laissées lorsqu’ils sont venus boire. –Regardez, chuchote t’il, nous avons de la chance ! Il leur montre des empreintes semblables à celle d’un chat. C’est un lynx. Peut-être est-il encore dans les parages, les traces ont l’air toutes fraîches, le sable est encore mouillé. Il lève la tête et regarde alentour, il se dirige vers les fourrés où les marques disparaissent. Un bruit de branches remuées se fait aussitôt entendre et ils aperçoivent parfaitement un gros chat jaune qui file comme un éclair sous le couvert des buissons. –Vous l’avez vu ? demande Antonio les joues rouges d’émotion. Les deux anglais acquiescent d’un mouvement de tête. –C’est exceptionnel ! ajoute t’il, ce n’est que la deuxième fois que j’en vois un ! Il leur explique alors comment ces animaux protégés se reproduisent entre eux mais, qu’à être si peu nombreux, leur race dégénère du manque de sang nouveau et les bébés naissent morts ou tarés. Ils retournent au point d’eau et observent à tour de rôle les oiseaux à l’aide de la lunette. Des flamands roses, des hérons, des grues, des oiseaux de proie, ils voient tout et comme des enfants battent des mains et rient de bonheur. Le plus beau sera une grande cigogne noire qui s’attarde longtemps au dessus de l’étang.

Antonio partage le plaisir de ses hôtes et apprécie la simplicité de leurs réactions. Emportés par leur enthousiasme, le couple échange des commentaires en anglais et Antonio, qui a appris cette langue à l’université, intervient spontanément. –Vous parlez vraiment bien anglais ! dit la femme. Il rougit. –Comment vous appelez-vous ? Les présentations n’avaient pas encore été faites. Ils en viennent à parler d’eux-mêmes. –Vous ressemblez à notre fils, dit Emma timidement, il habite aux Etats Unis. – C’est vrai, confirme George, vous lui ressemblez. Puis ils lui racontent leur pays, les falaises, les châteaux forts et les abbayes qui parsèment la campagne anglaise, l’herbe grasse, les chevaux et les terrains de golf. –J’aimerais bien voir ça, un jour, dit Antonio en rêvant. –Pourquoi pas ? dit la femme, nous avons un hôtel et nous avons toujours besoin de personnel. Vous parlez si bien anglais… Le mari acquiesce. –C’est à notre tour de vous faire découvrir notre pays. Antonio s’emballe, les mots lui font défaut, il s’imagine au pays des brumes et lui, qui n’est encore jamais sorti d’Espagne, envisage ce voyage comme la première étape d’un tour du monde. Ils ont tout oublié des oiseaux qu’ils étaient venus voir. Le soleil, qui est monté dans le ciel, les ramène à la réalité, des gouttes de sueur perlent sur leur front, leurs vêtements sont mouillés par la transpiration. –Il est temps d’y aller, dit Antonio, les oiseaux sont partis. Nous ne verrons pas d’autres animaux ce matin. Ils se cachent à cause de la chaleur et ne sortiront plus qu’à la tombée du jour. –Allons boire une bière, dit George, nous parlerons de tout cela sérieusement. Il s’essuie le front avec un grand mouchoir à carreaux tandis que sa femme sort de son sac une bouteille d’eau et trois gobelets de plastique qu’elle distribue et remplit un par un. Antonio sourit de ces détails qui lui paraissent raffinés et bien plus éduqués que de boire directement au goulot d’une bouteille de bière comme le font les gens d’ici. Lui, qui a fait des études, il travaille à la banque et s’y ennuie. Il aime la campagne, les chevaux et la nature mais, parfois, il souffre de la grossièreté de ses compagnons et de leurs façons rustres. Le folklore, pense t’il, a son charme, les filles sont jolies quand elles dansent la sévillane… La guitare et la flûte, il aime tout cela mais depuis quelque temps, sans oser en parler, sans peut-être même oser se l’avouer à lui-même, il sent qu’il étouffe dans ce monde fermé.

Dans le quatre-quatre, la chaleur est stupéfiante. Antonio veille à rouler doucement afin de ne soulever que le moins de poussière possible. Les anglais gardent leur fenêtre ouverte mais le paysage a déjà changé, la lumière est forte et les couleurs accentuées sont violentes. Un cheval vient à leur rencontre, Antonio le reconnaît tout de suite. –C’est Rocio, dit-il, la fille de l’agence. –Oui, oui, disent les anglais qui la distinguent mieux maintenant qu’elle est prés d’eux. Antonio va s’arrêter mais elle les croise sans ralentir l’allure et sans leur faire un signe de la main. Ses lèvres sont pincées, elle a le regard sévère d’une personne qui va seule et ne souhaite pas être dérangée. Déçu, Antonio passe la deuxième et continue son chemin.

Tu travailles à la banque et tu es d’Alamonte, dit Rocio comme si elle récitait une leçon. –Oui, dit Antonio, mais j’aime beaucoup el Rocio et le parc de Donana. –Pourtant tu n’es pas d’ici, dit-elle encore. –Paco est mon cousin par sa mère. –Moi, par son père, dit-elle, ils sont de Rocio. –Et alors ? Est-ce tellement important d’être de quelque part ? Elle ne répond pas. Il ne la comprend pas. Tu n’es pas comme les filles que je connais, dit-il encore. Elle hausse les épaules. –J’ai grandi ici, avec les chevaux. –Tu travailles demain ? demande t’il pour changer de sujet. –Evidemment, répond t’elle. –On pourrait monter ensemble, le soir, si tu veux. –Je monte tous les soirs, dit-elle. –On pourrait faire une balade ensemble, insiste t’il. –Je serai au corral, répond t’elle. –Mais tu en as envie ? Elle ne répond pas et joue avec les écouteurs de son baladeur qu’elle a retirés pour pouvoir échanger quelques mots avec lui quand elle l’a rencontré dans la rue. –Qu’est-ce que tu écoutes comme musique ? demande t’il. –En el camino, répond t’elle en lui tendant une oreillette. –Pas la peine, je connais, la flûte de Rocio… et se tournant vers l’étang, il regarde les flamands roses et demande : Pink Floyd ? Tu connais ? –Qui ? demande t’elle. –Pink Floyd, répète t’il avec un sourire, ça veut dire flamand rose en anglais. –Je ne parle pas anglais, répond t’elle sèchement. Elle remet ses écouteurs et lui tourne le dos. –A demain ? lui dit-il tandis qu’elle s’éloigne puis il crie : Rocio, attend ! Elle s’arrête. De la haie d’églantines, il cueille une fleur et lui tend. Elle hésite un instant et la prend. Quand elle sera fanée, je t’en donnerai une autre. Demain, si tu veux… Elles fanent vite avec la chaleur. Rocio tient la petite rose au creux de sa main où elle repose comme un oiseau mort. –Pourquoi l’as-tu tuée ? Sur l’arbre elle aurait duré plus longtemps. –Les hommes offrent des fleurs aux femmes qui leur plaisent, dit-il. –Pourquoi ? –Parce que les deux sont belles, non ? Elle hausse les épaules. Dans ce pays, les hommes ont le compliment et la promesse faciles. L’un comme l’autre sont sans conséquence. Rocio ne veut rien savoir de ces paroles menteuses. Elle lui tourne le dos et s’en va. Il la regarde partir et, pensif, il termine sa bière. Je n’irai pas au corral demain, se dit il. Il rentre chez lui.

Rocio a travaillé puis elle est allée au corral. Elle s’est souvenue d’Antonio et ne s’est pas étonnée de ne pas le voir au manège. Elle avait gardé pourtant la fleur qu’il lui avait donnée et le soir, en rentrant chez elle après sa promenade, elle n’a pas pu encore la jeter. Posée sur la table de sa chambre, elle est maintenant toute sèche et sa belle couleur rouge s’est assombrie. Cette semaine, les jours lui ont paru plus longs que d’habitude. Elle a croisé Paco plusieurs fois et s’est attardée avec lui plus longtemps que de coutume. Jeudi, il lui a dit : -J’attends Antonio, nous allons à la plage. Elle a répondu : -Finalement, je vais prendre une bière avec toi avant d’aller au corral. Mais Antonio a téléphoné pour dire qu’il serait en retard et elle n’a pas voulu attendre davantage. –A samedi, lui a dit Paco comme elle s’en allait, et fais toi belle ! Elle a rit et a haussé les épaules.

Rocio a dû abréger sa promenade quotidienne car sa mère l’attendait à la maison afin de faire les dernières retouches à sa robe de gitane. Elle a retrouvé chez elle, ses trois sœurs, déjà habillées qui faisaient des essais de couleurs avec leurs accessoires. Le miroir d’une chambre, descendu au salon, trônait au centre de la pièce et les filles s’y poussaient en riant. -Passe ta robe, lui dit sa mère en lui tendant un lourd paquet de tissu rouge et noir. Rocio le prit et sortit de la pièce. Elle monta dans sa chambre. Son jean et sa chemise blanche de garçon glissèrent au sol, elle passa la robe que sa mère avait reprise et qui lui serrait maintenant parfaitement la taille. Elle se regarda dans le miroir et fut surprise. Chaque fois qu’elle s’habillait de gitane, elle était ainsi étonnée de voir le corps de femme qu’elle avait et que la coupe féminine du vêtement rendait harmonieux et naturel. Elle descendit au salon, elle avait lâché ses cheveux et ses soeurs l’accueillirent à grands cris. –Que tu es belle Rocio ! Elle rit, gênée. Ses trois sœurs, naturellement féminines, s’épanouissaient dans leur robe comme les fleurs ouvrent leurs pétales. Elle se joignit à elles. –Elle te va très bien, dit sa mère en tournant autour d’elle, mets les boucles d’oreille. –Non, dit Rocio, j’irai à cheval, je ne veux pas m’habiller. –Tu plaisantes ! Avec tout le travail que m’as donné ton vêtement, tu le mettras, dit sa mère. Son ton était sans appel. Rocio se trouva soulagée que ce fut un ordre et qu’il n’y ait pas à discuter. Elle passa les boucles d’oreilles. Marie Carmen parlait d’un garçon qu’elle avait rencontré et qu’elle espérait revoir, elle faisait des mines devant le miroir. –Si c’est pour faire comme avec Miguel…, lui dit Consolacion. Marie Carmen se récria aussitôt. –Tu peux parler ! Et Juan ? Qu’est ce qu’il est devenu ? demanda t’elle. Consolacion étouffa un rire. –C’est de la préhistoire !!! Juan ? Juan ? Mais quel Juan ? La mère souriait avec indulgence. Seule Rocio gardait son sérieux. –Et vous madame ? lui demanda sa plus jeune sœur Ana, vous avez un amoureux cette année ? –Moi ? dit Rocio ne sachant que répondre. –Toi, on sait ! tu es une femme sérieuse : « Il n’y en aura qu’un mais je lui demanderai beaucoup et ce sera pour la vie », récita t’elle en levant les yeux au ciel comme si elle adressait une prière à la Vierge. Rocio sourit, elle n’était pas vexée que ses sœurs se moquent d’elle, une confiante tendresse les unissait malgré leurs différences. –On verra, dit-elle pourtant, on verra. –Ah, ah, dit Consolacion, il y a anguille sous roche… -Tu parles, dit Ana.

Les trois sœurs avaient décidé d’arriver en retard pour que leur entrée soit attendue et remarquée. Mais elles mirent tant de temps à se préparer qu’elles n’eurent pas besoin de flâner, l’heure du rendez vous était déjà largement passée. Leur père avait attelé la calèche et fumait tranquillement une cigarette, assis sur le muret, à côté de l’attelage. Rocio vint s’asseoir à côté de lui. Ils attendirent en silence, saluant d’une parole brève les gens qui passaient dans la rue. –Tu es belle, ma fille, dit-il tout à coup, ce soir tu trouveras un mari. –Peut-être, dit Rocio, ce soir, je me sens différente. Ils se levèrent, les trois jeunes filles apparurent sur le seuil de la porte. –Comme la nuit est douce, dit l’une d’elle en serrant son fichu. Filles de la campagne, elles savaient être raffinée quand il le fallait et n’eurent aucune peine à monter dans la calèche malgré leurs longues robes qu’elles relevèrent bravement. Les cheveux attachés, la fleur au dessus de l’oreille, le châle à longues franges sur les épaules et les boucles aux oreilles, de les voir assises, face à face, sur les banquettes de la calèche dans leur belles robes colorées, on aurait dit un vivant bouquet de fleurs.
Quand elles entrèrent dans la maison de Paco, l’accueil qu’on leur fit fut à la hauteur de leurs espérances. Les quatre soeurs se ressemblaient, elles avaient cet air de famille qui montrait qu’elles étaient de la même fratrie bien que chacune eut sa propre personnalité. Antonio s’approcha de Rocio. –Que de temps ! dit-il en l’embrassant sur les joues affectueusement. Il alla lui chercher une coupe de Manzanille. Quand il revint vers elle, il regarda longuement son corps dont la robe longue soulignait les formes. –Tu es très belle, dit-il, tu m’intimides. Rocio rougit, elle avait senti de la sincérité dans sa voix et de l’émotion aussi. Elle prit conscience de son avantage et changea d’attitude. Le sang qui coulait dans ses veines n’était pas faible, bien au contraire, et ce soir, entourée de ses cousins et de ses amis d’enfance, elle n’avait rien de timide. Au centre du salon, un guitariste jouait des sévillanes et l’on se pressait autour de lui pour danser. Mais bientôt il s’arrêta. On entendit alors depuis la rue le son de la flûte et les battements des tambours. La procession approchait, ils sortirent tous. Les lampadaires s’éteignirent et les flammes des cierges éclairèrent de leur lumière tremblotante les façades des maisons. Le silence était général. La Vierge sur son char d’argent passa devant eux, ils se signèrent. Les filles avaient les yeux brillant de larmes, les hommes l’air grave et recueilli. Les lèvres de Rocio murmurent une prière. Elle fit un vœu que personne ne sut mais qu’Antonio devina à voir l’émotion qui se peignit sur son visage. Il lui prit doucement le bras, elle ne se dégagea pas. Elle était sensible à ses attentions qui ne mentaient pas et que les autres hommes feignaient maladroitement. Toute la soirée, ils restèrent ensemble, ils dansèrent et ils burent et ils dansèrent encore. Les autres, étonnés, avaient d’abord souri et s’étaient donnés des coups de coude discrets en échangeant des regards complices. Maintenant, ils respectaient l’intimité naissante de ce nouveau couple et les laissaient à l’écart. Rocio et Antonio se parlèrent peu mais la dernière sévillane qu’ils dansèrent ensemble montra, aux yeux de tous, le chemin qu’ils avaient parcouru dans la connaissance l’un de l’autre pendant cette soirée. Leurs corps qui se réunissaient à la fin de chaque couplet disaient le désir qu’ils avaient de s’unir et jamais Rocio n’avait été aussi sensuelle. Elle perdit la fleur rouge qu’elle avait aux cheveux. –Je t’en offrirai une autre, lui dit Antonio, tandis qu’elle la regardait souillée sur le sol où du vin avait été renversé. Elle sourit et lui prit la main qu’elle serra fortement. –Quand ? demanda t’elle.

Lorsque le moment fut venu de rentrer, le jour commençait à poindre. Marie Carmen, Consolacion et Ana avaient toutes les trois disparu, préférant laisser leur sœur seule avec Antonio. –Je te ramène à cheval ? lui proposa t’il. Elle accepta et ils sortirent de la maison oubliant de saluer les quelques personnes qui restaient encore. Elle monta derrière lui, assise en amazone. Ils allèrent lentement par les rues du village où les fêtes s’éteignaient. –Le jour se lève, dit Antonio, allons voir l’étang. Elle dit : -Oui, et le serrant à la taille, posa sa tête sur son cou. Elle respirait son odeur d’eau de Cologne et se laissait aller contre son dos, confiante, appréciant la vigueur d’un corps masculin désiré qu’elle serrait pour la première fois. Il arrêta le cheval et sauta à terre. Il lui tendit les bras, la prit à la taille et lorsqu’elle fut devant lui, il l’embrassa tendrement. De la fière jeune fille qu’il avait connue, il ne restait qu’un animal tendre et chaud dont il sentait la fragilité vibrer entre ses bras. Le cheval s’éloigna de quelques pas tandis qu’ils glissaient sur l’herbe. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle le regarda intensément. Il l’embrassa sur les paupières. –Les anglais m’ont proposé d’aller chez eux, ils ont du travail pour moi. –En Angleterre ? demanda t’elle en se redressant brutalement. –Oui, dit-il simplement. Elle se leva. Tu pourrais venir avec moi… Elle rajusta sa robe et la lissa du plat de la main. –Je m’appelle Rocio et je suis de Rocio, dit-elle. Antonio sentit la menace au ton de sa voix qui s’était durci. –Ecoute, ne sois pas bête… -Si tu pars, je ne te reverrai jamais, dit-elle. –Pourquoi dis-tu cela ? demanda t’il doucement, je reviendrai, c’est à deux ou trois heures d’avion. –Tu reviendras pour rien, je ne te reverrai pas. Il se leva. –On parlera de tout cela une autre fois, dit-il conciliant. –J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Elle lui tourna le dos. –Attends, dit-il, je te ramène… -Non, répondit-elle, je préfère aller seule. Antonio resta là, immobile. Il la regarda longtemps marcher, les volants de sa robe faisaient des mouvements ronds à ses pieds et balayaient le sable. Elle ne se retourna pas. Il ne l’appela pas Quand elle disparut au bout de la rue, il soupira et s’accoudant à la barrière, il regarda l’étang.

Tante Rocio, demanda l’une des fillettes, pourquoi n’as-tu pas d’enfants ? –Parce que je n’ai pas de mari, répondit-elle en retirant de ses oreilles les écouteurs de son baladeur. –Mais pourquoi n’as-tu pas de mari ? demanda l’autre fillette. –Parce que je ne me suis jamais mariée, dit-elle encore. –Tu n’as jamais eu d’amoureux ? reprit la première en hésitant. Le visage de Rocio se durcit. –Maman m’a dit que tu avais eu un amoureux et qu’il était parti. –Ta mère parle trop, dit Rocio. –C’était un étranger ? demanda t’elle encore. –Oui, dit Rocio. –Un anglais ? –Non, il était d’Alamonte. –Il était espagnol ? –Oui, dit Rocio. –Et il est parti en Angleterre, expliqua la plus grande. –C’est cela, dit Rocio. –Il n’est jamais revenu ? demanda encore la plus petite. –Qu’est ce que j’en sais ! s’exclama Rocio. Les fillettes hésitèrent, elles avaient vu le visage de leur tante changer. Son exaspération avait fait trembler sa voix. Mais curieuses, elles insistèrent encore. –Pourquoi n’es tu pas partie avec lui ? Tante Marie Carmen est allée en Italie, elle. –Parce que je m’appelle Rocio et que je suis de Rocio ! s’écria t’elle avec colère. Les fillettes eurent un mouvement de recul. Elle se reprit, elle ne voulait pas les effrayer par sa dureté mais jamais elle n’avait parlé d’Antonio à qui que ce soit et c’était la première fois, après toutes ces années, qu’on osait lui poser des questions. Elle leur tendit ses écouteurs : -Ecoutez la musique, dit-elle radoucie, c’est joli. Les deux petites filles les prirent et les portèrent à leurs oreilles. –La flûte ! dirent-elles lassées, toujours la flûte ! Tu écoutes toujours de la musique et tu ne veux rien faire d’autre ! –Et alors, dit Rocio, si j’aime ça ? –Elle aime la musique plus que son amoureux, conclut la plus grande à l’adresse de la plus petite. –Et mon pays aussi, ajouta Rocio qui se leva pour mettre terme à cette conversation. Elle rentra dans la maison et monta à sa chambre. Sa mère qui était là, assise dans le salon, la regarda passer en silence.

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