Jardin parti

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Ecoute. D’ici on entend le bruit des vagues… Voici ce qui a toujours étonné Alexandre. Assis au milieu de son bout de jardin parisien, son grand oncle gardait soit disant les yeux clos pour mieux apprécier la rumeur des marées. Sur la fin de son existence, il y passait même le plus clair de ses après-midi. Epuisant le peu de temps qui lui restait dans cette contemplation sonore et maritime. Baltique. Car c’était le ressac de la mer de Norvège que le vieil homme prétendait ainsi donc écouter. Cela impliquait que son être fût reclus dans l’état de concentration requise.

Un état total. Absolu.

Tout ceci n’était pas innocent. Bien au contraire, il s’agissait pour le vieil homme de saisir la complexité des messages en morse délivrés par les morsures de l’air marin. Des nouvelles de là-bas qui s’extirpaient de l’eau lourde pour voleter jusqu’à lui, nuées de sternes échappées de l’enveloppe d’écume qui se déchirait avec fracas contre la digue située en contrebas de la falaise de granit mauve à l’aplomb de laquelle, d’après le grand oncle d’Alex qui vous annonçait ça en loucedé dans un murmure de conjuration, le jardin en fait se trouvait.

Souvent il arrivait que le vieux se relève tout d’un coup dans un brusque craquement d’os, et s’élance dans un sprint apathique et grotesque pour ramper jusqu’au muret du jardin. Au mépris du massif d’épine blanche dont il ne semblait même pas ressentir les piquants fichés dans la chair de son torse. Et tout autant appliqués à scarifier avec sadisme ses jambes nues. Le grand-oncle d’Alexandre pratiquait son écoute méditative simplement vêtu d’un méchant short kaki en toile rêche. Attifé de la sorte, voulait-il faire croire en quelque occidentale et militaire réincarnation du Boudha ?

Légionnaire il était. Bien des années auparavant. Sous off. Sergent instructeur adepte du soufflon brutal et des bourrasques rouscailleuses qu’il s’appliqua toujours, contraint par la farce des choses, à déchaîner sur ses régiments de bleusaille, dont les joues trop roses et trop fraîches accusaient à ses yeux de rapace impitoyable le même excès de tendresse. La baïonnette aiguisée au fil du vieil idéal républicain. Une espèce d’anti- clérical primal, le grand oncle, fils d’une instit’ basque de la laïque et d’un landais journaliste taurin versé dans le nec plus ultra du catholicisme. Un couple mixte qui à l’époque fit beaucoup jaser. Une belle histoire d’amour qui s’acheva en queue de poisson, lorsqu’ on retrouva le corps de l’époux, en charpie près d’un landau piégé dans une odieuse mise en scène de la violence, imputable à une sorte préhistorique d’Iparétarak, en charpie donc le corps de l’époux, gisant au bord d’une nive où il avait pris l’habitude d’assouvir sa passion exclusive du fly fishing.

Mais donc anti-clérical, le grand oncle et surtout anti-communiste primaire, sitôt scellé le pacte germano-soviétique Un drôle de type, au petit corps massif, ramassé autour de pas mal d’idées préconçues sur le bon ordre de ce satané monde soumis à l’obligation de marcher d’un bon pas. Cadencé. Militaire. Faute de quoi, la chienlit bolchevique s’emparerait de tout l’univers. Et alors s’en serait fini de la parade du bœuf gras. Si le tout jeune Alexandre ne pigeait pas grand-chose à toutes ses éructations, le ruffian, pour sa part, se recevait cinq sur cinq.

Au vrai, l’homme avait des lettres. Sa jeunesse l’avait vue se nourrir des grands classiques. Meubler l’attente et la vacuité mortelle qui achevaient de plomber le ciel des palombières, en dévorant Ovide et Virgile. Et se pétrir l’âme impétrante de l’esprit de Pétrarque. Un ouvrage innocemment tendu par sa mère faillit même décider tout seul du cours de sa vie. C’était une somme reliée de Thucydide, dont il lui arrivait encore de citer, même à présent assis dans son jardin, certains passages de la Guerre du Péloponnèse. Thucydide et les vents impétueux de la politique. Les tempêtes provoquées par d’infimes trahisons. Et ce souffle des batailles qui lui fit saisir l’ampleur et le sens de l’Histoire. Alors il bûcha, passa son bachot sans encombre, par suite de quoi il entreprit de suivre des cours d’histoire à la faculté de Bordeaux. Dans la nonchalance de la jeunesse et pour satisfaire au plein emploi de sa mâle innocence, la pratique conjointe du tennis et du rugby, où ses déboulés de buffle firent d’emblée merveille à l’aile de l’attaque, ne tardèrent pas à lui attirer l’admiration de ses pairs. Et de fil en aiguille, comme ces pairs avaient souvent des sœurs, aussi cadettes qu’insouciantes, quelques sympathies féminines.

Au milieu de tous ces jolis bourgeons en fleurs, lui, pourtant, ne voyait que Mathilde. Parce qu’elle était plus espiègle qu’impertinente. Que ses yeux, noir charbon, vous mettaient l’âme en feu d’un seul regard. Parce que, tout comme lui, elle avait un violent désir d’évasion. Rêvassait d’aventure. Et beaucoup de Paris. Alors il se retrouva vite à lui faire un brin de cour d’où il ressortit, hélas, que le jour de ses fiançailles approchait. A grand pas. Et les noces devaient suivre. Encore plus prestement Et même si elle doutait à présent de son amour pour le grand dadais auquel elle s’apprêtait à offrir son cœur, au moins lui avait-il fait la solennelle promesse que bientôt, un an tout au plus, ils prendraient un appartement à Paris, elle le pria surtout de ne jamais lui vouloir du mal au seul prétexte que, lui hélas, n’avait aucun bien. Comme personne, même le grand oncle d’Alex si costaud soit-il, n’était de taille à lutter contre toute une capitale, Mathilde n’eut presque aucun mal à lui faire promettre d’être raisonnable. Des filles avec l’envie de se pendre à son cou de colosse, par ici ce n’était pas ça qui manquait. Pour en cueillir une à son goût, par exemple, il n’avait qu’à laisser courir sa main le long des talenkéres du stade.

Meurtri dans son amour propre, il trouva plus noble de canaliser sa rage en se jetant à corps perdu dans les âpres joutes rugbystiques. Le futur époux de Mathilde eut alors le seul tort de se retrouver face à lui. Et ce qui n’aurait jamais du arriver se produisit. Le drame survint. Banal incident de jeu. Le cou du rival se brisa net à la retombée d’un placage que le grand oncle d’Alex sans doute avait appuyé à dessein. Dans la férocité de l’instant. Ce dernier ne trouva pas la force de faire face à la douleur et aux reproches de Mathilde. Seule s’offrait la fuite. Clandestine. Eperdue. C’est alors qu’il eût l’idée de s’engager dans la légion avec, en tête, l’idée d’en finir au plus tôt. Et comme nous étions à l’aube de la prochaine guerre, ça ne tarderait pas. Pourtant la première bataille auquel il pris part, le verrait non pas, comme il l’avait d’abord espéré, offrir son corps aux balles de l’ennemi, mais prendre un vrai plaisir à relever le moral de ses camarades de la 13 em demi-brigade de la légion étrangère, en train de débarquer dans l’enfer de Narvik. Narvik où il venait soudain de trouver sa place exacte dans le monde.

« Ecoute. D’ici on entend le bruit des vagues… » Voici ce qui a toujours étonné Alexandre. Assis au milieu de son bout de jardin parisien, dont la pelouse un peu trop tondue vous avait des faux airs de toundra parigote, le transat adossé à un buisson de cytise, son grand oncle gardait les yeux clos pour mieux apprécier la rumeur de la mer Baltique.

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A propos de Benoît Jeantet 4 Articles
Quelques années qu’on écrit. Des romans, des nouvelles, et aussi un peu de poésie. Quelques scénarios. Enfin moins à présent. Des articles pour des revues culturelles mais de moins en moins. A présent nous avons largement dépassé la trentaine. 37 ans, c’est un dépassement assez large. Enfin il semblerait. Sinon, on habite la région parisienne, et quand nous n’écrivons pas nous tâchons d’être heureux, en lisant beaucoup auprès d’une belle brune et des deux enfants qu’elle nous a donnés.