Du boucan chez les autres

Du boucan chez les autres
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En fait, c’était la lumière qui lui flinguait les yeux. Les parents de Loubna regardaient les informations, ça l’ennuyait la gamine, alors elle rêvait qu’elle sortait.

Par la fenêtre.

Elle courait pieds nus.

Elle cueillait des fleurs, la gosse d’autrefois, des fleurs jaunes même pas belles et précocement fanées, mais qui la faisaient quand même sourire, un peu comme quand son grand frère cessait d’être grand pour jouer un peu avec elle.

Mais tout n’était plus que rêveries à présent. Rêveries. Un mot hideux, d’une futilité exemplaire pour les mecs rangés, pour les meufs casées.

Pour la Loubna adulte qui divaguait sous la lumière crue de son appartement, sans ses parents pour regarder les informations, ni la fenêtre de sa chambre de gosse pour s’imaginer – simplement s’imaginer – l’ouvrir et faire un tour, aller voir si y avait des fées dans la forêt, ou simplement des sacs plastiques et des boîtes de pique-niqueurs qui pourraient servir à divaguer les radeaux et les méduses, et même qu’elle, Loubna, serait la sorcière, mais la gentille sorcière.

Alors qu’elle enfumait la pièce, la jeune femme entendit de l’extérieur un pas lourdaud, signe caractéristique que le Duverger rentrait.

Le gros Duverger, dont la masse graisseuse et malodorante dépassait de son pantalon taille XXL, habitait dans la cage à lapin contiguë à celle de Loubna, dont elle était pour sa part locataire depuis que ses parents l’avaient foutue dehors. Avec le père Duverger, surmonté, soit dit en passant, d’immondes chemises à carreaux de bûcheron suranné, d’un gros pif rouge alcoolique qui semblait se dédoubler (mais peut-être n’était-ce qu’un effet de la vue de Loubna), et d’une calvitie graisseuse à faire vomir un œuf, il n’était pas question d’écouter de la techno matin midi et soir. Le concerto en ré mineur d’un illustre Grand dont Loubna se foutait car on lui avait socialement appris à le trouver « Grand, mais Chiant », à la rigueur. Autrement dit, rien du tout. L’esprit matérialiste de Loubna était bien trop limité pour apprécier toute la variation symphonique de l’œuvre du Grand Machin, et le gros Duverger aussi, d’ailleurs.

Il en était ainsi du problème éternel des grands artistes, qui ne voulaient pas de majuscules, mais un petit peu quand même. On la leur donnait, un jour, peut-être, leur foutue majuscule, à titre posthume ou de leur vivant peu importait donc en réalité, mais si cette majuscule éblouissante irradiait dans les cieux, les gens de la Terre s’en fichaient, trop occupés à guetter les promotions au bas des rayons de la vie pour soulever un tant soi peu leur tête dodelinante ailleurs.

Loubna était des gens de la Terre, aussi ne pouvait-elle faire abstraction du gros Dupuis, ou Duverger, elle ne savait plus trop, autrement qu’en se bouchant les oreilles lorsque les hurlements commencèrent à retentir à côté.

Des éclats de voix. Des éclats de verre. Des cris stridents. La gueule par terre.

Toutes les merveilles caractéristiques d’une dispute conjugale.

Lorsque la bonne femme commença à brailler pour de bon, et ce de manière sérieusement alarmante, Loubna se roula un pétard, alluma la télé plus fort que les beuglements du mari et que les cris de la femme, tira longuement une première taffe bienheureuse, puis finit, par s’endormir, les cris s’apaisant avec son sommeil.

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A propos de Amandine Palisson 1 Article
Je suis Amandine Palisson, jeune auteure complètement inconnue. L’un de mes poèmes a simplement été publié dans la partie Palmarès du recueil 2007 du concours Poèsie en liberté. J’écris poésies et nouvelles.