Personne ne meurt jamais vraiment

Print Friendly, PDF & Email

Quelques jours après, Martine reçut un courrier à en-tête de Villejuif qui contenait sa convocation pour les examens demandés par le docteur Robert.

Elle devait prévoir d’y rester vingt-quatre heures. La lettre récapitulait la liste des effets personnels et des documents qu’elle devait apporter avec elle. Un formulaire séparé (qu’elle ne remplit pas) lui proposait d’inscrire le nom et le téléphone des personnes à prévenir en cas d’urgence.

Depuis son retour à Châteaudidier, Martine rejouait sans fin dans son esprit l’enchaînement des événements qui s’étaient produits devant la fontaine Saint-Michel : la flamme du briquet qui s’approche de la cigarette, puis l’éclair de l’appareil photographique et tout de suite après, cette douleur atroce dans la jambe qui l’avait crucifiée sur place.
Elle, qui n’avait jamais cru aux histoires de son amie Carole (qui soutenait que le marabout africain qu’elle consultait à Paris avait réussi à ramener à elle son amant en agissant à distance sur un cliché qu’elle avait pris de lui), avait fini par établir un lien superstitieux entre cette maudite photo et sa convocation à Villejuif.
Elle était convaincue que la preuve qu’elle n’avait jamais arrêté de fumer pèserait lourd dans la balance et ferait pencher du mauvais côté les résultats des examens médicaux qu’elle allait subir.

Elle n’avait besoin que du nom et de l’adresse de ces Américains descendus à l’hôtel Vendôme. Mais elle prenait maintenant conscience du ridicule qu’il y aurait à menacer l’hôtel d’un procès au motif qu’on n’avait pas voulu divulguer le nom d’un client pour une photo de rue sur laquelle elle se retrouvait par hasard.
Elle n’avertit personne de son séjour à Villejuif. Les examens étaient pénibles, souvent douloureux.
Assommée par les médicaments et les antidouleurs, elle ne gardait dans son esprit que le souvenir de la flamme qui s’avance vers la cigarette puis l’éclair du flash qui fixe son acte à jamais.

Le chef du service vint la visiter. Stéthoscope au cou, le professeur Darmon était entouré d’un groupe de jeunes internes en blouse blanche. Il tenait juste à se présenter et lui confirmer qu’elle allait pouvoir retourner chez elle.

Quand elle lui demanda son avis, il répondit:
– Si on avait affaire à un fumeur… plutôt à une fumeuse…, le diagnostic serait facile à prévoir, sans grande chance, hélas, de se tromper… Dans votre cas, nous n’en sommes pas là… Attendons les résultats des examens pour nous prononcer…Nous les transmettrons au docteur Robert d’ici une dizaine de jours…

Share