Personne ne meurt jamais vraiment

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Dans le train du retour, Martine y pensait toujours, à cette photo d’elle qu’on lui avait volée devant la fontaine Saint-Michel. Juste au moment où elle allumait sa cigarette… Alors qu’elle avait soutenu au docteur Robert qu’elle ne fumait plus !

Il fallait bien que cela lui arrive ! A elle qui avait toujours détesté se voir en photo. Adolescente, elle arrachait de l’album de famille les photos d’elle qui ne lui plaisaient pas. Parce qu’il y avait toujours quelque chose qui clochait et que son image ne correspondait jamais à la façon dont elle se voyait. Si bien qu’il y avait des pans entiers de sa vie (entre douze et dix-huit ans, surtout) où la famille ne disposait pratiquement d’aucune image d’elle.
Les rares fois où elle s’acceptait, c’était quand la photo ne lui ressemblait pas tout à fait. A la faveur d’un flou ou d’un contre-jour, l’accident de prise de vue la transfigurait, proposait une part d’elle différente et plus vraie que la reproduction bêtement mécanique de son apparence.

Plus le temps passait, plus son indignation se nourrissait de nouveaux arguments qu’elle se formulait à elle-même.
N’importe qui dans la rue peut venir vous prendre en photo comme bon lui chante, sans rien demander et s’approprier ainsi un morceau de vous-même ! Au nom de quoi faudrait-il accepter d’être exhibée devant des voyeurs tapis dans le noir et leur laisser tout pouvoir de se repaître de votre image ? Tous ces regards posés sur vous comme autant de crachats au visage…
Défilèrent alors dans la tête de Martine des silhouettes de snipers postés sur des toits d’immeuble et visant des passantes qui se rendaient au marché, l’ombre de mercenaires arrivant de nuit en 4×4 dans un village d’Afrique pour massacrer et violer…

Qu’est-ce qu’ils en feront de cette femme qui allume sa cigarette? Subira-t-elle le sort de ces cadavres des facultés de médecine avec lesquels les carabins s’amusent à se faire des farces?
Finira-t-elle comme dans cette exposition de condamnés chinois traités dans la résine après leur exécution, écorchés aux entrailles montrant pour l’éternité leurs organes les plus intimes, figés artificiellement dans des postures ridicules : à bicyclette ou dans le geste du joueur de tennis à l’engagement (l’artiste avait poussé le scrupule jusqu’à régler le ballottement des testicules emportés par le mouvement) ?
Elle avait un mauvais pressentiment. Cette photo lui porterait malheur.

Ces stupides touristes avaient capturé le moment précis où la balle sort du canon du revolver posé sur la tempe, captant l’infime fragment de temps qui sépare le passage entre la vie et la mort…
Il n’y avait pas trente-six solutions : il fallait courir derrière les voleurs et leur arracher la photo des mains.
Martine quitta sa place pour aller téléphoner dans le couloir.
Là, elle appela les renseignements et demanda qu’on la mette en contact avec l’hôtel Vendôme à Paris.

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