Personne ne meurt jamais vraiment

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Et c’est au moment où la flamme du briquet allait embraser le tabac (elle anticipait déjà la jouissance de la première bouffée), que le flash d’un appareil photo vint la foudroyer, figeant son geste.
Le temps d’un éclair, elle entendit le ricanement du démon : Voilà ce qui arrive aux menteuses !

Devant elle, une famille de touristes venait de se faire photographier. Et, à l’arrière-plan, Martine avait été prise en flagrant délit, la cigarette aux lèvres, la flamme du briquet en position pour l’allumage.
Il y aurait désormais la preuve irréfutable qu’elle avait menti au docteur Robert.

L’homme qui semblait être le père s’empara à son tour de l’appareil pour prendre une photo de la mère avec le fils. Puis il y eut le père et le fils immortalisés par la mère devant la fontaine.
Martine s’était vite placée hors champ pour se mettre à l’écart du mitraillage.

Dans un pays étranger, les visiteurs parlent sans gêne, persuadés qu’ils sont d’être à l’abri derrière leur langue. Ceux-là étaient américains. Pour être sûrs que rien ne manquait et qu’il n’y avait pas lieu de faire d’autres prises devant la fontaine, ils passèrent bruyamment en revue les photos qu’ils avaient emmagasinées.
Martine les vit s’éloigner vers un arrêt de bus. Le fils portait une casquette bleu marine où les mots Hôtel Vendôme étaient tissés en lettres d’or. Ils marchaient tranquillement, désinvoltes, sans se rendre compte un seul instant de ce qu’ils emportaient avec eux.
Elle s’apprêtait à leur courir aux trousses quand un glaive chauffé à blanc lui transperça la jambe, de l’aine au mollet. La violence du coup lui coupa le souffle et lui fit monter les larmes aux yeux. Clouée sur place, elle avala trois antalgiques.
Ses touristes étaient maintenant installés dans le bus à étage qui se faufilait dans la circulation du quai Saint-Bernard.

De loin, elle vit sur la plate-forme, les têtes des passagers toutes tournées vers l’avant qui flottaient au-dessus des voitures avant de disparaître à l’horizon de la bibliothèque Mazarine.
Martine enrageait à l’idée que son image était désormais captive dans l’appareil de ces inconnus, livrée en pâture à leurs regards et qu’ils détenaient à jamais la trace de sa culpabilité.

Ils venaient de lui voler une part d’elle-même. Et à cause de cela et de la douleur qui venait de refermer sur elle ses mâchoires de fer, elle eut le pressentiment qu’ils venaient de signer son arrêt de mort.

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