Personne ne meurt jamais vraiment

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Avant de prendre le train pour Châteaudidier, Martine voulait passer chez Boulinier pour acheter des bandes dessinées en version anglaise. Elle était sans cesse à la recherche de subterfuges pédagogiques pour essayer d’intéresser ses élèves à ses cours et faire en sorte que les heures à l’école passent plus vite.

La place Saint-Michel était encombrée de touristes qui circulaient devant la fontaine. Un vieillard au teint bistre, les cheveux brillantinés, en costume cravate et se tenant droit comme un i jouait de l’ukulélé.
Les passants se faisaient photographier avec lui. Comme l’homme était aveugle, certains ne se gênaient pas pour faire des pitreries qui amuseraient la galerie. Parfois, quelqu’un déposait en retour une pièce dans la boîte en carton qui servait de sébile.
Un peu plus loin, un garçon du même genre que le pickpocket du métro plongeait un lasso dans un seau de mousse. Il en sortait de gigantesques bulles de savon qui décollaient lourdement avant de s’écraser sur le sol.
Tandis qu’il opérait, une minuscule gamine aux jambes sales passait furtivement dans le dos des badauds attroupés.

Encouragée par l’animation bon enfant de la place, l’envie d’une cigarette revenait au plus fort. Il fallait qu’elle fume. Qu’importe ce qu’elle avait raconté au docteur ! Il n’en saurait rien. Le mensonge était accompli. Une cigarette de plus ou de moins, quelle différence ? Elle était adulte après tout. C’était son corps à elle. Elle était libre de faire ce qu’elle voulait !
Martine leva les yeux vers la statue de Saint-Michel. Dire qu’avant d’aboutir à une chose aussi kitsch que ce bloc sorti d’un pot de peinture vert-SNCF, il y avait eu les deux beaux gars qui avaient posé pour le sculpteur !
Elle sortit une cigarette de son sac et la porta à ses lèvres. L’ange hocha la tête vers elle : vas-y !

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