Personne ne meurt jamais vraiment

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Dehors, la vie avait un goût très fort. Le soleil tempérait délicatement la fraîcheur du matin. Le ciel, débarrassé des balayures de nuages, était d’un bleu immaculé. Les trottoirs lavés à grande eau sentaient le propre. L’air avait une saveur de métal où flottait une douce odeur de crêpes.

C’était si bon de boire un chocolat chaud à une terrasse du Quartier Latin et de sentir la vie bourdonner tout autour de soi. Il ne manquait plus que le goût du tabac là-dessus pour que l’extase soit complète. Mais parce qu’elle se sentait mal à l’aise d’avoir menti au docteur Robert en lui disant qu’elle avait arrêté de fumer il y a huit ans, elle résistait à l’envie d’une cigarette pour se conformer à ce qu’elle lui avait affirmé et se dédouaner ainsi de son mensonge.

Le docteur ne trouvait pas ce qu’elle avait. Pourquoi ces douleurs dans la jambe ? Martine sentait qu’un mal était tapi en elle, un mal qui avait entamé son travail de sape et finirait peut-être par être victorieux.
Qu’est-ce qu’il y a après la mort ? Trois ébauches de réponse lui traversèrent l’esprit. Mais elle n’eut aucune envie de s’appesantir sur la question.
La première hypothèse : il n’y a rien… Le sommeil éternel… Le néant… Comme la vie avant sa naissance…
La deuxième possibilité : métempsychose et réincarnation… La vie qui continue sous d’autres formes… Revenants, fantômes, ectoplasmes, zombies,…
La nuit, sur la ligne frêle où la conscience vacille entre veille et sommeil, des visages fantomatiques lui apparaissaient parfois. Ce qu’elle appelait ses visiteurs du soir. D’où venaient-ils ? Peut-être voulaient-ils lui dire quelque chose ? Etaient-ils porteurs d’un message qu’elle n’arrivait pas à percevoir ? Ou était-ce simplement le sang qui battait derrière ses paupières ?
Troisième possibilité : le paradis des religions… La béatitude éternelle. L’effroi qu’elle ressentit à évoquer un temps qui n’arrêterait jamais tourna presque au vertige et elle faillit être prise d’un malaise à la perspective d’une vie qui n’aurait pas de fin, une vie dans laquelle on était définitivement embarqué sans possibilité de descendre en route…

Si elle pouvait choisir, elle préférerait le sommeil définitif. Mais est-ce qu’on peut choisir ?
Si elle était morte, l’agitation de cette rue serait exactement la même qu’aujourd’hui. Et avant sa naissance… au Moyen-âge… du temps des grands-parents… pendant la guerre de quatorze… des gens avaient vécu… Leurs joies et leurs peines au jour le jour, il n’en restait plus rien… Et s’ils revenaient, on ne saurait pas où les mettre…Après la mort, on vit encore un peu dans le souvenir de ceux qui nous ont connus. Pour combien de temps ? Une, deux générations… Pas plus.
Après, plus personne ne sait que vous avez existé…

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