Personne ne meurt jamais vraiment

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Vu d’avion, le paysage défile doucement, sans un bruit, comme une caresse sur le patchwork des plaines multicolores.
On passe maintenant au-dessus d’une école. L’avion doit voler très bas puisque, dans la cour de récréation, Martine reconnaît chaque visage. Il y a là Nicolas et Céline (comme elle aurait aimé qu’ils lui fassent signe !) et tous les autres – mais ceux-là, elle n’a même pas envie de les regarder.
Tous vaquent à leurs occupations, indifférents à l’ombre gigantesque qui traverse la cour et les efface en passant.

L’énorme bulle transparente dans laquelle Marine se trouve enfermée s’éloigne lourdement. L’école a disparu.
Bien qu’elle navigue en plein ciel, elle fend maintenant une foule de spectateurs massés de part et d’autre de sa route comme s’ils regardaient passer le Tour de France. Ils l’encouragent et applaudissent. Certains collent le nez à l’enveloppe pour mieux l’observer. Ils lui font des gestes obscènes.

La face hideuse de la chanteuse des rues croisée dans le métro à la station Daumesnil lui crie : Menteuse !
Tandis que la voix du docteur Robert s’élève pour lui répondre : Et pourtant, c’est quelqu’un qui ne fumait plus depuis longtemps…

Martine a soudain la révélation de ce qu’il y avait de si déplaisant chez son amie Carole. Elle parlait du nez ! Et cette trouvaille la soulage d’un poids énorme: enfin elle comprend maintenant pourquoi elle avait toujours eu des doutes sur ce que Carole lui racontait.

Dans la foule, il n’y a plus maintenant que les personnages aperçus dans l’album des Miller. Ils sont si enthousiastes qu’ils lèvent les bras pour saisir le ballon et le faire rebondir jusqu’à ce qu’il atterrisse parmi eux.

Martine est chahutée. La bulle tangue. Ils veulent la délivrer de sa capsule de verre. Pour la faire éclater, quelqu’un tape sur la paroi qui sonne de plus en plus haut avec un bruit cristallin. Ding! Ding! Ding! Ding!
L’aveugle de la place Saint-Michel martèle si fort son ukulélé qu’il finit par faire exploser la bulle.
Une lumière blanche comme celle d’un flash lui transperce la tête.
Martine ouvre les yeux. Le signal Fasten seat belts tinte en clignotant au-dessus de sa tête.
L’hôtesse de l’air annonce des turbulences.
L’avion du retour file dans le ciel.
Comme un oiseau d’argent, il monte haut, très haut vers le firmament, avant de disparaître dans les nuages.

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