Personne ne meurt jamais vraiment

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Elle avait eu raison de partir bien à l’avance, ce matin.
Maintenant, elle allait devoir se presser pour être à l’heure. Ces douleurs à la jambe lui rendaient la vie impossible. Voilà plus d’un mois qu’elle n’avait pas pu reprendre son poste de professeur d’anglais au lycée de Châteaudidier. Incapable du moindre mouvement, elle avait dû rester allongée des jours entiers sans pouvoir poser le pied à terre. Une angine de poitrine était encore venue s’ajouter là-dessus. Qu’est-ce que le docteur allait lui trouver ?

A la station Daumesnil, une vieille femme à l’air retors, atrocement fardée, engoncée dans des couches de lainages, entra dans la rame.
C’était le genre chanteuse des rues d’avant-guerre capable de démoraliser tout un train de salariés embarqués pour une journée de travail en leur assénant jusqu’à plus soif des Non, rien de rien, non je ne regrette rien et des Plaisir d’amour !
Heureusement, Martine était arrivée à destination.

Le docteur Robert, un homme avisé d’une bonne soixantaine d’années, portait de fines lunettes dont les verres étaient maintenus à la monture par un fil de nylon.
Il avait pour habitude de ménager les nerfs de ses patients et sut se montrer rassurant. Cette douleur à la jambe n’était causée ni par une hernie discale ni par une inflammation. Ce qui écartait d’emblée l’opération chirurgicale.
– Le problème c’est qu’on ne sait pas d’où ça vient, pensa-t-il tout haut.
Le docteur posa à Martine des questions sur la nature de la douleur, à quel moment plus particulièrement se manifestait-elle sous la forme la plus aiguë. N’y avait-il pas des positions qui la favorisaient ? Des gestes qu’elle faisait ? Y avait-il des antécédents familiaux ? A quel âge ses parents étaient-ils décédés ? De quoi ? Et ses grands-parents ? Ses frères, ses sœurs ?
– Vous fumez ?, demanda-t-il.
– Plus maintenant. J’ai arrêté quand j’étais enceinte de ma dernière…
– C’est-à-dire ?
– Elle a huit ans, maintenant.
– Et vous n’avez pas repris depuis ?
– Jamais.
– Bien… Voilà qui est plutôt rassurant.

Il allait falloir faire d’autres examens. Le docteur Robert devait rédiger une lettre au professeur Darmon, responsable du service pneumologie à Villejuif.
Villejuif, cela voulait dire cancer. Et les poumons, quel rapport avec les coups d’aiguille que Martine recevait dans la jambe ?

– Ne vous inquiétez pas. Pour le moment, on ne fait que chercher…, dit le docteur. On ne trouvera probablement rien de ce côté-là. Mais on doit aller y voir. Il faut explorer toutes les pistes… Même les plus improbables. Pour pouvoir les écarter définitivement… Je vous prolonge votre arrêt maladie de quatre semaines…

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