Personne ne meurt jamais vraiment

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Sur l’écran défila la série de photos que tous les touristes prennent lorsqu’ils sont à Paris : tour Eiffel, monuments, grands magasins, églises, terrasses de café, SDF,… Il y avait aussi des photos de policiers, de fourgons de CRS, d’entrées de commissariat…

Mélangées aux souvenirs de Paris, elle tombait parfois sur des photos de famille.
On voyait des gens à table, les yeux rouges, les pommettes luisantes, les sourires carnassiers, – des garçons et des filles riant de toutes leurs dents assis à califourchon sur la branche d’un arbre, – des enfants partout : en vélo, dans la neige, au zoo, à l’école, à la montagne, à la mer, – une mamy aux cheveux blancs permanentés tenant à deux mains un colt chromé qu’elle pointait vers le photographe, – des femmes volumineuses posant devant les guirlandes en papier crépon d’une crèche de Noël, – des ventrus en bermudas brandissant leur boîte de bière devant un barbecue,…

Martine eut un haut-le-cœur à la pensée que sa photo était engluée dans un tel océan de sirop. Mais au fond d’elle-même, elle jalousait l’innocence et la niaiserie que tous ces personnages offraient sans pudeur à son regard. Ils jouissaient de la vie sans se poser de questions, eux…
Soudain, au détour de cette plongée dans la trivialité de la vie des autres, coincée entre une soirée arrosée devant la piscine et une étudiante en toge devant le fanion de sa sorority, la photo de la place Saint-Michel – sa photo ! – apparut sur l’écran.

Contrairement à ce qu’elle avait imaginé, son visage n’était pas du tout au centre de la scène.
On y voyait deux personnages (Martin et Shirley Miller) pris avec suffisamment de recul pour qu’ils apparaissent en pied et ils étaient, à vrai dire, un peu perdus dans le décor. La masse sombre de la statue de Saint-Michel occupait le fond de l’image. L’agitation de la place, ce matin-là, était bien rendue par le déplacement désordonné des passants saisis dans le flou de leur mouvement.

Il fallut que Martine fasse un zoom sur l’arrière-plan pour faire apparaître son visage, la tête penchée et un peu rentrée dans les épaules, approchant la cigarette qu’elle tenait entre ses lèvres vers la flamme du briquet.
A mesure qu’elle agrandissait la photo pour en révéler le moindre détail, sa bouche finit par envahir tout l’écran avant de déborder dans le néant du hors-cadre pour ne plus montrer à la fin qu’une flamme fantomatique dansant devant la forme noire et blanche de la cigarette.
Cette photo, il fallait absolument l’extirper du ventre de la machine. Elle ne devait jamais avoir existé. Ce moment ne s’était pas passé.
Elle eut soudain envie de gifler le visage obtus de l’homme qui se tenait devant elle.
Cet idiot ne s’était même pas aperçu que la femme assise en face de lui se trouvait en fait dans une des photos de son album – comme le dessin de la fée cachée dans le feuillage d’une de ses devinettes d’enfant.
Miller se leva à demi et se pencha au-dessus de la table pour voir la photo sur laquelle Martine s’était maintenant arrêtée.
– This one is great ! dit-il en passant son doigt sur l’écran pour faire venir la photo suivante.

On y voyait son fils aux côtés de l’aveugle en costume qui jouait de l’ukulélé, ce matin-là, sur la place Saint-Michel.

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