Personne ne meurt jamais vraiment

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Il était neuf heures du matin quand Martine poussa la porte de l’hôtel Vendôme.
A la réception, il n’y avait qu’une femme rébarbative vêtue d’un tailleur bleu marine.
Brunette, les cheveux coupés au carré, elle accueillait les clients et leur parlait avec l’autorité polie de la professionnelle.
Le personnage collait parfaitement à la voix que Martine avait eue au téléphone. Elle redouta un instant d’être reconnue. Pas question d’affronter ce dragon ! Martine fit demi-tour et poussant les lourdes portes à tambour retrouva l’agitation du boulevard.

L’après-midi était presque à sa fin quand Martine franchit à nouveau les portes de l’hôtel.
A la réception, un employé en costume gris avait remplacé la brunette au tailleur.
C’était un de ces hommes portant beau avec, dans la physionomie, ce mélange de déférence et d’insolence qu’on trouve chez le personnel des palaces et les chauffeurs de grande remise.
Il était encore jeune (la trentaine) et parce qu’il avait une fossette sur la joue gauche quand il souriait (et aussi à cause du minuscule diamant qu’elle venait de découvrir dans le lobe de son oreille), Martine se sentit tout de suite en confiance.

Elle se livra à lui comme on le fait dans un interrogatoire de police lorsqu’on veut montrer sa bonne volonté, qu’on n’a rien à cacher et qu’on laisse à son interlocuteur le soin de faire le tri dans le torrent d’informations dont on l’abreuve.
Martine lui déballa donc toute son histoire: la fontaine Saint-Michel, la cigarette, la casquette du petit Américain avec le nom de l’hôtel Vendôme en lettres d’or, Villejuif – avec la dose d’émotivité exagérée qui convenait.

Elle ne se rendit pas compte que, très tôt, l’autre ne l’écoutait plus et qu’il en était déjà à calculer ce qu’il pourrait retirer d’elle en échange du service qu’elle n’allait pas manquer de demander.

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