Conversation posthume

Conversation posthume
Print Friendly, PDF & Email

 

On raconte au village des choses bien fantasques…
— Ah oui?
— Oui. On rapporte que ta mère Hélène t’engendra par l’opération du Saint-Esprit et que tu es né à Bruxelles… dans un chou.
— C’est exagéré.
— C’est bien ma pensée -mais comme tu ne parles jamais de ton père à ces drôles, ils se sont mis à conter des fariboles…
— Pourquoi devrais-je les entretenir d’un homme que je n’ai pas connu? C’était probablement un émigré venu après la guerre pour travailler à la reconstruction: ça arrivait de toute l’Europe… un million et demi d’hommes assassinés qu’il fallait remplacer…
Le Hamel, comme tant d’autres villages, n’était plus que ruines peuplées d’enfants en galoches, de vieillards claudicants et de femmes seules…
— Un aventurier? « Amoureux du tout-venant »?
— Peut-être. Je n’ai jamais « fantasmé » là-dessus. Il s’appelait Narcisse… Y’aurait eu de quoi. Mythe grec: noyade. Histoire romaine: suicide et empoisonnement… Beau programme. C’était parti pour des siècles d’analyse.
— Ouais. Faisait pas bon d’être amoureux à cette époque! Ni de sa propre image… ni d’Agrippine!
— Comme tu dis! C’est pourquoi j’ai pris ce qui m’était offert et contentait ma curiosité -remerciant le Ciel de m’avoir épargné. J’ai grandi avec ma mère, ouvrière à la fabrique de tissus, à côté de son frère, oncle Albert, presque un père, et de sa fille, cousine Eliane, quasiment ma sœur. J’allais à l’école communale -refaite à neuf
— Avec Monsieur Dupré, l’instituteur à la baguette de coudrier qu’il faisait frémir à vos oreilles, tel Dolmancé aux fesses de Madame de Saint-Ange, pendant que vous anonniez:


Déjà plus d’une feuille sèche
Parsème les gazons jaunis.
Soir et matin, la brise est fraîche:
Hélas! les beaux jours sont finis!

— Exactement! Je vois que tu connais mes « œuvres » – je n’ai pourtant jamais fait lire « D’UNE ENFANCE » à quiconque!
Quel est ce mystère? Cette magie qui confond passé, présent et avenir en une seule et même instance? Miracle du Verbe quand il s’incorpore à notre souffle.
— Jolie définition de la Littérature!
— Oui, mais pour moi, les choses n’en sont pas restées là. Si, à sept ou huit ans, sous « le bleu regard -qui ment » de ma mère, j’étais l’orphelin du soldat inconnu, à quinze ans, patatras! mon géniteur ressuscite! Il veut nous voir, nous parler… « D’un coup, on existait! », aurait dit Céline…
— Toc! Toc! bonjour mon fils, ta mère est là?
— Oui. Très peu… Nous n’avons pas donné suite à sa requête; d’autres Pères m’attendaient au séminaire et j’avais d’autres diables à fouetter…
— Et j’imagine que ta mère n’était pas du genre à se laisser emmerder, même par le passé?
— Surtout pas! Elle avait le caractère trempé, beaucoup de dépit et ne riant que très rarement…
Rappelle-toi nos visites quand nous habitions à Amiens; qu’importe l’heure du train; il y avait un moment où tout devait changer; elle s’agitait, tournait sur elle-même et, les mains sur son tablier bleu, libérait son fameux: « Bon, et bien maintenant, je ne vous retiens plus! » – C’est qu’il fallait partir! Au plus vite! Et nous arrivions parfois bien en avance, les bras plombés par les légumes de son jardin, à cette sinistre gare de Montdidier.
— Heureusement, il y avait le Café Bretonneux, juste en face. Tu veux boire quelque chose?
— Ah, bien sûr! Une bière, si ça ne te dérange pas.

Share