Compote à boire

Compote à boire
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D’emblée l’idée de revenir flâner autour du 10 rue Ballu, lui avait paru des plus saugrenues. Mais voilà, ça avait été plus fort que tout. Comme si Alexandre avait agi sous l’effet d’une nostalgie un peu nauséabonde. L’envie irrépressible de respirer un vieux parfum de scandale. De toute façon son rendez vous aurait, c’était sûr à présent, plus d’une heure de retard. Alors très vite, ses pas l’avaient ramené devant ces hautes grilles ouvragées. Derrière une cour recouverte d’un tapis de graviers. Là-dessus, personne à part lui seul à même d’entendre le crissement de cette époque. Et surtout de cette chanson à boire et à manger.

C’était l’époque, un peu pic et poc, toute caviardée de partout la gauche entamait maladroite la seconde année de son second septennat, en juin Toulouse imposait sa maîtrise du jeu de mouvement lors de la finale du championnat de France de Rugby, contre Toulon il nous semble, et puis sinon, un peu plus tôt, le 9 novembre, dans un quartier assez glauque de Berlin, un mur immense tombait avec fracas. C’était l’époque où lui, Alexandre, rêvait d’écrire sur tous les toits, histoire d’en finir une bonne fois avec cette fâcheuse tendance, nouvelle et diabolique, de l’autofictif.

L’époque où il rêvait de devenir écrivain comme cette auteure à succès, bête selleuse qui semblait toujours plus ou moins dans l’hébétude quant aux recettes marketing dont procédaient ses ventes astronomiques. Une auteure, tu vas voir le coup, qui s’offrait même le luxe intermittent de refuser, par-ci par- là, les interviews, mais si, mais si, qui pourtant affluaient du monde entier à chaque fois qu’un de ses livres, pour la plupart des séries noires ayant pour toile de fond commerciale la Venise de la Renaissance, se retrouvait illico en tête de gondole. Non pas qu’elle fût le moins du monde timide. Ni même un tant soit peu misanthrope.

Non, c’était juste que l’auteure à succès dont Alex aurait bien fait un modèle à suivre, n’était son aversion, profonde mais raisonnée, pour le travestissement de soi, un modèle durable de développement idoine, c’était juste que cette auteure à succès quand l’écriture d’un livre ne l’occupait pas de manière exclusive, passait le plus clair de son temps à préparer des compotes pour ses enfants. Nombreux. Désolé mais à nous autres, 4 enfants, ça nous parait constituer un nombre suffisant pour l’époque, un peu pic et poc où Alexandre rêvait à ce qu’on a vu. Car tout bien réfléchi, 4 enfants suffisaient amplement à vous porter derechef à la tête d’une famille nombreuse. N’insistez pas je vous prie.

L’auteure à succès dont il est question dans cette chanson à boire et à manger, passait donc le plus clair de ses jours dans la préparation quotidienne de compotes. Des compotes à boire ce qui prend encore plus de temps. Il faut surtout veiller à ne point rajouter trop d’eau, sans quoi le tout a tôt fait de se transformer en une espèce de mélasse. Le truc insipide. Pouah. Et pour ce faire épuisait chaque matinée, levée aux aurores vers les 4h du matin, parce qu’à la lumière du jour les fruits exhumés la veille de la morgue légumineuse de leur chambre froide personnelle, c’est couru, présentent de plus en plus de ces peaux d’albinos que le moindre petit coup de soleil menace presque de rendre toute flapies, levée aux aurores parce qu’une auteure à succès par dessus le marché spécialiste de la compote à boire, se doit d’acheter ses pommes avant les derniers coups fatidiques de dix heures, soit après que le soleil eut déjà mis à mal les réserves de pectine de vos pommes

Et puis aussi. Et puis surtout, parce que le marché où notre auteure à succès avait coutume de se rendre, somme toute matutinalement, ne se trouvait pas à la porte à côté, puisqu’il s’agissait du marché de Vaucresson. Mais c’était à ce jour, quand vous aviez fait le tour de toute la région parisienne, le seul endroit assez commerçant à ses yeux, où elle pourrait se dégotter les meilleures pommes à compote selon son cœur. Des royal gala. Vous voilà déjà en train de tiquer. Et sachez bien qu’en apprenant pour telle préférence de son auteure à succès en matière de royal gala, pour le moins curieuse quand tous les ouvrages culinaires recommandent, unanimes, l’emploi de la reinette canadienne, voire en dernier recours, de la golden, Alexandre a lui aussi tiqué à qui mieux mieux. Mais voilà. Il est de nombreuses matières sur lesquelles la raison semble n’avoir aucune prise. Et donc des royal gala.

Alex qui savait tout d’elle. Du moins le croyait-il, car à cette époque où les refrains people ne faisaient pas mot piper, la vie des autres passait plutôt inaperçue à part soi. Collectionnait tout, à l’exception près autour de quoi ce récit s’articule, ce qui avait un rapport même très étroit avec sa vie. Mariée, et donc 4 enfants. Son œuvre. 15 romans policiers, vénitiens ou vice versa. Et bien sûr sa marotte de la compote. A boire. Et enfin sa monomanie pour la royal gala. Alex s’était bientôt mis à la suivre à distance. Chaque jour de la semaine, les dimanches matins exceptés, ces moments là étant réservés à la mise en fiche des 6 jours fraîchement écoulés, ce matériau devant servir à l’écriture d’un ovni littéraire dont Alex perdit lui-même la trace, dans le vide intersidéral de ses propres sidérations perso, peu après son lancement, c’est bête, chaque jour de la semaine le voyait donc fliquer l’objet, une écrivaine à la renommée internationale, compotant de la royal gala du lever du soleil à la nuit tombée.

Des heures de planque précédaient chaque filature. Des heures et des heures. Auparavant une petite mise en train, sorte de training-brainstorming-au-petit-matin-blème-en-guise-d’ultime- mise-en-place-et- tout, qui prestement, comme il était du genre à cette époque de pic et de, à toujours presser le pas au premier motif d’angoisse, comme le retard d’une fraction de seconde au premier temps de passage, vous voyez le genre, aucune résistance au stress Alex, auparavant chinois était le supplice qui le menait de la butte Montmartre, son lieu de résidence, via la rue des martyrs, jusqu’à cette rue Ballu où l’auteure à succès de son cœur habitait, rue assez cossue, soit dit en passant, pour donner son nom à tout un quartier. Le quartier Ballu. Forcément. Au sujet de la rue elle-même, Alexandre était intarissable. Par exemple, à combien de jazzmen célèbres elle avait servi de pied à terre. Et puis tiens, à combien d’écrivains en devenir elle avait offert son climax tempéré, son ombre douce amère, à l’abri des tempêtes de la butte. Le grand truc du « si loin si proche », voyez. Et tant d’autres jolies choses sans aucune utilité comme ça.

Il ne fallait surtout pas louper l’heure du laitier, car c’était toujours à cet instant que l’auteure sortait en douce, humeur soupe au lait à peine écrémée, imper mastic, lunettes un peu mastoc mais qui n’étaient là que pour mieux l’escamoter, et crêpe noir tissé sur un chapeau à la Chandler. Portait-elle le deuil ? En attendant c’était toujours à cette heure quand autrui tente de cochonner un dernier coup, allez quoi ma Diane Chasseresse ne vois–tu donc pas qu’ici on bande ma non troppo comme un troupeau de cerfs, qu’elle filait à l’anglaise, dans un premier temps se faufiler, ni vue ni reconnue, jusqu’au parking de la place Clichy , où l’attendait avec classe et discrétion, au milieu de drôles d’enchevêtrements, comme souvent, coupable précarité des sentiments, quelques couples n’avaient d’autre choix que de faire banquette arrière, toujours fidèle au poste, sa vieille Rover vert olive.

La première fois, ce petit manège avait surpris Alexandre. Un tas de questions se posaient là. Et parmi elles, une revenait, plus lancinante que toutes les autres. Comme une évidence. N’allait-elle pas rejoindre quelque amant ? Voire même plusieurs. A la fois. Tu penses si la petite mécanique de ses fantasmes avait eu le temps de tourner à plein. Et puis les gens de plume étaient réputés pour leurs mœurs libertines, avec, les concernant, la certitude que le mal jamais ne résiderait dans l’usufruit goûteux de plusieurs femelles. Mais elle c’était autre chose de plus délicat. En principe, même une auteure à succès restait une femme. Tout de même. A moins qu’elles fussent aussi nos égales en ce domaine. Misère. La parité, à l’époque, cherchez pas, imper et passe. Le questionnement matinal pas près de trouver sa réponse, Alex se mit vite en quête d’un taxi. Au chauffeur l’ordre fut donné de suivre cette voiture, mais non celle-ci, la Rover Vert olive, jusqu’à tant que le réservoir fût vide, et même s’il le fallait jusqu’à la consommation des siècles. Précisons qu’il s’agissait d’un taxi mauve conduit par un clone cyclothymique, français quoi, de Fred Astaire.

Et voici qu’à travers le lacis complexe de tous ces cercles concentriques qui composent l’enfer du périph, le taxi mauve lancé à la poursuite désespérée de telle auteure à succès soit disant désireuse de se lever aux aurores aux seules fins de se dégotter ses kilos de royal gala toujours raquées en principe devant l’étal d’un val d’oisien, chérot et oiseux, tenant commerce de fruits et légumes au marché de Vaucresson et qui donc, Alex en aurait mis sa main au feu, se hâtait au volant de sa Rover vert olive, impatiente de mettre la sienne de menotte d’écrivaine, d’apparence si gracile, la parité encore impair et passe décidément, au paquet d’une foultitude d’amants en délire, voici qu’à la fin de toute cette petite croisière jaune transilienne, le taxi Mauve au volant de quoi le Fred Astaire franchouillard s’était soudain mis à déplorer le manque de réalisme offensif du Paris saint Germain, la peur de scorer déjà une scorie à cette époque pensez, cependant qu’il prenait grand soin de se garer en face du marché de Vaucresson où donc l’auteure avait toujours eu la ferme intention de se rendre pour les raisons qu’Alex n’imaginait plus, c’est alors que ce dernier voulut en avoir le cœur net. Enfin.

Encore aujourd’hui, Alex revoit ce qui va suivre, ainsi donc pris en flagrant délire nostalgique face à ces hautes grilles de la rue Ballu où son auteure n’habite plus. Depuis longtemps. Possible qu’à présent elle habite quelque part en Espagne. Mettons entre Madrid et Barcelone. Et qu’avant ce petit déménagement, elle ait pu vivre en Irlande. Voilà une hypothèse tout à fait plausible. Et après qu’elle en aura tout aussi possiblement assez des mouvements rémanents de la movida, tiens, pourquoi ne pas retoquer son hacienda pour quelque villa toscane.

Mais pour le moment, Alex s’avance en se faisant amplement remarqué avec cette façon de marcher sur des œufs, et sa bouche en cul de poule, qui ne risquaient pas de passer inaperçues en plein marché de Vaucresson encore désert à cette heure. Somme toute encore très matinale. Sous l’effet de sa peur panique, d’ici on pressent que toute la scène a du se pétrifier dans un étrange ralenti. Et comme il était vraiment tout proche, presque à touche touche, de son auteure à succès sur le point de dealer sa dose quotidienne de Royal Gala à son maraîcher val d’oisien, aussi chérot que oiseux, dans un geste brusque elle s’est retournée. S ensuivit une sorte beaucoup plus ouatée de what do you want ? Alors Alex, enfin désinhibé, s’était hasardé à l’aborder à la hussarde, mu par son désir sourd de tirer toute cette histoire de compote au clair. Et un peu à l’aveuglette, il lui avait lancée.

« Pourquoi la compote à boire ? » Et là vous savez quoi, l’auteure sans se démonter lui rétorqua, du tac au tac, que la première fois qu’elle avait préparé de la compote normale, de celle qui se mangeait normalement, son premier tout petit avait trouvé le moyen de s’étouffer, vous voyez, avec une patience appliquée, elle la lui enfournait bouchée après bouchée, et là pour la toute première fois, son premier tout petit dont le système digestif ne semblait pas bien viable et donc lui avec, d’ordinaire gardait rien, rendait tout, et là, miracle, ne recrachait rien. Et puis il y eut plusieurs coups de sonnette. Sur la sonnette appuyé avec insistance, le doigt de ce maudit coursier lui rapportant les premières épreuves de ce qui allait faire d’elle une auteure ainsi donc condamné au succès et à la compote à boire.

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A propos de Benoît Jeantet 4 Articles
Quelques années qu’on écrit. Des romans, des nouvelles, et aussi un peu de poésie. Quelques scénarios. Enfin moins à présent. Des articles pour des revues culturelles mais de moins en moins. A présent nous avons largement dépassé la trentaine. 37 ans, c’est un dépassement assez large. Enfin il semblerait. Sinon, on habite la région parisienne, et quand nous n’écrivons pas nous tâchons d’être heureux, en lisant beaucoup auprès d’une belle brune et des deux enfants qu’elle nous a donnés.