Carnets de voyage

Carnets de voyage
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Si l’amour est quelque part, il faut que j’aille à sa rencontre.

C’est là, sur l’île, qu’elle était arrivée, à bord de l’un de ces bateaux de pêcheurs au bois écaillé par les moussons et le sel de la mer de Chine.

Longtemps elle avait espéré revenir sur cette île. Car elle la connaissait.

Débarquer sur l’île de K., ce n’était pas rien pour elle.

Elle se retrouvait à nouveau sur l’embarcadère, quatre ans après cette première fois où elle était tombée en amour pour l’île.

La mer était d’un vert émeraude profond, presque sombre. Au loin, l’île s’étendait largement de ses formes arrondies et massives, dont les cimes flirtaient avec quelques gros nuages gris de mousson. Elle était là couchée sur l’eau, lascive, présente, forte et accueillante comme une mère.

Elle aimait cette terre et son accueil rassurant, comme toujours elle lui souriait en arrivant. Elle souriait à sa couverture de jungle dense, à son relief tranquille, à ses plages encore cachées.

Et le bateau allait maintenant, sa danse souple rythmée par les flots balançait son esprit vers cette terre-refuge, celle à laquelle elle pensait lorsqu’elle avait peur du monde et de sa violence sourde. Depuis quatre ans elle savait qu’il existait une parenthèse au chaos sur un îlot lointain et qu’elle pouvait s’y reposer l’esprit et le corps lorsque nécessaire.

Nul besoin de prendre l’avion pour venir méditer sur l’île, rapide était le voyage qui l’y menait parfois lors d’un vagabondage de l’âme ; tranquille et sereine elle s’asseyait sur la plage de Kai bay et elle regardait alors le spectacle sans cérémonie des quatre îlots qui lui faisaient face. Elle revenait toujours apaisée de cette promenade à l’ombre des cocotiers.

Ce matin-là le vent salé dansait dans les cheveux des passagers du bateau. Et dans son cœur à elle elle dansait car elle arrivait ici.

L’île, bien qu’au fur et à mesure transformée en station balnéaire, n’avait pas perdue son énergie de Terre-Mère. Cette énergie qui rassure et permet le repos, par la mer qui berce, par le vent qui lave, par les arbres qui protègent, et par la terre sablonneuse qui dorlote les corps offerts sous le soleil.

Le matin sur l’île lui faisait penser à la lumière du premier jour du monde, elle ne savait pas pourquoi. C’était le moment de la journée qu’elle préférait ici dans le petit hameau de Kai bay. Le matin était pour ainsi dire accueillant avec celle qui ouvrait les yeux après le repli de la nuit. Il enveloppait, il caressait, il souriait. Drôle de matin en vérité, ponctué par les cris moqueurs des oiseaux sautillant sur l’herbe, par le chant du vent jouant dans les grandes feuilles des cocotiers, avec la bande-son de la marée de la mer de Chine en fond sonore. Et puis il y avait le tintement des mobiles en bois et métal suspendus par les hommes aux montants des bungalows.

Quelques jours à l’abri de l’occident, et elle profitait de la générosité des heures calmes qu’elle traversait ici, soucieuse de rien, méditant la joie discrète de l’instant.

Puis elle l’a rencontré.

A la lumière d’un bar de nuit, de ceux qui ponctuent les plages des îles même lointaines du golfe de Thaïlande, elle était là assise parmi les voyageurs, les putes, les lady-boys. Elle s’enivrait de Jack Daniel’s, de dialogues internationaux, de rires partagés, elle recueillait en elle le flot coloré de ce lieu de passage, où les voyages de chacun affleuraient à sa peau.

La musique était forte, et faisait oublier le ressac pourtant tout proche à ceux qui se rassemblaient ici chaque soir. Rite immuable des back-packers, source pécuniaire pour les autochtones, le bar de nuit est une institution en terre de Siam. Et elle, elle aimait cette atmosphère. Elle aimait parler aux gens, elle aimait les visages venus de loin, elle aimait les rencontres fugitives qui s’évaporaient dans la fumée de ses cigarettes blondes.

Accoudé au bar il était là. Lui aussi venait du même pays qu’elle. Si peu exotique, au début elle le remarquait à peine, trop curieuse de langues étrangères. Mais une remarque fusa, et son visage s’est tourné vers le sien dans un sourire.

Il était grand, le crâne rasé, les traits doux. De sa silhouette émanait une force tranquille. Des yeux bleus nuit comme deux certitudes dans lesquels elle s’attarda à peine une seconde.

Mais le flot régulier du whisky entraînant le flot des paroles, leurs mots se rencontrèrent, d’aussi simple manière que le vent doux du soir était chaud et encerclait le monde. Des mots et des rires, du partage comme une évidence.

A l’abri de ce petit monde des tropiques, cachés sur leur îlot heureux de mer de Chine, elle et lui se trouvèrent.

Des soirées entières à parler, sur la terrasse de la maison de bois rythmée par le balancement du hamac jaune, sur la plage endormie de Kai bay ; des nuits pleines à l’abri des tentures chamarrées de la chambre, ou dans l’ivresse douce des bars thaï. Des retours au matin, échevelés par les courses en moto, elle derrière lui, respirant l’odeur de l’aube tropicale, ivres des mots échangés, émus des pépiements de la jungle alentour au réveil. Et des jours passés à regarder la mer comme seul horizon, les corps alanguis et chauffés au soleil.

Une semaine.

Une semaine de mots, de silences et de découvertes inachevées.
Une semaine de partage sans que les corps s’en mêlent, un temps infini où les liens des consciences avaient pris eux le temps de s’entremêler.

Et puis le départ. Car quand on aime il faut partir. Cette phrase lue quelque part résonnait dans sa tête à elle. Elle ne savait rien de ce qui résonnait derrière son visage à lui. Car les mots si nombreux durant ces quelques jours n’avaient plus la souplesse de venir jusqu’à eux, comme presque anéantis à l’idée de la séparation.

L’aube était calme alors à la station de taxi sous le sombre des grands cocotiers. Ils étaient seuls au bord de l’unique route de Kai bay, elle avec son sac de voyage, lui les yeux plein de trouble. Ils attendaient pour elle le premier taxi pour le port.

De leur attente muette s’égrenaient les minutes, et ensemble ils tentaient d’accepter la douleur de se quitter, sans rien dire, sans même oser se toucher.

Et le bruit du moteur annonça l’au revoir, comme une sentence connue depuis déjà longtemps.

Elle est partie dans le taxi. Elle avait les yeux mouillés mais son cœur était joyeux. Tout au long du chemin jusqu’au port elle dit au revoir à l’île. Et puis elle pensait à lui qui l’avait accompagnée dans son départ. Elle se disait qu’elle avait de la chance de l’avoir rencontré. Elle le trouvait intrigant. Elle lisait dans ses yeux mais pas tout. Et ça ça la changeait. Depuis le temps qu’elle avait appris à lire dans les yeux des hommes, beaucoup lui semblaient vains car tout était immédiatement inscrit dans leur regard. Un coup d’œil et elle savait tout.

Mais lui était différent. Seule une partie de l’information était livrée par le bleu nuit de son regard. Le reste était à découvrir. Et forcément ça ça l’intéressait elle. Elle avait le goût du mystère. Elle aimait les jardins qui se cachaient au bout de chemins sinueux, comme des trésors offerts aux plus aventureux. Elle aimait ça aussi dans son regard. La droiture et la profondeur. Et la malice comme un clignotant.

Alors elle est montée sur le bateau. Elle savait qu’elle reviendrait. A Noël, ou bien à Pâques. Ou à la Trinité. Une éternité.

Elle était dans le bateau maintenant. Elle était partie sachant qu’il était là, sur l’île, et qu’elle ne le reverrait pas avant plusieurs mois, peut-être toute une année. Il n’y avait rien à dire. Seulement penser à lui comme une damnée. La moitié de son cœur était restée sur l’île. Avec lui. Dans la maison ornée de tentures. Sur le grand lit en bois. Sur la terrasse au hamac jaune. Derrière les yeux bleu nuit. Sur la peau blanche. Sur ses mains. Dans l’écho de son rire. Dans son sourire.

Elle voulait continuer à respirer son air. Elle était pleine de lui et vide en même temps.

Sur ce bateau qui partait dans le sens opposé de sa vie à lui. Sur cette mer qui les reliait encore. Lui sur l’île. Elle déjà partie.

Elle était dans l’avion maintenant, celui qui s’envolait à dix mille kilomètres de là vers l’occident. Elle était dans l’avion mais son esprit était ailleurs, il était resté sur l’île. Elle se demandait ce que lui ressentait. Bien sûr ce n’est pas la même aventure pour celui qui part et pour celui qui reste. Lui était toujours dans l’énergie de l’île, celle qui berce et qui rassure, celle qui protège, et qui murmure sans cesse le même mantra de Terre-Mère aux oreilles. Elle elle passait d’un monde à l’autre, elle sortait en milieu hostile à travers les courses en taxi, les trajets en bus, les avions, les salles d’attente, les halls de gare.

Et lui ce soir à quoi pense-t-il?

Pense-t-il à elle? Que ressent-il? A-t-il lui aussi été intrigué par la profondeur de son regard à elle?

Elle n’en savait pas plus que ce que lui avait livré son regard à lui. Elle ne savait pas. Elle espérait seulement.

Elle se disait qu’elle pouvait changer de vie.

Dernier avion. Les dernières minutes du voyage.

Elle rentrait chez elle, par-dessous les nuages. Mais elle n’était pas pressée. Seulement dormir. Et puis rêver. Rêver de l’île. Rêver de lui sur l’île.

C’était là qu’elle voulait vivre. Ce retour là n’était désormais plus que la chronique annoncée de son prochain départ.

Départ pour l’île. Départ pour lui. Peut-être. Enfin.

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