Au cimetière Montparnasse

Au cimetière Montparnasse
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Il lui avait dit:

Vous viendrez, et un léger frisson avait parcouru son visage. Vous viendrez peut-être, avait-il ajouté.

Il y croyait pourtant. Il ne se serait pas donné tout ce mal à chercher dans sa tête ces mots qu’il avait entendus autrefois, à l’école peut-être, ces mots qui joints les uns aux autres font de si belles phrases dans la bouche des autres.

Il poussa un soupir. Elle entendit « chienne de vie » comme si il l’avait dit.

Il referma sa main sur les cacahuètes.

Vous pouvez en prendre, dit-il et d’un mouvement du poignet il lui montra la soucoupe.

C’était pour elle qu’il les avait demandées.

J’y serai à deux heures. Je vous attendrai à la grande porte.

Je verrai, répondit-elle, je verrai… J’essayerai de venir mais je ne vous promets rien…

Elle paya son café. Avant de sortir du bar, elle lui sourit et son sourire fut comme son parfum, un souvenir qu’elle lui laissait.

Elle a marché dans les rues de Paris. il neigeait un peu mais elle n’avait pas froid. Elle a déjeuné puis elle a pris un autre café. A quatorze heures, elle a entendu les cloches d’une église sonner. Elle a pressé le pas. La neige ne mouillait pas les trottoirs, elle fondait avant même de toucher le sol. C’est mieux ainsi, pensa-t-elle, tout est pour le plaisir des yeux, rien ne reste.

Elle a rejoint la grande porte d’entrée du cimetière Montparnasse. Elle a passé le porche et s’est arrêtée là où il lui avait dit qu’il serait.

Il y avait quelques personnes serrées les unes contre les autres en un petit groupe noir. Elle les regarda s’éloigner. Mais lui, il n’était pas là.

Qu’importe, pensa-t-elle déçue, je suis en retard, il ne m’aura pas attendue.

Elle a demandé un plan au gardien et a marché au hasard à travers de vastes allées bordées de tombes que la neige rendait blanches.

Il lui a fait un signe de la main, là bas, du bout de l’allée où il était avec sa brouette. Peut-être même que son visage souriait. Elle a marché vers lui. Elle ne l’aurait pas reconnu sans ce signe qu’il lui avait fait tant il était couvert. Il était comme une poupée russe, son corps disparaissait sous les vêtements et sur son visage, seuls son nez et ses yeux apparaissaient encore.

Il avait devant lui une vieille brouette dans laquelle se trouvaient des fleurs en pot, des jacinthes, des narcisses et ces plantes de l’hiver qui ont de grandes et belles feuilles rouges.

Je vais par là, lui dit-il en tendant le bras vers un coin désert du cimetière, si vous voulez en profiter… Je vous montrerai le Baiser de Brancusi.

Elle répondit d’accord.

Ils marchèrent en silence à travers les tombes que la neige recouvrait doucement. Ils ne se regardaient pas, ils n’osaient pas. Ils ne parlaient pas non plus. Elle tenait à la main le plan qu’on lui avait donné à l’entrée. Elle essaya bien quelques phrases mais il répondit à peine. Les mots ne lui venaient pas.

Il s’arrêta devant une vieille chapelle et posa sa brouette au sol. Il prit dans sa poche un gros trousseau de clés. Il s’approcha de la porte et l’ouvrit.

Ils sont vingt là-dedans, a-t-il dit. J’ai des fleurs à poser.

Il disparut dans l’obscurité.

Quand il pleut, lui a-t-il crié de l’intérieur, c’est là-dedans qu’on attend que ça passe. On s’abrite dans une chapelle. On fume une cigarette et s’il fait froid on boit un coup. C’est comme ça qu’on fait.

Elle a souri.

Alors, vraiment? a-t-elle demandé, il y a des bouteilles cachées dans les tombes?

Mais il a haussé les épaules.

Non, on les emmène avec nous, dans la brouette.

Peut-être ne voulait-il pas tout dire.

On boit un coup le vendredi seulement, du whisky…

Il s’est redressé et se tournant vers elle, il a ajouté: On voit de tout ici, vous savez…

Ce qui restait de son visage s’est plissé sur un sourire vicieux. Elle recula. Il était sorti de la chapelle, de vieilles plantes à la main. Il les posa dans la brouette où il prit trois pots de jacinthes.

Lorsqu’il entra à nouveau dans la chapelle, elle le suivit, sans oser toutefois franchir le seuil de la porte. Elle le vit mettre les plantes sur les dalles au pied du petit autel gris qui terminait la construction. Si la neige était tombée plus fort à ce moment-là, elle serait entrée… ils auraient fermé la porte noire derrière eux. Si il avait pu neiger plus fort à cet moment-là…

Un camion remontait lentement l’allée dans laquelle ils se trouvaient. A son bord, deux ouvriers étrangers les regardèrent à travers les vitres que la neige rendait opaques. Elle baissa la tête.

J’étais jardinier, lui a-t-il expliqué, ça fait cinq ans que je travaille pour les marbriers. Ici ou ailleurs, c’est pareil.

Il referma la porte et donna un tour de clé. Il reprit sa brouette.

Là, il y a un écrivain, je crois.

Elle s’approcha de la tombe et lut: Guy de Maupassant.

Il est connu, non? demanda-t-il.

Oui, il est connu, lui répondit-elle.

Ils ont doublé le camion qui s’était arrêté un peu plus haut à côté d’une grande fosse. Les gars avaient sorti leurs pelles et appuyés sur les manches, ils fumaient une cigarette. Ils les regardèrent passer en silence.

Et le baiser? demanda-t-elle.

C’est pour la fin.

Elle a souri.

De ce côté-là, dit-elle en tendant le bras, il y a Raymond Aron.

Qui? a-t-il demandé.

Aron, un philosophe.

Il se pencha vers elle, trés prés d’elle pour regarder le plan qu’elle tenait à la main. Elle ne recula pas. La neige tombait plus fort, elle commençait à avoir froid. L’homme était si prés d’elle qu’elle sentait monter de ses vêtements, sa forte odeur de terre mouillée. Il suivait les fines allées dessinées sur la papier de ses gros doigts.

Le 23, ajouta-t-elle en lui montrant du bout de son index le chiffre rouge.

Elle leva la tête:

C’est bien par là, non?

Mais il ne répondit pas. Il haussa des épaules et lui prenant le papier des mains, il se dirigea dans la direction qu’elle lui avait indiquée. Il laissa sa brouette dans l’allée principale et s’engagea parmi les tombes.

Elle marcha à sa suite.

C’est là, dit-il tandis qu’ils passaient derrière une rangée de chapelles.

Devant eux, une dizaine de tombes que la neige recouvrait en silence s’offraient comme de gros lits bordés de blanc.

Ici? demanda-t-elle en venant tout prés de lui pour sentir encore une fois son odeur de terre et d’eau mélées, de tabac froid aussi, peut-être.

Ses lèvres se mirent à trembler mais lui, il ne leva pas les yeux sur elle.

C’est celle-la, dit-il en lui montrant une dalle que la neige recouvrait entièrement.

Derrière eux montaient le bruit des coups de pelles que les deux ouvriers donnaient dans la terre gelée. Ils les entendirent parler. Ce n’était pas du français. Mais ils étaient si proches.

J’ai froid, dit-elle pour justifier le tremblement de son visage qu’il ne voyait pas. Mes chaussures sont mouillées.

Ici, dit-il encore sans quitter le plan du regard.

Peu importe, répondit-elle presque méchamment, de toutes façon, on ne peut pas lire le nom gravé sur la pierre…

Elle lui tourna le dos et revint sur ses pas. La neige recouvrait entièrement ses chaussures. Elle marchait lentement pour ne pas glisser. Il la suivit et quand, dans l’allée centrale, ils se trouvèrent face à face, elle lui dit:

Je vais y aller car j’ai froid maintenant.

Elle lui tendit sa main chaude et douce qu’elle avait gardée dans sa poche tout au long de la promenade. Il la prit dans la sienne, glacée et rêche. Et l’attirant fermement vers lui, vers son corps tout entier et son odeur de terre, les yeux plantés dans les siens, il lui dit:

Vous m’embrasserez bien?

Comment vous appelez-vous? demanda-t-elle.

Michel.

Elle sentit son haleine chaude sur sa joue.

Je finis à cinq heures, si vous voulez qu’on aille prendre un verre…

Je ne sais pas, dit-elle.

Je vous attendrai à l’entrée, à cinq heures.

Leurs corps étaient si proches l’un de l’autre que leurs vêtements se touchaient.

Je ne sais pas, dit-elle encore, je ne vous promets rien…

Elle l’embrassa lentement sur les joues. Elle sentit sa bouche sur les siennes qui cherchaient à prendre le plus de ce qu’elle lui donnait.

Peut-être alors, a-t-elle fermé les yeux. Leurs mains sont retombées le long de leur corps et chacun s’en est allé de son côté, sans se retourner.

A cinq heures, elle a pensé à lui, et toute la nuit aussi.

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