Arabica

Arabica
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Son café, Bertrand avait eu du mal à l’avaler. Un vrai jus de chaussettes. Une expression. La seule qui lui était venue à l’esprit. Entre temps son mal de crâne avait repris. De plus belle. Une vraie saleté. Deux puissants étaux en train de comprimer sa pauvre tête toute pâle. Un linge. Blanc comme un cachet d’aspirine. Depuis combien de temps était-il retenu prisonnier ? Et son médicament. L’autre attendait quoi pour le lui donner. La crise d’asthme. Bertrand la sentait venir. La faute à cette sale ambiance. Glauque. étouffante. Une fois dehors, il n’en resterait pas là. Porterait plainte. Mais d’abord faire preuve de maîtrise de soi. Avant toute chose. Se concentrer sur une pensée agréable. Faire revenir son coeur à un rythme plus régulier. Voilà. Calme toi. Tiens il te reste un fond de café. Un vrai jus de chaussette. C’était pas exactement ça. Trop corsé aurait peut-être été plus approprié. Enfin bref. Disons qu’on aurait pu trouver mieux. Mais les circonstances du moment. La crise d’asthme qu’il fallait tenir à distance. Exigeaient de ne pas s’attarder sur ce genre de détails. Tout à fait de second plan.

Et puis le jus de chaussettes, Bertrand n’en avait qu’une idée très vague. Elle remontait à ses quelques années de foot. Un mélange d’effluve. Plus adolescentes que viriles. Mélange d’où ressortait essentiellement un peu de sueur, par-dessus un patchwork où le patchouli bon marché se payait la part du lion. Certains avaient même tendance à forcer la dose. Ceux-là ne passaient presque jamais par la case douche pourtant obligatoire après chaque entrainement. C’étaient la plupart du temps des garçons un peu trop gros pour leur age. Ou un peu trop poilu. Ou pas assez. A moins qu’ils n’aient eu honte de quelque disgrâce physique. Enfin quelque chose supposée telle. Bertrand avait les seins qui pointaient comme ceux d’une jeune fille pubère. Pas d’une manière flagrante. Mais enfin, pour peu qu’on se place juste un peu de côté. Presque de trois quart. Et là évidemment. Le panorama changeait du tout au tout. Vue quasi imprenable sur l’infâme hermaphrodite. Une expression de sa mère. Qui d’habitude ne pensait pas à mal. D’habitude. Mais les habitudes. Enfin. Si vous vous placiez comme ça. De trois quart sous la douche. Bertrand était particulièrement vulnérable. C’est dire s’il n’avait pas du tout intérêt à stationner à la case douche obligatoire.

Alors il n’y stationnait guère. Ne prenait sa douche obligatoire qu’une fois sur dix. Devait filer en douce. Passer entre les mailles du duo d’entraineur. Pas bien difficile. Ses deux loques alcooliques étaient toujours accoudés au comptoir du club house. Pantin. Un stade au bord de la nationale. Métro Fort d’Aubervilliers. Un complexe sportif au pittoresque provincial. Trois terrains de foot. Deux de rugby. Une tribune d’honneur en béton. Face aux cités. Et juste à l’entrée. Un club house avec des faux airs d’auberge basque. Aux murs reblanchis régulièrement à la chaux. Les volets vert et blanc. La grosse femme qui matronnait là-dedans était un brin autoritaire. S’appelait Argitxu. Née à Oran. Grandi à Bayonne. Mais gentille. Elle était tout seule. Depuis la mort de son second mari. Tombé de son escabeau . En changeant une lampe de la salle de restaurant. Une fin comme il faut. Commerçante. Le premier était mort à la guerre. En Algérie. Petit colon. Durant les évènements. Elle écoutait les sketchs de Coluche. En boucle. La bataille d’Alger. L’OAS. L’incompréhension gaullienne. L’Algérie française. Sans les françawui, fallait l’avouer c’était la merde. Elle était gentille. Raciste sans l’avouer vraiment. Une femme française. De soixante ans. Dans les années 80. Au siècle dernier.

Et comme elle était bien gentille avec Bertrand. Et que les arabes, Bertrand ne les aimait pas non plus. Pas beaucoup. Pas encore au point de. Un gamin élevé par une femme française des années 8O. Pourtant sans lourd passif colonial. Pour le reste, qu’on n’aille pas s’imaginer qu’Argitxu était comme ça avec tous les gosses du club. Elle n’était pas gentille pour autant avec tout le monde. Non les petits blackos et les fils de gris, elle ne les voulaient pas chez elle. Mais avec eux aucun risque. Chez elle il y avait des règles. Draconiennes. Fallait pas déconner. Entre autres le crédit est mort. Si tu bois tu payes. Les autres. L’engeance de gris. Les gris c’étaient les arabes. Les fils de blackos. On a compris. Eux de toute façon ne risquaient pas de pousser la porte du club house. Pas une thune. Leurs parents envoyaient tout au bled. Si c’était pas malheureux. Des mômes sans argent de poche. Même pas de quoi se payer un lait fraise. De temps en temps. Elle avait un bizness.

Alors elle couvrait Bertrand par rapport à ses deux entraineurs. Deux de ses meilleurs clients. En plus. Dans ces conditions on aurait tout à fait compris qu’elle se mette à faire un peu de délation. Ça n’aurait juré en rien avec son personnage. Mais non justement. Elle aimait bien Bertrand. Et puis les personnages ce n’est jamais d’un bloc. Il y a des failles. C’est même souvent fait de différentes strates. Toujours est-il qu’elle ne pipait mot, l’apercevant raser les murs du stade encore en tenue de footeux. Mignon comme tout. Et si drôle. A essayer de se cavaler. Passant assez peu inaperçus. Crotté de pied en cap. Glissant sans cesse. Il aurait pu au moins enlever ses crampons.

Son attachement pour Bertrand s’expliquait aussi autrement. A y regarder de plus près. Elle et la mère du petit avaient eu le même parcours. Dans une certaine mesure. A se retrouver très vite veuve. A devoir élever leur enfant toute seule. N’importe quoi. L’autre avait vécu trente ans au soleil de l’Afrique. Entourée de boys. Flanquée d’une gouvernante. Et du coup sans gosse toujours à chialer. Veux pas faire la sieste. Non me lèverais pas. Plus ou moins entretenue par un gros richard. Un propriétaire terrien. Plein aux as. Une sorte de tonton Cristobal, le type. Une chanson de Pierre Perret. Qui ça ? Un chanteur à boire. Mange ta soupe. A la tête d’une énorme exploitation agricole, même qu’il était. Voici ce que la mère de Bertrand avait dit. A son fiston. L’autre grosse dondon lui avait tout raconté. Le seul mercredi qu’elle s’était aventurée Fort d’Aubervilliers. S’était risquée à prendre le métro. Non pas qu’elle n’aimait pas. Elle ne s’y sentait pas à son aise. Voilà tout. Claustro elle était. Mais ce mercredi-là, elle devait faire un effort. Aujourd’hui c’est son anniversaire au petit. Vous comprenez madame.

Quand elle lâchait un peu la chopine, elle se sentait capable de tout un tas de choses. Pendant un petit moment planait même de béatitude sur son petit nuage de gratifications immédiates. Ravie d’avoir réussi à tout concilier. Pour une fois. Son boulot de serveuse. Aux omnibus. La nuit. Place Pigalle. Le petit déj’ de Bertrand. Se lever après seulement trois quatre heures de sommeil. Le service encore dans les pattes. Avec des biscottes et tout. Le petit dej’. De la marmelade anglaise. Chivers la marque. Un gage d’authenticité d’après l’étiquette. Et aussi du jus d’orange. Minute maid. Le Tropicana était meilleur. Quand même moins de sucre ajouté. Mais Bertrand aimait mieux le Minute maid. Ça sonnait américain. Les gosses. Sans s’énerver, elle s’était même beurrée toutes les biscottes. Sans en casser une seule. D’habitude ça l’exaspérait au possible. La mettait hors d’elle. Dans le même ordre d’idée, éplucher les carottes au-dessus de la poubelle placée trop près du mur, n’était pas mal non plus. Au niveau nervous breakdown. Les éclaboussures de jus de carottes que le couteau envoyait valser partout. T’as beau laver. Frotter à la spontex. Rien à faire. Ça laisse toujours des tâches. Et orange sur blanc. Le mur était blanc.

Mais aujourd’hui c’était l’anniversaire du petit. Il pouvait même lui demander des carottes râpées. Son plat préféré. Elle n’en faisait pas souvent. N’aurait plus manqué que ça. Le mur était blanc. Mais aujourd’hui qu’elle était partie pour ne pas cafouiller de la journée. Bertrand aurait très bien pu en vouloir. C’était son anniversaire. Elle se serait mise en quatre pour lui faire plaisir. Des carottes râpées. Oui peut-être. Mais d’abord le chercher à l’entraînement. S’engouffrer dans ce long tunnel obscur. Où elle manquerait étouffer. Prendre le métro. Oui j’ai pris sur moi. Madame. D’abord son petit déjeuner. Au lit servi à l’anglaise. Sur un plateau à roulettes et tout? Bien sûr que non ! Pas les moyens. Ai pas servi de poule de luxe à Tonton Cristobal. Oh comme ça. Vous aussi Pierre Perret. Comment ça moi aussi. Vous l’aimez pas. Un mec qui chante le zizi. Sûrement pas.

La maman de Bertrand s’était donc tapée les deux changements. Le premier à La Chapelle. Elle venait d’Anvers. Habitait en face du square. Juste au-dessus du café « les oiseaux ». L’ancien repaire d’André Breton. André comment ? Breton. Mais pas comme la Bretagne. Plutôt le genre à faire de la poésie avec plein de réponses de normand. Comprends pas. File te brosser les dents. Pour le retrouver à l’improviste. Une sorte de surprise. A la sortie de son entrainement. A Pantin. Pas pu m’en empêcher. Au début pourtant ce gosse. J’en voulais pas. M’embarrassait. Ma vie était encore à faire. Et l’autre qui refusait de s’engager. Déjà marié. Mais la matrone du club house s’en foutait. Causait tout le temps. Ne l’écoutait plus. Elle adorait Pierre Perret. Sur ce coup là la mère de Bertrand n’avait pas marqué des points. De toute façon. Ça se voyait d’ici. Il ne devait pas faire bon la contredire. On aurait voulu. Rien qu’essayer. On n’aurait pas pu. Un vrai moulin à paroles. A part ça. Il fallait qu’elle soit une sacrée salope. Ou que l’autre colon riche comme Crésus fût bougrement moche. Dans certains cas de figure ça peut aider. Enfin dans son malheur. Quand même la matrone du club house. Elle avait eu beaucoup plus de chance qu’elle.

Le café qui était donc une vraie lavasse. Non pas exactement du jus de chaussette. Il avait fini par l’avaler. Cul sec. Et son estomac menaçait maintenant de tout restituer. Après l’imminence de la crise d’asthme, voici un nouveau fait susceptible d’attirer enfin l’attention de ses geôliers. Deux heures qu’il tournait dans sa cellule. La moiteur là-dedans. Ça encore ça n’était rien. Comparé aux relents d’irréelle pestilence. Possible que d’autres avant lui. Beaucoup. Sûrement. A ce qu’il ressortait de la lecture des journaux. La réponse sécuritaire à un pays soi disant exaspéré. Beaucoup de pauvres types dans son genre. S’étaient ici pisser dessus d’angoisse. Sa mère faisait ça aussi. Pas souvent. Elle n’était pas non plus incontinente. Pas pour de bon. Mais que ça sentait mauvais dans le petit deux pièces qu’ils occupaient rue Poulet. La rue africaine de Paris. Dix ans plus tard. Après le square d’Anvers. Les oiseaux tout ça. Une rue offrant une vue plongeante sur Barbès. Une sorte de frontière tacite. Imaginaire. Entre la butte Montmartre et le début du quartier arabe de la capitale. D’un côté la France du haut. Et de l’autre. Par conséquent. Celle du bas. C’était pas bien difficile. Il fut un temps pas si lointain. Cinquante ans du point de vue de l’histoire. Avec un grand h. Ce n’est pas grand-chose. Vaut pas tripette. La butte et ses pentes peu à peu réprouvées, formaient un même et grand quartier. Populaire. Mélangé. Mais il faut savoir qu’à cette date, sa mère appelait déjà les arabes les bougnoules.

Lui avait toujours pensé. Par la force des choses s’en était forgé une quasi certitude. Tout ceci. L’aigreur de sa mère. Sa jalousie vis-à-vis de la matrone du club house. Pour ce qu’elle s’était dégotté un tonton Cristobal aux colonies. Tonton qui ? Laisse tomber, et finis ton problème de maths. Et puis le fait que le mot bougnoule était toujours à rouler sur sa méchante langue, au point de filer comme un adjectif sauvage, plus vivement encore qu’une bagnole de course. Son géniteur. Pas son père entendons nous bien. Son géniteur en était entièrement responsable. Fautif. Homme marié. Père de trois petites filles. Adorables. Selon lui. Eux bien sûr étaient forcés d’accréditer sa version. Elle surtout. Elle était d’accord pour lui donner raison pourvu qu’en retour il fasse un effort, oh de grâce (un truc piqué dans un mélo de la MGM un soir de cinéma de minuit) pour ne plus lui murmurer le prénom de l’autre (qu’elle se rassure bientôt il prendrait l’habitude de l’appeler qui de droit. L’autre. Pas elle. Il avait de la classe) au beau milieu d’une de leurs mémorables parties de trou du cul. D’ordinaire, ils faisaient ça sur la banquette arrière de sa Safrane qui empestait le chien de chasse. Mais bon, comme elle était pleine d’allergies. Et lui de bons sentiments héroïques. Son objectif c’était de vivre avec elle. Un flic qui mentait aussi bien qu’un avocat. Sa mère rendrait amèrement sa sentence. Après quoi il n’aurait plus qu’à l’exécuter. Il c’est Bertrand. Nous n’en sommes pas encore là. On brûle. Mais patience. L’histoire suit son cours.

Bertrand n’eût quand même pas droit à la banquette arrière. On s’en doute. Mais à deux petites heures de son emploi du temps. Même pas surchargé. Un retraité de la police. Le SRPJ de Versailles. Avec du temps libre. Aussi long qu’une double peine. La première fois. Encore à la sortie de son entrainement de foot. Son géniteur lui avait offert une petite voiture miniature. Et une photo maton de sa sale gueule de vieux beau. En noir blanc. Parait que ça rend beaucoup mieux. Encore à l’improviste. Et toujours au club house. Pour le pot de l’amitié. Sans le passage obligé par la case douche obligatoire. De toute façon l’eau chaude marchait à présent une fois sur deux. En présence de l’inamovible duo d’entraineurs collé aux basques de la bayonnaise d’Oran. Sa complaisance envers sa mère. Et son bagout qui devait emporter le morceau. Le bel amant vieux beau marié du SRPJ et tout. Le lui prendre. A sa mère. Après ses deux maris. Comme amant. Pour l’hygiène. Le cul. Qu’elle n’aille surtout pas s’inquiéter. N’empêche. La matrone avait la nymphomanie cleptomane. Un week-end sur deux. Un emprunt à l’amiable. Un vol, toi aussi, que vas-tu chercher là ? Deux trois allers retours. De temps en temps. Entre femmes on se comprend. Une autre chose qu’elle aurait en commun. Rien de plus.

Comment? Le partager en quatre à présent. Entre qui de droit et sa nouvelle favorite. Ah ça non ! Jamais. Elle avait tenté le coup du chantage. Un ultime ultimatum. Tu choisis. Elle ou moi. Pudeur outragée. Mais puisqu’entre eux, il n’y avait jamais rien eu de tellement affectif. Alors l’anniversaire ferait date. Sa mère devant le nouveau fait accompli avait choisi. De s’immoler par le feu. Un truc piqué dans un documentaire sur les femmes en Afghanistan. Et ce jour alors. Celui par conséquent du quatorzième anniversaire de Bertrand. Marquait-il le début de son basculement. Si soudain mais tellement prévisible. Dans la folie ? Certains diront meurtrière. D’autres préciseront raciste. Lui préfèrerait qu’on s’en tienne juste à la première version. évidemment vu sous cet angle. La première la fout un peu mal. Cela ne regardera bientôt plus que son avocat commis d’office et la cohorte d’experts en psychiatrie.

La deuxième fois qu’il avait vu son géniteur. Allez. Quelques dix ans après. Il avait tenté de le décapiter. Ni plus ni moins. Avait échoué. Pas facile de décapiter un type en plein square. Avec des tas d’enfants toujours à courir dans tous les sens. Ses petits enfants ? Est-ce qu’il n’avait pas honte d’avoir agressé un grand-père devant ses petits enfants ? Pouvait pas le deviner. Son géniteur ne s’était jamais vraiment étendu sur le sujet. Du reste la seule fois où il l’avait vu s’étendre. C’était quand le coup de hache l’avait violemment déporté au sol. Sa sale mèche poivre et sel vautrée tout à coup dans le bac à sable. Sa mère aurait adoré ça. Quelques secondes d’une revanche amplement méritée sur sa vie merdique. Délicieuses. A savourer sans modération. De là où elle était. Peut-être au paradis ? Bien sûr qu’elle y était. Qu’elle était montée direct au paradis. Et ça ne faisait même aucun doute que lui l’y rejoindrait bientôt. Car ses geôliers ne répondaient toujours pas à ses appels de désespoir. Et la crise d’asthme imminente allait précipiter tout ça. Et puis surtout. L’enfer était ici.

Son café, Bertrand avait eu du mal à l’avaler. Un vrai jus de chaussettes. Une expression. La seule qui lui était venue à l’esprit. Entre temps son mal de crâne avait repris. De plus belle. Une vraie saleté. Pas le café. Le mal de crâne. Surtout le mal de crâne. En ce qui concerne le café, d’après ce que lui apprit l’un des gardiens de la paix. Enfin il s’était déplacé. Il avait fallu que Bertrand commence à vomir partout. Tripes et boyaux. Rien que de très normal au fond. Il lui avait expliqué le truc dans un rictus de connivence. Le café c’était de l’arabica.

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A propos de Benoît Jeantet 4 Articles
Quelques années qu’on écrit. Des romans, des nouvelles, et aussi un peu de poésie. Quelques scénarios. Enfin moins à présent. Des articles pour des revues culturelles mais de moins en moins. A présent nous avons largement dépassé la trentaine. 37 ans, c’est un dépassement assez large. Enfin il semblerait. Sinon, on habite la région parisienne, et quand nous n’écrivons pas nous tâchons d’être heureux, en lisant beaucoup auprès d’une belle brune et des deux enfants qu’elle nous a donnés.