Approches de l’autre vie

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Que diriez-vous de Mayotte?
Il fut étonné de la proposition du directeur de la boîte à bachot (un homme sévère au teint de navet, avec des grains de tapioca autour des ailes du nez, qui portait un nœud papillon et qui l’avait toujours traité avec une froideur suspicieuse).
Il s’était enfin décidé à solliciter cette entrevue, d’abord dans l’espoir d’étoffer son nombre d’heures (ce qui lui permettrait de tenir vaille que vaille jusqu’aux vacances d’été), ensuite avec l’intention de demander un temps complet pour la prochaine rentrée scolaire.
L’argent manquait dramatiquement. Des courriers comminatoires de la banque arrivaient tous les jours. On le menaçait d’expulsion. Sa boîte aux lettres était pleine d’avis de passage pour des recommandés qu’il n’avait pas le courage d’aller chercher à la poste.

Il était si acculé que l’idée d’aller réclamer une aide à sa mère lui effleura l’esprit. Mais la vieille femme, s’étonnant de l’absence de Cécile (qu’elle vénérait), aurait vite compris que quelque chose clochait dans le ménage et ne lui aurait pas pardonné une séparation.
Et s’il venait à lui parler de ses soucis, elle lui rabâcherait encore son exhortation à passer le concours des douanes (il ignorait d’où lui venait cette lubie qui représentait pour elle toute l’ambition qu’elle plaçait dans son fils).
Et il ne supporterait pas le billet de vingt euros plié en quatre qu’elle lui glisserait finalement dans la main quand il l’embrasserait pour partir.

Sa demande de rendez-vous tombait à pic: le directeur voulait lui parler, lui aussi.
D’emblée, l’homme lui signifia que son contrat avec l’école ne serait pas renouvelé l’année prochaine. Les notes qu’avaient obtenues ses élèves au baccalauréat de français avaient été si catastrophiques que des parents menaçaient de porter plainte. L’obligation de résultat à laquelle l’établissement s’engageait lors des inscriptions n’avait pas été respectée. Et on l’en tenait pour une bonne partie responsable.
Comme porte de sortie, le directeur lui proposa de participer à un programme éducatif auquel l’école venait d’adhérer avec d’autres partenaires européens et qui concernait les départements et territoires d’outre-mer. Un poste restait à pourvoir à Mayotte.
Les candidats ne se bousculaient guère, malgré une indemnité plutôt rondelette versée à la signature du contrat, car il fallait s’engager pour trois ans et les conditions de travail et de vie étaient contraignantes.
Entre autres obligations, les enseignants devaient, pour des raisons de sécurité, loger au sein même de l’établissement et en partager la vie vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dimanches et fêtes, dormant dans les mêmes dortoirs que les élèves.

Une tâche exaltante…Une telle opportunité ne se représentera pas de sitôt…

Il demanda à réfléchir.
Alors réfléchissez vite… Mais je vous préviens, votre engagement au service de l’action éducative devra être sans faille… Pas de tire-au-flanc… Dès votre feu vert, je transmets votre dossier de candidature au rectorat.

L’entretien était terminé.
Le directeur se leva, et, s’approchant de lui, déplia si soudainement les phalanges de sa main droite qu’il crut un instant qu’il allait lui planter ses doigts dans le ventre.

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