Approches de l’autre vie

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Dans le hall d’entrée de l’immeuble, les dégâts des eaux successifs ont transformé la peinture du plafond en une voûte tapissée de coquilles d’œufs.
La concierge, prétextant le plan Vigipirate, a refusé de prendre en charge le sac de sport qu’il voulait déposer pour Cécile. Elle lui a donné un nom (qu’il n’a pas retenu) puis: Quatrième étage gauche!

Il craignit de se retrouver face-à-face avec son rival -qu’il se figurait tantôt comme un petit teigneux aux yeux jaunes, tantôt comme un colosse placide et incassable. Quand le mari rencontre l’amant… Que doit-on faire dans une situation pareille? Se boxer pour laver son honneur?
Il s’imagina sur le pré,l’épée à la main, face à un Diego à la chemise au col grand ouvert qui découvrait le papillon posé sur son cœur, à l’endroit qu’il lui faudrait viser.
L’ascenseur était en panne. L’escalier sentait l’eau de Javel.

C’est Cécile en personne qui vient ouvrir. Sans maquillage, elle a le teint brouillé et des cernes autour des yeux.
D’abord un peu désappointée de se retrouver en face de lui, un instant elle a redouté tout à la fois ses éclats de voix, ses cris de colère, ses insultes, autant que ses larmes et ses supplications.
La concierge n’a pas voulu prendre le sac.Il y a un sentiment d’irréalité dans la rencontre de deux êtres qui, après s’être juré un beau jour, en toute conscience, amour et fidélité éternels, doivent apprendre à se conduire en étrangers l’un vis-à-vis de l’autre. La comédie n’est pas encore bien rodée. Et il faut un peu de temps pour ajuster les rôles. C’est la première fois qu’il la voit ainsi chez elle, en pantalon et pull-over, un jour de semaine – et que ce chez elle n’est pas aussi chez lui.

Entre!
Il découvre un minuscule deux pièces-cuisine au plancher qui craque. Le bruit assourdissant de l’avenue pénètre par la fenêtre entrouverte. Cécile emporte avec elle le vieil aspirateur qui traînait au milieu du salon et part le cacher au fond d’un placard.
Une lumière jaunasse baigne l’appartement et semble éteindre tout ce qu’elle touche. Au hasard de son regard, il remarque, posés sur les meubles, des bibelots qu’il avait toujours vus dans le décor de leur vie commune : le petit vase en cristal offert à Cécile par sa grand-mère, le réveil de voyage qui se replie dans son boîtier de moleskine marron. Sur une étagère, il reconnaît même la tranche groseille de L’Arrache-cœur -le livre fétiche de Cécile.

Il ressent un sentiment de dégoût devant l’hypocrisie de ces objets familiers. Leur présence ici est comme un mauvais tour qu’ils lui jouent -une trahison supplémentaire.Et quand il aperçoit les cigarettes dans les pots (une habitude qui l’a toujours horripilé), les filtres dorés soigneusement placés vers le haut, disposés aux endroits stratégiques de cet espace petit-bourgeois, il se demande comment pouvaient bien cohabiter, dans la même personne, la pulsion effrénée qui la jetait à corps perdu dans ses aventures extra-conjugales et le dérisoire souci des convenances qui lui faisait, chez elle, mettre un point d’honneur à veiller aux aises des fumeurs?

Il faudra que je passe prendre mes meubles. Mon frère viendra avec la camionnette.
Elle a parlé du ton trop ferme de quelqu’un qui fait effort pour prendre sur lui.
Puis, d’une petite voix étranglée: Qu’est-ce que tu vas faire maintenant?
Il s’entend répondre: Je vais demander un temps complet à l’école.
Ho! Elle passe le bout de ses doigts sur ses yeux et détourne la tête pour cacher ses larmes.

Bien sûr, maintenant qu’il n’y a plus personne pour remplir le frigo…
Elle prononce cette phrase machinalement, comme si elle répétait quelque chose qu’on lui soufflait. Mais cette réflexion spontanée lâche la bonde à sa rancœur et à son dépit. Elle laisse exploser sa colère, d’abord d’une voix ironique et acide, puis, sans retenue, énumérant ses griefs d’une intonation aiguë, cinglante, reprenant à son compte (en rajoutant même car il entend maintenant les mots de glandeur, de raté) tout ce qu’on disait de lui derrière son dos, dans sa famille à elle, lui reprochant ce qu’il était et ce qu’il n’était pas, se posant en victime expiatoire de son égoïsme et de sa paresse -sans s’imaginer un seul instant que Nathalie l’a mis depuis longtemps au courant de ses infidélités et qu’il connaît chaque secret que recèle ce sac posé par terre.

Malgré tout, je crois que je suis encore très attachée à lui.
C’est à cause de cette phrase qu’il ne lui jette pas au visage les photos de Diego et des autres. Et c’est cette phrase seule qu’il voulait garder pour solde de tout compte de sa vie avec Cécile.
Car ces mots rachetaient toutes les laideurs de leur couple. La sincérité de cet aveu (d’autant plus émouvant qu’il n’aurait jamais dû en avoir connaissance) était comme un coup de soleil qui lui laisserait de leur histoire autre chose que le souvenir d’un sordide champ de ruines.
Il pouvait être confiant: ces mots résonneraient longtemps en lui. Et il en serait toujours reconnaissant à Cécile de les avoir écrits.
Passe quand tu veux, dit-il. Je te laisse le sac.

Il n’avait qu’une hâte: s’en aller.

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