Approches de l’autre vie

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Il ne l’a pas tout de suite remarquée. Car à la première projection du film, c’est la découverte du nouveau monde surgi de l’écran qui occupait toute son attention.Restait ensuite à appréhender le mouvement général. Il voulait absolument comprendre la façon dont les courants de la circulation automobile s’articulant avec le flux des piétons musicalisaient ce qui avait, quelques heures plus tôt, traversé son champ de vision.
Après, il lui faudrait connaître chaque détail du film – et devenir ainsi l’expert unique de ce bloc de réalité qu’il avait, en l’enregistrant avec sa caméra, sauvé du néant.

Sa méthode consistait à mâcher et à remâcher sans relâche ces échantillons de vie projetés sur l’écran, où le destin était à l’œuvre, à en épuiser le suc de l’anecdotique (anticiper à coup sûr la trajectoire exacte de chaque voiture, connaître chaque visage dans la foule), jusqu’à parvenir à la perception de l’absolue nécessité des choses – à l’intime conviction que ce monsieur qui s’éloigne d’un pas alerte (chapeau prince de galles et gabardine couleur crème) est pleinement et n’est rien d’autre que cet homme qui passe à ce moment-là, que l’histoire de l’humanité aurait été toute autre si cet homme n’avait pas été là ou si la camionnette blanche avait tourné à droite au lieu de se garer en double file.
Tout voir de ce qu’il avait vu. Voilà pourquoi il ne l’avait pas tout de suite remarquée.

C’est lorsqu’il laissa se dérouler en entier la toute dernière séquence du film qu’il sentit sourdre la tension – comme un signal que quelque chose qui le concernait était en train de se manifester là, maintenant, sous ses yeux, qu’il ne le voyait pas, qu’il devait le chercher, que bientôt il serait trop tard.
Cette alarme muette s’est déclenchée en lui quand le groupe de piétons venant de la droite du cadre (sorti d’une bouche de métro ou échappé d’un car de touristes garé plus loin) a envahi soudain le plan et s’est avancé en masse compacte en direction de la caméra.

Pause. Exploration image par image de toute la séquence, à la recherche de l’élément dissimulé, comme dans les devinettes d’antan où la tête du loup était cachée dans le feuillage. Là où apparaîtrait le premier indice du spasme à venir.

C’est là! Maintenant il l’a remarquée. C’est cette jeune femme blonde qui porte une veste en daim et une écharpe de mousseline imprimée de motifs panthère et qui passe si vite et si près de l’objectif qu’elle laisse dans son sillage le fantôme de sa traversée, le mouvement stoppé net de son corps flou juste avant d’être happé par l’espace du hors-champ, comme une traînée de peinture fraîche sur l’écran. Le signal vient de là!

Reverse. Remontée dans le temps du front des corps qui marchent à reculons. Sans jamais perdre des yeux la femme qui s’éloigne jusqu’à la toute première trace de son apparition, il parvient au point ultime où elle n’est plus qu’une poignée de pixels sur l’écran. Au-delà de cette image, le trou noir de l’inexistence.

Play. Un homme jeune, aux cheveux aile de corbeau, dont la façon de marcher semble trahir les talonnettes de ses souliers, portant un long manteau en poil de chameau qui lui donne l’élégance d’un porte-flingue de la mafia, marche aux côtés de la femme blonde avant de se perdre hors-cadre dans le flot des piétons.

Pause. Au plus près du visage de la passante, au moment précis où elle fait face à l’objectif avant de disparaître à son tour. Il y a un phénomène lumineux qui se manifeste uniquement sur cette image (réverbération du soleil sur le pare-brise d’une voiture? reflet envoyé par une fenêtre qui s’ouvre?): un voile de lumière enveloppe la tête de la femme comme un projecteur qui, une fraction de seconde, s’allumerait plein feu sur elle.
Avec ses cheveux permanentés, l’arc de ses sourcils épilés, elle a la beauté démodée des jeunes naturistes qui font de la gymnastique dans les films de propagande d’avant-guerre.
Et il émane de ce visage une telle expression de confiance et d’allégresse qu’il semble s’adresser spécialement à lui pour lui confier la formule secrète de ce qu’il recherche inlassablement dans ses écritures: Aime la vie!

Alors, il s’est souvenu.

Que faisait-il en plein midi sur cette place écrasée de soleil? A cette heure-là, personne (ni bêtes, ni gens) n’est dehors. La chaleur est trop forte.Lui se promène en short et chemisette à travers les ruelles désertes de cette ville blanche. L’été de ses douze ans. La lumière est si violente qu’il doit marcher les yeux rivés au sol pour ne pas être aveuglé.
C’est en arrivant sur cette place où le jet d’eau est à sec, qu’il croise sur son chemin, débouchant d’une ruelle, une jeune fille blonde vêtue d’azur qui marche droit devant elle sans même le regarder. Son ombre effleure les façades immaculées. Ses sandales touchent à peine le sol et laissent sur le trottoir chauffé à blanc comme des traces de pas dans la neige. La lumière ceint son front d’une couronne d’or d’où ses cheveux serrés en tresses dépassent. Son visage sans ombre, transfiguré par la réverbération du soleil sur les murs chaulés, a la souriante douceur des images qu’on distribue aux enfants sages.

Malgré le soleil qui frappe, il lève les yeux vers la jeune fille et, insensible à la clarté superlative du jour, parvient à la fixer sans cligner des yeux.
Elle n’a pas tourné la tête vers lui mais quelque chose lui dit qu’elle l’a vu et que la grâce infinie de son visage, la magie de sa présence inattendue lui sont destinées.
Le temps d’un éclair, le monde alentour disparaît. Un voile noir tombe sur ses yeux, comme le diaphragme d’un objectif qui se ferme pour graver à jamais l’apparition fugace sur la plaque sensible de sa mémoire.
Lorsque, résistant à la pression du soleil blanc, il recouvre à nouveau la vue, le monde revient à lui. Mais la fille a disparu.
Alors, pris de panique, le cœur battant comme quelqu’un qui sait qu’il vient de perdre ce qu’il a de plus précieux au monde, que ne se présentera plus jamais l’occasion de revoir celle qu’il a croisée, il court dans les rues de la ville à la recherche de son amour perdu.

Dans une ruelle aux pavés luisants, des vieilles femmes toutes de noir vêtues sont assises sur le rebord d’un muret et psalmodient d’une voix virile et fausse les cantiques qu’elles entonneront à la grande fête mariale de l’été. Les déranger serait commettre un sacrilège.Et il doit attendre longtemps avant que le groupe, soufflant les cierges allumés devant les ex-voto, s’écarte enfin pour le laisser passer.

Près du vieux port, aux abords d’un terrain vague, des fillettes délurées l’interpellent. Sous prétexte de lui offrir une cigarette, elles lui font sans détour des propositions obscènes. Elles se moquent de sa timidité car il n’a pu, pour toute réponse, s’empêcher de rougir.
Alors, arrachant les orties du talus, elles s’amusent à en cingler ses jambes nues jusqu’à ce que, la honte aux joues, il s’enfuie sous leurs rires et leurs quolibets.

C’est en vain qu’il arpenta jusqu’à la nuit les rues de la ville. Et lorsqu’il fallut bien se résoudre, la mort dans l’âme, à abandonner tout espoir (sous la lune, les palmes s’agitaient mollement au-dessus du mur de l’ambassade), il sut qu’il avait perdu à jamais celle qui lui était promise, l’éternelle fiancée qui lui était destinée et que sa vie toute entière serait désormais vouée à ces impossibles retrouvailles.

Aujourd’hui, il ne lui reste de cet épisode que l’insondable nostalgie qu’a réveillée en lui le souvenir de la demoiselle blonde à la robe azur et sa ressemblance avec la passante au foulard panthère qui se promenait, en cette journée de juin, dans la foule anonyme des trottoirs parisiens.

Une question le tracassait. Si l’homme qu’il était devenu retrouvait aujourd’hui celle que l’enfant avait poursuivie dans les ruelles du vieux port ou si, par miracle, la jeune femme à la beauté démodée sonnait maintenant à sa porte, qu’aurait-il eu d’autre à leur offrir que cet appartement minable où végétait sa vie de cloporte – avec ses morceaux de pain trempé dans des boîtes de sardines à l’huile , ses verres de bière éventée, et, pour toute distraction,  la contemplation d’un parking désert?

Il fallait rendre la caméra à ses beaux-parents. Il effaça tout ce qu’il avait filmé sur la cassette trouvée dans l’appareil et sur laquelle il ne restait plus maintenant que ce stupide gâteau d’anniversaire et l’absurde présence de cette famille qui n’était rien pour lui.

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