Approches de l’autre vie

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Il a ouvert en grand la fenêtre qui donne sur le parking. Un genou sur le carrelage de la cuisine, les bras bien calés sur l’appui de fenêtre, il filme sans bouger ce qui se présente devant lui.
Dans l’étroit rectangle du cadre: un bout de terre-plein, deux voitures garées. Dans l’œilleton, la vue en plongée est toute remplie par le fond noir du gravier.
Une lumière plombée recouvre le paysage d’un voile uniforme. Il laisse la caméra tourner pendant de longues minutes où rien ne se passe. Il a bien entendu à quelques mètres de là, sur sa gauche, une portière claquer puis une voiture qui démarrait (la bande-son en rendra compte) mais il lui aurait fallu panoramiquer pour cueillir l’événement -ce qui aurait enfreint la règle d’objectivité qu’il s’était fixée. Le moindre mouvement de caméra aurait trahi une intention.

Quand il repasse ce qu’il a filmé sur l’écran du téléviseur, la vue du parking affirme une présence inattendue. Le brouhaha lointain du périphérique, les mille bruits qui viennent de la ville enveloppent la scène isolée qu’il croyait enregistrer. Ce qu’il voit maintenant, ce n’est plus ce morceau de réel détaché du reste du monde mais un élément de la grande symphonie urbaine environnante.

En passant et repassant la bande sur l’écran, il aperçoit nettement une gerbe d’étincelles suivie d’une traînée de feu orangée qui, le temps d’un éclair, vient de s’allumer puis de s’éteindre sous l’une des voitures.
Après plusieurs tentatives, il réussit à faire un arrêt sur l’image exacte où la lumière est apparue. Approchant le nez de l’écran, à mesure qu’il en règle la luminosité, il distingue maintenant comme une masse sombre tapie sous la voiture.
A l’image suivante, l’effet lumineux a disparu et l’ombre s’est déplacée vers une zone hors de vue de la carrosserie.

D’un bond, il quitte l’écran du téléviseur, se précipite vers la cuisine, et, de la fenêtre, essaie de voir ce qui se trame sous la voiture. Mais, de son premier étage, il est encore trop haut placé pour distinguer quoi que soit.
Il sort alors sur le parking et, s’agenouillant sur le gravier, inspecte le dessous de la carrosserie, à l’endroit où la flammèche est apparue. Il n’y a rien qu’une tâche sombre sur le sol. De l’huile qui semble couler du carter.
Une fenêtre s’est ouverte à un étage supérieur et un homme en maillot de corps lui a crié d’un ton menaçant: Ho! Tu veux que je t’aide?
Il s’est relevé, a fait signe que non avec la tête et est rentré dans l’immeuble.

Assis devant la télévision, il visionne son film en boucle s’arrêtant toujours sur l’image où la traînée de feu apparaît. Aucun défaut dans le signal vidéo. Il y avait bien quelque chose sous la voiture. Quelque chose d’anormal (un court-circuit? un éclat de soleil sur une pièce chromée? un engin incendiaire lancé par quelqu’un qui essayait de mettre le feu au réservoir d’essence?) a eu lieu tout à l’heure, sur ce parking, à l’insu de tous.
Et il est l’unique témoin de cet épisode de l’histoire du monde, de ce moment de la vie qui, de toute éternité, ne se reproduira plus jamais -et dont il est le seul à détenir la preuve qu’il a bien eu lieu.

Le lendemain, délaissant ses travaux d’écriture, il se mit à arpenter les rues de Paris, caméra au poing, pour enregistrer la vie qui coulait autour de lui, avec, sous l’apparente banalité du quotidien, l’espoir de capter encore des phénomènes cachés, des choses invisibles qui ne se révéleraient que plus tard, après un examen méticuleux, image par image, de ce qui avait été filmé.

De cette expédition, il ramena de longues séquences en plan fixe de passants déambulant sur les trottoirs puis traversant aux feux, des masses compactes de dos déferlant dans les couloirs du RER avec le martèlement angoissant de leurs pas, des va-et-vient de touristes devant la Tour Eiffel, des mouvements de circulation sur le boulevard des Maréchaux.
Il rejetait le spectaculaire et le pittoresque. Il n’avait filmé, par exemple, ni la bagarre dont il avait été témoin devant une station-service de la rue de Rivoli (un automobiliste de mauvaise foi s’était jeté sur le pompiste en combinaison grise qui lui demandait de se garer plus loin), ni ces SDF, un homme et une femme, vus sur le trottoir de la rue de Bercy assis dans leur « lit » (un amas de loques et d’édredons crasseux étalés sur une bouche d’aération) avec, posé sur le carton qui leur servait de table de chevet, un transistor rafistolé et qui, dans un bel ensemble, avaient, sur son passage, embouché chacun un litron de rouge, comme deux clairons apoplectiques saluant son arrivée.
Par contre, la présence à l’arrière-plan d’un balayeur municipal ou l’apparition, dans le flot de la circulation, d’une Toyota grise qui allumait son clignotant avant de tourner à gauche avaient déclenché le signal de l’enregistrement.

A son retour à l’appartement, un mot était glissé sous sa porte.
Cécile était passée et n’avait pas pu entrer (il avait installé un verrou supplémentaire). Elle demandait à récupérer la caméra, ses papiers personnels et d’autres affaires qui traînaient encore dans les placards.
Tu seras gentil de déposer tout ça à mon nom chez la concierge. 35, avenue Marx Dormoy. Ne tarde pas. Cécile.

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