Approches de l’autre vie

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Pour fêter ses vingt-deux ans (c’était au mois de mars, trois mois auparavant), Cécile avait tenu à inviter sa famille -ses parents et Claude, son frère cadet (un jeune homme dégingandé à la pomme d’Adam qui montait et descendait de façon dégoûtante au-dessus de son nœud de cravate, qui entamait sa deuxième année à Sup de Co et qui ne se gênait pas pour montrer qu’il prenait le mari de sa sœur pour un fumiste).

Après leur départ de l’appartement, on s’aperçut que les beaux-parents avaient oublié, pendue au radiateur du vestibule, la caméra vidéo qu’ils avaient apportée avec eux. Cécile devait leur rendre l’appareil lors d’une prochaine visite mais elle l’oubliait systématiquement.
Et c’est toujours au moment où elle arrivait chez ses parents qu’elle se frappait soudain le front en s’écriant: la caméra!

L’appareil était rangé bien à l’abri dans le gros tiroir du bas de la commode du salon, là où Cécile mettait ses papiers personnels: bulletins de salaire, ordonnances médicales, relevés de banque, etc. qu’elle n’avait pas eu le temps d’emporter lors de sa visite-surprise.

Il sortit la caméra de sa sacoche et commença à en examiner le fonctionnement. Rien de plus simple. Il avait déjà fait quelques essais chez ses beaux-parents – sans doute ravis d’avoir des souvenirs de famille sans sa présence à l’image.
Un bout de cassette enregistrée restait dans l’appareil. Il rembobina la bande et la fit défiler sur l’écran de contrôle. Les images étaient sombres. Le son très fort (un brouhaha de voix, un bruit métallique de chaises traînées sur le sol).
Cela commençait par un gros plan un peu flou d’un gâteau tout blanc éclairé par les seules bougies d’anniversaire. On enchaînait par un zoom arrière saccadé et pressé d’arriver qui amenait sans ménagement, à droite du cadre, au premier plan, la tête du beau-père (de profil son gros nez faisait comme le bec d’un oiseau de mauvais augure) et, en face de lui, à gauche du cadre, la belle-mère debout qui s’activait pour placer cuillères et serviettes et offrait une gigantesque oreille chaque fois qu’elle passait devant l’objectif.

Zoom avant, à présent (c’est ce sagouin de Claude qui tenait la caméra. Il s’était assis sur une chaise, un peu à l’écart de la table). Le visage de Cécile jaillissait soudain des ténèbres comme un poisson contre la vitre d’un aquarium et restait ainsi, pleine face, au-dessus des bougies.
De lui, on ne distinguait qu’une ombre assise loin à l’arrière plan, derrière Cécile qui monopolisait toute la lumière, au bord du néant de cette vie de famille – néant dans lequel il retournerait bientôt.

Tout le monde se mettait à entonner Joyeux anniversaire! puis à applaudir et à crier avec un enthousiasme un peu forcé. L’image tanguait. La figure de Cécile (éclairée ainsi du dessous par les seules bougies, elle ressembla un instant au portrait tout craché de son père) s’approchait de la caméra, les joues gonflées à bloc, l’air exagérément sérieux.
Soudain, plongeant la tête dans le gâteau, avec les mouvements désordonnés d’un ballon qui se dégonfle, elle se mettait à exterminer de son souffle les petites flammes qui expiraient en se tordant dans tous les sens.De nouveau, cris de joie et applaudissements.

Ensuite le son prenait le relais pour apporter en solo les informations que l’image aveugle ne fournissait plus. Encore des bruits de chaise, un verre renversé, des éclats de voix, des rires, une musique qui démarre.
Puis la neige de la bande vierge.

 

Tout au fond du tiroir où était rangée la caméra, sous les liasses de paperasses, une grosse enveloppe de papier kraft attira son attention. C’était là que Cécile entassait les secrets qu’elle voulait lui cacher: bouts de journal intime où elle se plaignait de sa vie (il lit juste quelques lignes: Je suis entrain de gâcher mes plus belles années!… ennui à mourir… mais comme on ne voit jamais personne…), brouillons de lettres à quelque cousine préférée où elle racontait les détails de sa dernière conquête (Tu verrais comme il est beau!… Tu as peut-être déjà vu des photos de lui pour des publicités… ), carte postale que les beaux-parents avaient envoyée d’Egypte quelques semaines auparavant et dans laquelle ils la suppliaient de le plaquer et de revenir habiter chez eux dès leur retour de voyage.
Il parcourut un dernier morceau de papier qui semblait être la réponse de Cécile (qu’elle n’avait finalement pas envoyée). Elle disait qu’elle ne pouvait pas se résoudre à partir, qu’elle n’était pas prête. Malgré tout, je crois que je suis encore très attachée à lui, écrivait-elle.

Au fond de l’enveloppe, il y avait des photos qu’il n’avait jamais vues.
L’une prise au Polaroïd représentait un jeune homme aux yeux rouges, aux dents brillantes, torse nu. L’air sauvage d’un matador. Posé sur son sein gauche, il y avait le tatouage d’un papillon aux ailes colorées. Sous la photo, un prénom (Diego) et une date griffonnés au stylo-bille.

Il ne chercha pas à fouiller davantage car il craignait d’être trop bouleversé par ce qu’il risquait de découvrir.

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