Approches de l’autre vie

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« Ils sont revenus! J’ai senti leur présence à travers la porte avant même qu’ils n’appuient sur la sonnette.
Messieurs, c’est l’heure!, ai-je dit sur le seuil. Partons!

Oh! mon amour, mon cœur frissonnait de joie à l’idée de te revoir enfin!
Nous traversâmes des villes désertes. Les vitrines ruisselaient de lumière.
C’est la fête nationale. Les habitants seront partis pour quelque faubourg éloigné, pensai-je.
Puis ce furent des campagnes endormies, des forêts profondes comme des catacombes.

Etes-vous bien sûrs de votre itinéraire?
Mes deux compagnons ronflaient à poings fermés. Le chauffeur me dit qu’il ne pouvait pas aller plus vite: des insurgés se cachaient encore dans les fossés. En effet, à travers la vitre givrée, il m’en montra un qui traversait, les yeux écarquillés, dans la lumière tremblante des phares.
Il en profita pour me donner des explications techniques qui prouvaient que la mécanique n’avait aucun secret pour lui.
Mais je savais qu’il se vantait car le col de son uniforme était couvert d’une épaisse couche de pellicules blanches.
Alors, j’ai senti l’angoisse monter en moi. Gwendolina ne me reconnaîtra pas. Et quand nous arriverons (si nous arrivons un jour), jamais plus nous ne serons ces deux enfants qui marchaient vers leurs épousailles, bras dessus bras dessous dans le paysage de neige… »

Tandis qu’il relisait ce qu’il venait d’écrire, il se souvint qu’un jour où il la raccompagnait chez elle (c’était tout au début de leur relation) et qu’ils parlaient de choses et d’autres, Cécile lui avait dit qu’elle se verrait bien vivre avec un artiste, peintre ou sculpteur, mais certainement pas avec un écrivain. Encore moins (Quelle barbe!, avait-elle ajouté) avec un type intellectuel.
Il se dit qu’elle devait encore avoir en tête les portraits en noir et blanc de ces vieilles gloires de la littérature française qui illustrent les manuels scolaires: bonnet, robe de chambre, lunettes, hémorroïdes, pantoufles -et le chat qui va avec.
Et sans doute mettait-elle en face de ces clichés les photos de jeunes peintres aux yeux de braise posant, jambes écartées, poings aux hanches, devant le champ de bataille de leurs toiles éclaboussées de couleurs et de sang.

 

Ses journées n’étant plus bornées par la perspective de voir Cécile rentrer du travail et apporter avec elle une vivifiante bouffée de vie extérieure, c’est toujours derrière la même fenêtre de la cuisine qu’il venait se poster lorsque se manifestait l’impérieux besoin de lâcher ses écritures et d’offrir à son esprit quelque distraction.

Le temps qu’il passait seul dans l’appartement était ainsi rythmé par ses incessants va-et-vient entre la table de travail qu’il quittait précipitamment comme si un ressort placé sous son siège se détendait tout à coup et cette fenêtre qui ne lui offrait pour tout spectacle que la vue d’un bout de parking (le terre- plein central recouvert de gravier noir, la bordure du trottoir qui le ceinturait, l’étroite bande d’herbe qui le divisait en deux parties égales avec, de part et d’autre, quelques voitures garées là, certaines en tête-à-tête, d’autres tête- bêche ou esseulées) et d’un horizon bouché par une rangée de garages à porte basculante.
Et dans ce paysage immobile, il remarqua que le moindre changement, aussi infime fût-il, (une variation de luminosité provoquée par le passage d’un nuage, les zébrures désordonnées que font sur le blanc du ciel deux oiseaux qui se pourchassent, l’arrivée de la fourgonnette d’un magasin d’électroménager, un chien jaune qui s’attarde près de la roue d’une voiture) avait autant de retentissement qu’un coup de fusil dans la nuit.
La moindre perturbation dans la trame du réel lui faisait l’effet d’un caillou jeté à la surface d’un lac provoquant des turbulences qui se répercutaient en cercles concentriques jusqu’à ce qu’enfin se reforme le miroir immobile dans lequel ciel et nuages se refléteraient à nouveau.

Et c’est l’attente de la prochaine pierre qui viendrait déranger la quiétude retrouvée de la configuration d’origine qui le retenait si longtemps dans la contemplation du parking désert.

Comme un paysan qui, devant un tableau de Van Gogh, évaluerait mentalement le rendement à l’hectare de ces champs de blé bien trop jaunes, il pensa qu’il y avait peut-être matière à écriture dans la description de ce parking à la fois vide (car il ne s’y passait rien) et chargé des perturbations à venir (car toujours, tôt ou tard, quelque chose s’y produisait).
Il y aurait sans doute un texte à écrire sur ce réel atone que le plus insignifiant dérangement finissait par transformer en théâtre de cataclysmes.

Mais comment exprimer l’expérience muette qu’il venait de faire, cette sensation d’avoir perçu physiquement le temps passer sur l’espace immobile du parking -d’avoir touché du doigt ce fil qui se déroule invisible jusqu’à ce que survienne le nœud inattendu de l’événement?
Quelle technique littéraire rendrait compte de ce qu’il venait de constater? Sans doute faudrait-il bannir d’emblée tout effet de style. Adopter l’écriture blanche d’un constat d’huissier. Coller au plus près au silence des choses. Enumérer seulement les éléments de l’espace (le terre-plein, les voitures, la bordure du trottoir, les portes des garages). Un mot sur la lumière -immobile, elle aussi.
Puis, dans la coulée de la description, introduire une rupture (une tournure syntaxique, un mot inhabituel, un homme en jogging bleu) qui ferait comme un trou dans la texture du texte par lequel le temps se manifesterait et deviendrait palpable.

Pourquoi fallait-il passer obligatoirement par les mots pour reproduire une expérience qui restait à portée de sa main et qu’il pouvait renouveler quand bon lui semblait? Le parking n’allait pas s’envoler! Il lui suffisait de se lever, de se poster à la fenêtre dans cet état de disponibilité mentale qu’encourageait le décor extérieur et de laisser les impressions faire leur chemin. Mais allez faire comprendre ça à celui qui écrit sérieusement depuis l’âge de douze ans et pour qui seule vaut la réalité que distille l’alambic du verbe!

Il était quand même très réticent à se mettre à une description qui ne ferait que paraphraser ce qu’il venait de vivre. Dans sa conception, les textes devaient apporter leur propre monde, original, inédit, pur de toute référence extérieure.

S’il investissait tant d’énergie dans ses travaux d’écriture, c’était pour obtenir des mots un aperçu crédible d’autres univers psychiques et pour avoir la confirmation que d’autres états de conscience étaient possibles. Quel intérêt à formuler ce qu’il avait tous les jours sous les yeux?
Ainsi, une photo du parking accrochée au mur aurait pu tout aussi bien lui rappeler ce qu’il avait ressenti. Mais une image fixe aurait trop focalisé sur l’événement lui-même, laissant dans le néant l’avant et l’après de la perturbation. La progression aurait fait défaut.

A la réflexion, il finit par conclure que seul un film permettrait de reproduire convenablement l’expérience qu’il venait de vivre lorsqu’il observait le parking. Une caméra saurait capter ce sentiment du temps qui couve sous l’immobilité des choses, enregistrer cette tension qui monte jusqu’au moment précis où le réel se trouble, où surgit l’événement dont les effets se prolongent tandis que le paysage s’engourdit à nouveau -dans l’attente du prochain bouleversement.

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