Approches de l’autre vie

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Le premier jour qui suivit le départ de Cécile fut fécond en production littéraire. Si on appelle production littéraire la quantité de papier noirci fébrilement par une âme qui se noie.
Mais il s’effondra au beau milieu de la nuit. La solitude était insupportable. L’activité créatrice ne comblait pas le vide. Le simple fait de se voir assis à cette table dans la pièce silencieuse alors qu’en ce moment, peut- être, sa femme…

Il s’enfuit de l’appartement au petit matin et alla se poster devant la porte de l’agence immobilière où travaillait Cécile. Il attendit longtemps dans l’espoir de la voir arriver. Mais la matinée était déjà bien avancée et Cécile n’était toujours pas là. Alors, il s’était présenté, hagard et ébouriffé, à l’accueil.
L’hôtesse pressentant l’esclandre fit appel au directeur. L’homme dérangé dans des affaires d’importance lui dit d’un ton agacé que la personne qu’il recherchait ne faisait plus partie de son personnel et qu’il fallait qu’il s’en aille immédiatement car il perturbait le service.

Il prit ensuite le premier train à destination de chez ses beaux-parents.
Ceux-ci refusèrent de lui ouvrir en le menaçant à travers la porte d’appeler la police s’il continuait à venir les importuner.
Et lorsqu’il revint à l’appartement, il s’aperçut  (Cécile ayant sans doute été avertie par téléphone que la voie était libre) qu’elle était venue pendant son absence vider les placards et récupérer des affaires.
Alors, devant les portes grandes ouvertes et les tiroirs jetés à terre, il s’effondra au milieu de la pièce et se mit à pleurer comme un enfant.

 

Lorsqu’on se retrouve ainsi seul et désemparé après une séparation brutale, le premier réflexe est souvent de se retourner vers le passé et d’y chercher l’âme sœur de substitution, l’épaule sur laquelle épancher sa peine, les bras maternels qui voudront bien consoler notre chagrin. Il n’y a pas grande dignité dans cette urgence de tendresse qui n’a pour but que de rassurer un moi ébranlé et qui doute sur sa capacité à être encore aimé.

Il eut beau feuilleter les pages du carnet secret de sa mémoire, il ne trouva pas la fidèle copine qui aurait toujours brûlé d’une passion muette pour lui et qui aurait nourri au fond d’elle le fol espoir de le voir un jour venir enfin lui déclarer que lui aussi…
Il ne restait de ses amours passées que le souvenir vague de coucheries avec des filles pas trop regardantes qui l’avaient abandonné sans chichi et dont les corps, les prénoms et les visages se confondaient.

 

Il était déjà tard lorsqu’il sonna à la porte de Nathalie, dans cette banlieue qui se voulait résidentielle de l’ouest parisien. C’est Marc, le mari, un homme râblé, velu, qui se laissait pousser la moustache depuis qu’il perdait ses cheveux, qui vint lui ouvrir.
Marc eut beau feindre la surprise et demander ce qui se passait, il comprit tout de suite (car l’infidélité de Cécile était connue de tous) que le couple s’était séparé. Nathalie était assise sur le canapé du salon. Les pieds nus sous les fesses, elle regardait une émission de télévision où des inconnus devaient se faire des déclarations d’amour en direct sous les encouragements du public.
Quand il leur annonça que Cécile l’avait quitté, Nathalie se leva pour prendre une cigarette et Marc proposa d’aller chercher une bière dans le frigo de la cuisine.

Il se retrouva seul dans la pièce avec Nathalie et sentit monter en lui le désir irrépressible de se jeter sur elle, de la prendre dans ses bras, de la couvrir de baisers, d’enfouir son visage dans ses cheveux blonds, de lui dire combien il avait envie d’elle…
Mais quand il fit mine de s’approcher, elle leva la main pour l’arrêter, mit un doigt sur sa bouche pour lui signifier de se taire, lui tourna le dos et quitta la pièce, le laissant devant la télévision où les applaudissements crépitaient par vagues mécaniques.
Puis Marc était revenu de la cuisine avec deux canettes, l’invitant d’un geste de la tête à s’asseoir sur le canapé.
Ils avaient trinqué ensemble et Marc avait demandé: Qu’est-ce que tu vas faire maintenant? Tu as quelqu’un?

Pour toute réponse, il avait senti les larmes lui monter aux yeux. Marc lui avait alors donné une tape fraternelle sur la cuisse pour l’encourager à réagir.
Ils avaient bu leur bière devant la télévision sans trop savoir quoi se raconter.
Nathalie était partie se coucher sans lui dire au revoir.

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