Approches de l’autre vie

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Quand il avait compris que Cécile l’avait quitté (au bout de cette atroce nuit d’attente où l’irréparable était entrain de se produire), la première pensée un peu consolatrice qui se présenta dans son désarroi fut de se dire qu’il allait enfin pouvoir se consacrer corps et âme à son œuvre. Une vraie orgie de création! Finis les bat-flanc qui bornaient son inspiration au rythme des obligations conjugales et professionnelles: la sonnerie du réveil, les quelques cours de français qu’il dispensait chaque semaine aux cancres d’une boîte à bachot du quartier des Invalides, les longs après-midis désœuvrés à attendre le retour de Cécile (il passait des heures debout à la fenêtre, l’esprit à la limite de l’hébétude, à regarder le parking de la résidence), les mornes soirées où sa femme enfin rentrée du travail s’enfermait dans la chambre pour d’interminables conversations téléphoniques. Sans parler des repas dominicaux dans sa belle- famille où les allusions à peine voilées à son manque d’ambition et à sa médiocrité lui donnaient immanquablement envie de se lever et de renverser la table sur ces étrangers pour qui il ne serait jamais qu’une pièce rapportée.

Sa femme le trompait. Et il le savait. Il l’avait deviné bien avant que Nathalie (une ancienne amie de lycée de Cécile, avec qui il avait une aventure et qui en savait long sur la question) ne lui demande à brûle-pourpoint (c’était l’après-midi où ils avaient couché ensemble pour la première fois): Pourquoi tu restes avec elle?

Oui, il savait depuis longtemps qu’il lui suffirait de suivre sa femme un midi (car c’était toujours à l’heure du déjeuner que la drague faisait rage) dans les brasseries qu’elle écumait du côté de Montparnasse. Dans la salle, elle jetterait un regard à la ronde pour venir finalement s’asseoir à la table voisine de celle d’un homme qui dînait seul.
Bientôt, il les verrait installés l’un en face de l’autre, elle riant à pleines dents. Leurs visages seraient si proches qu’il y aurait quelque chose d’obscène dans ces lèvres rouges qui s’entrouvraient si près du regard de l’inconnu.
Lorsqu’elle revenait le soir, comment pouvait-il écouter sans hurler ces paroles sorties d’une bouche qui semblait exhaler encore l’odeur du foutre?

 

Il écrivait sérieusement depuis l’âge de douze ans.
Mais de ces quatorze années consacrées à l’écriture, il ne restait rien. Il n’avait pas l’esprit de conservation. Sitôt l’encre séchée, ses textes ne l’intéressaient plus. Si bien que personne dans son entourage ne savait exactement à quoi il occupait son temps. Certains soupçonnaient même que son activité était une couverture qui cachait un trafic clandestin ou qu’il s’adonnait à la poursuite de quelque vice honteux. Il avait pour ses écrits la désinvolture de l’arbre pour les fruits qu’il produit (cette image assez éculée était apparue plusieurs fois dans sa correspondance -perdue, elle aussi).
Le seul ouvrage qu’il ait jamais réussi à composer en vue d’une hypothétique publication était un recueil d’une vingtaine de textes (il n’employait jamais le mot poèmes) rassemblés sous le titre Dans l’enfer du twist.
L’original avait disparu comme avaient été perdus ses autres manuscrits, probablement jetés à la benne avec les vieux papiers, au gré des déménagements.

Quand il avait connu Cécile, il n’était encore que cet étudiant insouciant qui vivait chez sa mère et qui jouissait dans le cercle de ses condisciples de la Faculté des Lettres d’une petite renommée pour avoir eu un de ses sonnets publié dans une revue de poésie un peu réputée.
Le poème intitulé Lassitude commençait, si ma mémoire est bonne, par cet alexandrin: Comme un tyran romain lassé des jeux du cirque...

Il avait vite abandonné la forme classique (le mot poète lui semblait une insulte) pour des techniques d’écriture automatique ou de génération de textes susceptibles de lui fournir à bon compte la pitance verbale dans laquelle il cherchait les indices de cet univers personnel auquel il aspirait.

Maintenant qu’il était seul et libre, il pourrait achever l’œuvre.
Achever ou plutôt commencer l’œuvre. Tout ce qu’il avait écrit jusque-là n’était que les brouillons du texte à venir. Une fois son œuvre terminée, sa vie serait différente. Des ténèbres s’éclaireraient. Des portes s’ouvriraient. Des révélations seraient faites. La vie ressemblerait enfin à ce qu’il avait toujours pressenti qu’elle pourrait être derrière ce sentiment de frustration qui ne l’avait jamais lâché depuis l’âge de raison, cette conscience d’un gâchis absolu, cette conviction intime que les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être.
Ses textes n’avaient été jusqu’alors que des allumettes qu’il craquait dans sa nuit. Une fois l’œuvre achevée, un homme nouveau naîtrait. Un être de lumière s’éveillerait, armé d’une conscience éclairée du monde.
Il suffisait de se mettre au travail.

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