Approches de l’autre vie

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Une allée du Luxembourg

Elle a passé, la jeune fille, 
Vive et preste comme un oiseau;
A la main une fleur qui brille,
A la bouche un refrain nouveau.

C’ est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait;
Qui, venant dans ma nuit profonde,
D’ un seul regard l’ éclairerait !…

Mais non, – ma jeunesse est finie…
Adieu, doux rayon qui m’ a lui,
– Parfum, jeune fille, harmonie…
Le bonheur passait, – il a fui !

Dans la foule qui envahit le quai du métro, combien sont-ils à avoir remarqué le poème de Nerval placardé sur le mur de la station (une initiative de l’opération Poésie et RATP)?
Et devant cette voix qui, par-delà le dix-neuvième siècle, peine à se faire encore entendre des voyageurs pressés et indifférents du vingt-et-unième, il se dit que la postérité n’est qu’un marché de dupes, une fable que l’amour- propre se raconte à lui-même pour se consoler des ingratitudes du temps présent. Muse, va dire aux mânes de Gérard…

Mayotte… Sans doute une île genre Madagascar, en plus petit… Des plages… Les bains dans la mer (maillot, paillote)… L’école au toit de tôle ondulée à l’ombre des jacarandas… Le lagon sous la lune… Les jolies indigènes… Et lui, le Blanc en short et sandales… Suivre à la lettre les consignes dictées par l’instance supérieure… Appliquer les directives… Plus jamais l’œil noir du banquier….
Trois ans!… Autant dire l’éternité. Car il pressentait qu’une fois qu’il y aurait mis le petit doigt, une chose en entraînant une autre, il se retrouverait tout entier embringué dans le confort du système de la promotion interne, sans pouvoir (ni souhaiter) aller voir ailleurs.

Et ce qu’il redoutait surtout, c’est l’homme de devoir et de sérieux (épais, chauve, myope, étranger à lui-même, tapi dans le marigot de ses calculs d’intérêt et de ses stratégies de carrière) qu’il sera devenu au cours d’une vie d’adulte toute entière consacrée aux responsabilités et aux obligations de sa mission…
Il restait encore tant de mots à écrire!…
Mais, vu sa situation financière, les embêtements qui s’annonçaient et l’absence totale de solution alternative, y avait-il vraiment matière à réflexion?

 

A la sortie du métro, la vitrine du magasin de chaussures est décorée d’une guirlande publicitaire représentant une joyeuse farandole de cow-girls, de fougueux mustangs et de lassos entrelacés destinée à attirer l’attention du chaland sur une nouvelle marque de bottes pour femmes.

Venant de la place de la République, on entend des coups de sifflets, des sirènes de police, des mots d’ordre criés dans les mégaphones. Une manifestation d’ intermittents du spectacle remonte l’avenue. Musique. Cris. Danses. Slogans hostiles au gouvernement.

Et lorsqu’ils disparaissent, tournant vers Nation par la place Parmentier, c’est comme un adieu qu’ils adressent à celui qui, écrivant sérieusement depuis l’âge de douze ans, vient de décider (cas rare dans l’histoire) de devenir un défroqué de l’écriture.

C’est pourtant d’un cœur léger qu’il pousse la porte du magasin de chaussures.
Pointant du doigt les bottines acajou qui lui sourient dans la vitrine:
– Vous les avez en 42? demande-t-il à la vendeuse qui vient à sa rencontre.

Ligne 14. Nouvelles parisiennes.
©Jean Plasmans. 2006

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