A mort l’artiste !

A mort l'artiste !
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Colombe bleu ciel de mon enfance,
Qui pleut par ici,
Sinon le jour et la vie?

 

Un long silence enrobe et amortit la voix du poète, accueille les vers mourants en longues vibrations. Dire quelque chose, ce serait comme blesser le silence, écorcher la mémoire encore vive de la divine musique. Il faut attendre… Encore un peu… Et puis, on commence à hocher la tête, à se regarder en levant les sourcils.

Après, on parle d’autre chose, par exemple:

T’as pas une clope ?

Cela évite de tomber dans les trivialités comme super!, génial! ou un quelconque superlatif qui dévaluerait immédiatement la portée de l’oeuvre.

Eh ! T’as pas une clope ?

Hein ? Ah ! Ouais, ouais, tiens !

Bernard tire une cigarette de son paquet et la lui tend. Lui, c’est Romain.
Romain prend la cigarette et remercie :

Super ! T’as pas un briquet, aussi?

Putain, t’es lourd !… Tiens!

Génial !

Là-dessus, Romain allume sa cigarette et se revoit enfant regardant voler les pigeons, enfin, les colombes, dans le ciel bleu un jour de pluie, et la vie lui parait formidable ! Il fronce un instant les sourcils… Un ciel bleu… Un jour de pluie… Et puis il sourit. Quand-même, il fallait y penser ! C’est beau, ça, de la pluie sous un ciel bleu !
Il ne peut s’empêcher de lâcher un mot…

Génial !

Oui, ben pense à me le rendre !

Hein ? Quoi ?

Le briquet !

Ah ? Euh… Tiens !

François, c’est le scribe de l’équipe. Il prend les notes. C’est le plus terre-à-terre de la bande, mais il aime bien la poésie quand-même. Et puis comme il fume beaucoup moins que les autres, il ne lâche pas son stylo en cours de route. Sauf quand il sent que c’est fini. Et quand on s’approche de la fin, il saisit la cuvette de la main gauche et se prépare.

Le poète commence à grimacer. Il ne parle plus. Un premier hoquet lui soulève la cage thoracique. Un deuxième. Heureusement, la cuvette est là et en une seconde elle est remplie. L’odeur de l’herbe est aussitôt attaquée par la puanteur du vomi.

Hélène ouvre un peu plus grand la fenêtre. Elle est plus sensible que les autres, Hélène, alors elle s’assoit toujours à la fenêtre.

*

Tiens, ça y est, il revient à lui ! Jean-Michel ! Ça va ?
On lui soulève un peu la tête. Il a tout rendu, Jean-Michel, comme d’habitude. Il a tout donné, et puis il est tombé comme une masse. Il souffle en se passant la main sur la nuque.

Alors ? Qu’est-ce que ça donne ?

Hélène le regarde en souriant.

D’enfer !

Lui, il est toujours sceptique. Alors on lui relit son poème. Il ne dit rien, il attend qu’on le rassure. Une fois rassuré, il se met à manger.

Claude est assis à côté. Il médite. Il médite sur le vol et la chute. Il y a ce qui vole et il y a ce qui tombe. L’enfance est légèreté, la vie d’homme est pesanteur et gravité. La colombe est le messager du poète, irréelle, immatérielle, comme le ciel. Elle est l’âme du poète.

Il se tourne vers Jean-Michel, qui est en train d’engloutir son croque-monsieur trop cuit en l’arrosant de bière.

Franchement, je le trouve encore mieux que celui sur les marteaux-piqueurs de la mer ! On devrait le mettre en premier, dans le recueil, qu’est-ce que t’en penses ?

Jean-Michel acquiesce la bouche pleine. Il regarde sa montre, et se lève en terminant son repas. Il enfile sa veste.

Faut que j’y aille, là, j’suis à la bourre ! C’est déjà onze heures.

Et sans attendre de réponse, il claque la porte derrière lui.

*

Dans la vie, Jean-Michel est barman en boîte de nuit. Il partage le triste destin de nombreux poètes, pourtant reconnus, car ses œuvres ne suffisent pas à le nourrir. Mais il a choisi un métier qui lui permet de se relaxer de son activité principale, principale à défaut d’être rémunératrice. Au Crazy Cow, comme dans toutes les boîtes de nuit, on n’est pas gêné par la lumière et la musique évite de se lancer dans de longues et fastidieuses conversations.

Hein ?! Quoi ?! demande-t-il.

..odka .. ange.. !

Hop-là ! et une vodka orange ! En général c’est « ..odka .. ange.. » ou « …sky.. oca », ça n’est pas bien compliqué. Sinon il faut faire répéter deux trois fois, mais on finit toujours par comprendre. Les heures passent à contempler l’ivresse des autres pendant que coulent les whisky-coca et les vodka-orange, et que dans les toilettes tombent les capotes engluées. Et toutes les nuits, c’est la même chose. Les mêmes ados boutonneux accrochés à des filles que l’obscurité avantage. Les mêmes évacuations de comateux qui ont bien réussi leur soirée. Au petit matin, ramassage de cadavres en tout genre, balayage, les verres à la plonge et les capotes à la poubelle.

Sur les coups de six heures, Jean-Michel rentre à la maison, un trois pièces un peu excentré mais pas cher, vu qu’il appartient aux parents de Bernard et que les parents de Bernard sont partis travailler en Nouvelle Zélande. En plus, Bernard a toujours un paquet de cigarette ou du tabac à rouler sur lui, et bien souvent, il se charge de l’assaisonnement.

En attendant, le poète est fatigué. Il a besoin d’une bonne journée de sommeil.

*

Ce recueil va faire un carton, je me lasse pas de le relire… Fontaine de pierres à mes trousses, gibet de rêves gisants… Oh, punaise, celui-là c’est mon préféré !… s’extasie Claude.
Jean-Michel regarde devant lui, les yeux dans le vague. Hélène regarde Jean-Michel, les yeux dans le brouillard. Bernard regarde Hélène, les yeux dans son corsage. Personne ne regarde Bernard. Les secondes passent.

Jean-Michel regarde Hélène, l’air dépité.

Qu’est-ce qu’y a ? lui fait Hélène avec une mimique de chaton.

Il y a que quand j’entends ça, ben, c’est chouette, mais j’ai l’impression d’avoir plagié quelqu’un d’autre, que c’est pas moi qui l’ai écrit…

Mais bien-sûr que si que c’est toi !

Romain entre dans la pièce à ce moment et tempère les élans d’Hélène :

Enfin, c’est toi… en fait, c’est François qui l’a écrit… Sinon, qui c’est qu’a encore renversé le balai à chiottes ?

Le regard d’Hélène pour Romain est alors tout différent de celui qu’elle réservait deux minutes plus tôt à son poète. Ignorant la deuxième phrase de Romain, elle répond à la première :

Ne fais pas l’idiot ! François ne fait qu’écrire ce que Jean-Michel lui dit !

Oui, mais si moi-même je n’en ai plus le souvenir ? reprend Jean-Michel. Et si cette liqueur équatorienne me rendait différent de moi-même ? Pourquoi je n’écris pas ça tout seul avec une feuille de papier, comme tout le monde ?

Un grand silence se creuse dans la pièce. Hélène repart à la charge.

Jean-Michel, ce que tu écris… enfin, ce que tu dis, ça sort de toi, y’a pas de doute à avoir, t’as simplement besoin d’un peu d’aide pour le faire sortir. Regarde Modigliani, Baudelaire et tous les autres. C’est souvent que les artistes ont besoin de quelque chose pour faire sortir ce qu’ils ont à l’intérieur, non ?

Romain croit bon d’enfoncer le clou.

Je partage l’opinion d’Hélène ! Néron, aussi… Euh, et le balai à chiottes ? C’est qui ?

C’est Bernard qui renverse toujours le balai à chiottes, fait alors Jean-Michel, sorti brusquement de sa torpeur.

Bernard, jusque là en retrait, vire au rouge et bégaie un instant. Il va sans dire que sa confusion semble alors prouver sa culpabilité.

C’est pas moi ! Je suis pas allé aux chiottes depuis ce matin !

Jean-Michel, avec l’air de calmer les choses, précise que tout cela n’est pas très grave, que ce n’est qu’une affaire de balayette, mais que… que c’est quand même dégueulasse, que les capotes du Crazy Cow lui suffisent amplement, pour ce qui est des cochonneries !…

Une telle accusation, qui plus est en public, dépasse ce que Bernard est prêt à accepter de ses compagnons de lyre. Sans plus se contrôler, il se met à vociférer :

Espèce de pauvre drogué de poète à la noix ! C’est tout ce que t’as dans la tête, quand t’as pas pris ta gnôle ? Un balai à chiottes ?

Calme-toi, Bernard ! fait Hélène.

Je me calme si je veux ! Il se croit malin, avec ses histoires de colombes bleu ciel d’enfance qui pleuvent ? Mais je t’en fais quand tu veux, moi, de la poésie comme ça, tiens, écoute : croûte de granit en fleurs, tu broie ma mémoire de ton absence, parfum du miaulement des heures. Là ! Qu’est-ce que tu en dis ? Tiens, en voilà encore : Plumes de pommes en hiver, tes regrets meulent mon ivoire… Je t’en fais quand tu veux, moi…

Reprenant son souffle, Bernard retrouve sa couleur rose originelle, et s’essuie le front avec son mouchoir. Autour de lui, tous restent interdits, muets, la mâchoire pendante. Seul François, dans le coin de la pièce gratte fiévreusement une feuille de papier.

Plumes de pommes en hiver… C’est quoi après ?

Bernard se tourne vers Hélène, son corsage, ses lèvres et ses yeux ronds d’étonnement.

*

Bernard ! T’es un poète, Bernard !

Bernard redevient d’un seul coup sérieux. Il balaie le compliment sans ménagement.

Mais non, qu’est ce que tu racontes ? J’ai sorti tout ce qui me passait par la tête !

Mais Hélène insiste, bientôt rejointe par François, Romain et Claude. Jean-Michel les contemple, livide. Hélène met ses mains sur les tempes de Bernard et lui souffle :

Plumes de pommes en hiver… après ?

Euh… tes regrets meulent mon ivoire… bredouille-t-il.

Claude, pensif, s’éloigne vers le coin de la pièce en ânonnant plumes de pommes en hiver…, plumes de pommes en hiver… et commente à mi-voix :

La plume de la pomme, c’est sa feuille, la feuille n’est pas encore poussée, en hiver, c’est une non-existence… Le regret de ne pas exister est plus fort que le sujet qui le pense… Le poète est l’interprète de ce qui aurait pu être, il accouche d’une irréalité… Fantastique !

Pendant ce temps, Jean-Michel est sorti furtivement. Il prend le couloir qui mène à la porte d’entrée, passant devant la porte entrouverte des toilettes. Il aperçoit la petite balayette par terre, son support renversé, d’où coule une eau jaunâtre et ne peut s’empêcher de penser : c’est quand même dégueulasse !

Il ferme doucement la porte derrière lui.
Dans le salon, Bernard s’est assis dans un fauteuil. Il médite sur cette histoire de feuille non-existante. Il est intrigué. De fait, le regret de ne pas exister est un thème qui lui paraît de plus en plus intéressant.

Claude élargit sa réflexion aux fleurs inexistantes du granit. Bientôt, l’avant-garde de la poésie contemporaine va s’enrichir d’un nouveau mouvement, l’inexistentialisme, et sa figure de proue, Bernard Crapolino, publie recueil sur recueil, sous l’œil suspicieux de l’Académie.

*

Jean-Michel Rekui, ex-penseur de la gravité vitale, démissionne bientôt du Crazy Cow, fait une cure de désintoxication, et entre dans la carrière de critique littéraire pour un petit journal de province, d’où il ne manque pas une occasion de fustiger, par un article bien senti, chaque nouveau recueil du désormais célèbre Crapolino, comparant sa poésie à de la confiture de cailloux .

De la confiture aigre, sans doute…

Madrid, 7 septembre 2009
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A propos de Richard Parmentier 1 Article
chard Parmentier partage son modeste clavier entre deux activités principales, l’informatique qui le nourrit, et l’écriture qui l’en distrait et qui, il l’espère, vous distraira aussi. Il vous remercie de limiter vos signes de gratitude à quelques prières quotidiennes, en vous tournant vers Nantes la semaine ou Paris le week- end, sans aller toutefois jusqu’au suicide rituel (il a peu de lecteurs et souhaite donc les garder). Pas d’envoi de chèques ou d’espèces, car il oeuvre uniquement pour la gloire.